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"Nuit debout", un nouvel Occupy Wall Street ?

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Un activiste Occupy Wall street, un an après la mobilisation de septembre 2011.
Un activiste Occupy Wall street, un an après la mobilisation de septembre 2011.
© Sipa - Ben Margot

Février 2012, Alexandre Plank rapportait de ses 3 mois auprès des activistes d'Occupy Wall Street le documentaire "Un monde en crise". Alors que la "Nuit debout" poursuit sa mobilisation, les comparaisons entre les deux mouvements sociaux vont bon train. Décryptage avec le sociologue Albert Ogien.

Quand Alexandre Plank produit pour France Culture le documentaire "Un monde en crise : Occupy Wall Street" diffusé en avril 2012, il vient de rentrer de trois mois d'immersion à New-York. Dont deux mois passés pour l'essentiel auprès des activistes qui avaient occupé le pavé downtown, et dont vous pouvez redécouvrir  la trace par ici :

"Un monde en crise : Occupy Wall street", documentaire diffusé le 02/04/2012.

53 min

Cinq ans plus tard et quelques jours après l'émergence de la "Nuit debout" le 1er avril (" 32 mars", disent les intéressés), Alexandre Plank retient ceci de l'impression puissante que lui fît le mouvement new-yorkais :

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J'avais été très frappé par la capacité des Américains à inventer de nouvelles formes de résistance. Ils ont si peu d'Etat pour les soutenir qu'ils se débrouillent pour inventer une vraie pensée alternative. D'autant que ça a pris du temps ou fluctué : certains soirs au bout de deux semaines, ils pouvaient n'être que 70 personnes... et puis soudain, ça repartait, et le mouvement renaissait avec des milliers de personnes, issues de milieux totalement hétéroclites de 7 à 97 ans. Ce n'était pas un mouvement de jeunes, pas un mouvements d'étudiants, d'intermittents et d'agriculteurs, même si la "Nuit debout" s'étendra peut-être pour toucher plus de monde.

L'autre souvenir fort, c'est l'absence de slogan ou de grande figure, comme dans la "Nuit debout". Cette volonté de bricoler en créant une cuisine, une cabane, une web-TV pour essayer de se regarder droit dans les yeux et se dire qu'on peut s'allier, c'est ce qui fonde son originalité. Mais avec une grande différence, à mes yeux : là-bas, en 2011, la question des 99% contre les 1% de la finance était centrale. Le mot qui revenait le plus était "greed" (l'avidité). C'est contre les banques-vautours que les gens se battaient, dans un pays qui sortait de la crise des subprimes. Ici en France, même si on sait que de grands intérêts privés sont derrière la loi Travail, on n'entend personne attaquer la finance en direct. Qui irait parler de la Société générale à la "Nuit debout" ? C'est contre le gouvernement que la mobilisation est née, alors que personne ne parlait d'Obama à Occupy.

Un peu partout, les comparaisons entre Occupy Wall street et la "Nuit debout" ont éclos. Aussi bien chez ceux qui revendiquent la parenté et comptent parmi le petit millier de personnes mobilisées au plus fort du mouvement, que par ses détracteurs.

L'analogie est-elle pertinente ? La Nuit Debout, qui ne fait pas le plein en tant que mouvement d'occupation concret place de la République à Paris, mais agrège jusqu'à 80 000 internautes le soir sur Périscope, l'application de twitter permettant un suivi en vidéo et en live, peut-elle être regardée comme prolongement de Occupy Wall Street, qui a fédéré 70 000 personnes un beau jour ?

Trois questions au sociologue Albert Ogien, directeur de l'Institut Marcel Mauss à l'EHESS.

Que s'est-il joué  en 2011 ?

