Numérique : cliquer, c'est polluer

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Numérique : cliquer, c'est polluer

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Un tas de vieux composants informatiques dans une usine de recyclage à Guiyu en Chine, à une centaine de km de Hong Kong.
Un tas de vieux composants informatiques dans une usine de recyclage à Guiyu en Chine, à une centaine de km de Hong Kong.
© Getty - Guillaume Payen

Repères. Oubliez la dématérialisation, le virtuel. Le numérique pèse bel et bien sur l’environnement : il consomme de l’électricité, rejette des gaz à effet de serre, incite à l’exploration minière... Les empreintes sont multiples mais pas si évidentes à mesurer.

“Le numérique n’a rien d’immatériel”, écrit l’Ademe dans un rapport, “ La face cachée du numérique”, publié en novembre 2019. Ce document est l’une des quelques études qui mesurent l’empreinte laissée par l’informatique sur notre environnement. L’impact n’est pas neutre et va même croissant mais n’est pas si simple à quantifier. Revue des principales connaissances sur le sujet et des solutions envisagées : le 16 décembre 2020, la Commission du développement durable au Sénat a notamment adopté une proposition de loi visant à créer un délit d'obsolescence programmée.

Une empreinte de plus en plus importante 

“À l’échelle planétaire, en 2019, le numérique est constitué de 34 milliards d’équipements pour 4,1 milliards d’utilisateurs. La masse de cet univers numérique atteint 223 millions de tonnes, soit l’équivalent de 179 millions de voitures (cinq fois le parc automobile français).” Ces chiffres saisissants sont issus du rapport publié en septembre 2019 par GreenIT, un cabinet d’expertise qui défend un développement éco-responsable de l’informatique. 

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Site de construction d'un data center géant de Huawei à Guiyang dans le centre-ouest de la Chine (août 2019).
Site de construction d'un data center géant de Huawei à Guiyang dans le centre-ouest de la Chine (août 2019).
© Getty - Wu Dongjun/Visual China Group

L’étude montre aussi que le numérique consomme 5,5% de l’électricité mondiale et génère 3,8% des gaz à effet de serre émis par l’humanité. Des statistiques proches d’autres études, notamment de Greenpeace qui estimait en 2017 qu’internet consommait 7% de l’électricité mondiale ; estimation qui ferait du numérique le 3e “pays” consommateur derrière la Chine (21%) et les États-Unis (14%) selon cette même étude.

Pour autant, ces mesures ne suffisent pas à rendre compte de l’empreinte globale. “Que fait-on entrer dans le bilan environnemental du numérique ?”, interroge Nicolas Mazzucchi, chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique où il est spécialiste cyber. “Certains impacts sont faciles à mesurer, comme la consommation électrique des data centers et leur évolution sur les 25 dernières années, par exemple. Mais il n’y a pas que cela : la construction d’un ordinateur et de composants électroniques nécessite l’extraction minière de métaux stratégiques… Est-ce qu’on tire la pelote jusque là pour calculer le bilan environnemental du numérique ? Mais si on veut le faire, il est très difficile d’arriver à une métrique fine, compte tenu du très grand nombre de paramètres.”

La Méthode scientifique
58 min

Numérique et extraction minière vont de pair

La ville minière de Bayan Obo en Mongolie intérieure (Chine) dispose de l'un des plus grands gisements de terres rares dans le monde.
La ville minière de Bayan Obo en Mongolie intérieure (Chine) dispose de l'un des plus grands gisements de terres rares dans le monde.
© Getty - Bert Van Dijk

Car le numérique ne fait pas que consommer de l’électricité : pour fonctionner, nos objets connectés ont besoin de métaux dits “rares”. “On dénombre une trentaine de métaux rares tels que l’indium, le gallium ou encore les terres rares, qui sont une classe de métaux rares”, explique Guillaume Pitron, journaliste spécialiste de la géopolitique des matières, dans une interview à l’Agence française de développement. Les terres rares regroupent une quinzaine de métaux : le cobalt, le tungstène, le tantale, etc. Tous ces matériaux possèdent des propriétés magnétiques très recherchées par l’industrie du high-tech mais il y a un problème : ils sont inégalement répartis sur la planète et leur production est polluante, en plus d’être peu rentable.