Un certain type d'action politique, qui s'exprimait dans la forme de l'occupation, s'est stabilisé en 2011. Enormément de villes ont participé de ce mouvement qui cristallise autour de la notion de rassemblement : Tunis, Le Caire, Quebec, Ouagadougou, New York, Madrid, Londres, Rio, Genève, mais aussi en Turquie, au Yemen, en Russie, en Chine... La liste est très longue. Mais à Paris, c'est l'échec : ils seront une centaine à faire partie des Indignés en France, et on n'en retrouvera pas plus d'une petite vingtaine à la Défense très rapidement. La contestation sociale passe encore beaucoup par l'antagonisme entre syndicats et gouvernement ou entre syndicats entre eux, avec la vieille coupure entre CGT et CFDT. On n'a pas assisté à une grosse recomposition du politique. L'hybridation n'a pas marché, alors qu'on pouvait distinguer nettement un point commun : le fait que ces citoyens mobilisés ne demandent rien, ne négocient rien.

Pourquoi la France n'a-t-elle pas emboîté le pas à ces pays ?

Ca ne marche pas à l'époque pour les mêmes raisons qui font que la Nuit debout risque d'échouer cette fois-ci encore, quel que soit le bien qu'on puisse penser du mouvement. Ce type d'action politique qui se fait par des citoyens contre les partis et contre les syndicats est une chose que ne savent pas faire les Français. Pour une raison simple : les Français refusent de faire comme Iglesias [le leader de Podemos ndlr], en Espagne, et de renoncer à la distinction entre droite et gauche. Même les plus activistes ne sont pas prêts à ce que la politique se joue ailleurs. Tout le paradoxe est d'observer les tentatives de reprise du mouvement par des organisations politiques instituées d'un modèle qui est justement fait contre les organisations. On n'arrive pas à se décrotter d'un vieux reste d'analyse politique très daté en France. Or se mettre sur une place et discuter n'a de sens que si ce vieux moule est cassé. En 2011, il était frappant de voir le NPA très mécontent, par exemple, devant les tentatives de mobilisation des Indignés : un mouvement qui n'a pas de stratégie, pas de programme, pas de leader apparaît vide de contenu politique en France, alors même qu'il est politique. La Vème République en France, a anéanti le terreau d'un mouvement citoyen.

En 2016, c'est la loi El-Khomri qui a suscité l'occupation de la place de la République par la Nuit debout...

C'est une autre différence avec les Etats-Unis : en 2011, on n'entendait pas les activistes adressé de défiance au gouvernement. Leur malaise s'exprimait contre une chose : le poids gigantesque de la finance et en particulier ce slogan "99% contre 1%". On peut même penser qu'en se désagrégeant, Occupy Wall street a pour partie aidé à la réélection de Barack Obama car tous ces militants, frustrés du manque de résultat tangible, se sont mis à faire campagne pour lui contre Romney. A Paris, lors de la première manifestation du 9 mars contre la loi Travail qui s'était pourtant présentée comme une réaction citoyenne portée par une pétition sans précédent, vous trouviez les mêmes banderoles, et la même présence habituelle des syndicats CGT, Fidl, UNEF... Ces syndicats font leur travail et s'inventent une seconde vie... et pourquoi pas ! Mais ne regardons pas cette mobilisation contre la loi El Khomri comme une simple réaction citoyenne spontanée. D'ailleurs, sur la place de la République, les gens disent aussi qu'ils s'en foutent un peu de la loi Travail. Ce qu'ils veulent, c'est construire un autre monde. Mais quand vous discutez avec les vieux activistes, ils vous disent qu'ils sont très déprimés de voir qu'il n'y a pas eu de mobilisation massive à la mort de Rémi Fraisse. Au moment où Syriza et Podemos gagnaient en Grèce ou en Espagne, souvenez-vous seulement des commentaires en France, jusqu'au sein de la gauche ! On a taxé Tspiras de "trahison", on utilise Iglesias en repoussoir parce qu'il balaye la droite et la gauche pour inventer quelque chose de nouveau. En France, on laisse sans doute mourir les vieilles structures que sont les partis et les syndicats qui ne suscitent plus l'adhésion... mais on n'est pas prêt à abandonner complètement les vieux cadres mentaux complètement vermoulus.