“Les conditions d’exploitation et de production des terres rares sont sujettes à controverse”, exposait un chimiste dans Libération en mai 2019, ces minerais étant très difficiles à valoriser. 

Les méthodes de séparation utilisées aujourd’hui font appel à des procédés complexes – extraction liquide-liquide, résines échangeuses d’ions, etc. – et notoirement polluants : rejets d’acides, de bases, de solvants, de métaux lourds ou de déchets radioactifs.                                
Michel Latroche, directeur de recherche CNRS à l’Institut de chimie et des matériaux Paris-Est.

Pour évaluer la qualité d'un produit vis-à-vis de l'environnement, "il ne faut pas regarder que la consommation d'une voiture électrique, sinon on passe à côté des pollutions délocalisées", expliquait aussi Jean-Louis Perez à l’AFP en juin 2019. Co-auteur d’un documentaire réalisé avec Guillaume Pitron (“Le côté obscur des énergies vertes”, co-produit par Arte et la RTBF), il ajoutait : "Il faut adopter une approche globale pour prendre en compte tout le cycle de vie, de la construction à la destruction”. Dans leur reportage, les deux cinéastes montrent un lac artificiel de couleur complètement noire en Mongolie, “pollué par les rejets des usines de raffinage de terres rares (...)”, mais aussi les “villages des cancers” liés à l’extraction du graphite dans l'Heilongjiang (nord-est de la Chine), “des villages vides où il ne reste qu'une ou deux personnes qui témoignent", disent-ils.

Photo satellite de l'exploitation minière de Bayan Obo en Mongolie intérieure (Chine) : le site est exploité pour ses "terres rares", des métaux aux propriétés très recherchées par l'industrie du high tech.
Photo satellite de l'exploitation minière de Bayan Obo en Mongolie intérieure (Chine) : le site est exploité pour ses "terres rares", des métaux aux propriétés très recherchées par l'industrie du high tech.
© Getty - DigitalGlobe via Getty Images

Dans leur documentaire, les auteurs évoquaient surtout les énergies renouvelables, dont ils voulaient révéler l’envers pas si propre. Mais les industries du numérique utilisent aussi ces métaux rares. Dans une note publiée par l’Ademe en novembre 2019, l’Agence relativisait d’ailleurs l’importance de ces matériaux dans la production d’énergies renouvelables et préférait alerter sur le quasi monopole exercé par la Chine, qui réalisait environ 86% de la production mondiale en 2017.

La vidéo et le porno, principaux consommateurs

Mais face à ces grands chiffres, l’internaute lambda ne peut pas faire bien plus que constater les dégâts. Toutefois, d’autres études montrent que notre comportement et nos habitudes en ligne ont aussi un impact. Dans un rapport publié en 2019, “ L’insoutenable usage de la vidéo en ligne”, le think tank The Shift Project estimait que le visionnage de vidéos en ligne avait généré plus de 300 millions de tonnes de CO2 en 2018, soit autant de gaz à effet de serre que l’Espagne, ou près de 1% des émissions mondiales.

“Les vidéos en ligne représentent 60% du flux mondial de données”, ajoute l’Ademe dans son rapport “La face cachée du numérique”. Or, ce sont ces flux qui consomment de l’énergie en faisant fonctionner en continu les data centers, les infrastructures réseaux et les équipements des consommateurs (ordinateurs, smartphones, tablettes, box, etc.). “La vidéo est un support d’informations dense”, poursuit The Shift Project dans son rapport : 

10 heures de film haute définition, c’est davantage de données que l’intégralité des articles en anglais de Wikipédia en format texte !                                    
The Shift Project.

“On sait que le numérique est très polluant s’agissant de la consommation des données et de la vidéo, notamment”, reconnaissait le secrétaire d’État au Numérique Cédric O le 27 novembre. “[La consommation induite par les vidéos] est quasiment plus polluante que l’industrie aéronautique et la plupart des Français ne sont pas conscients qu’il n’est pas innocent de regarder des vidéos… D’ailleurs, il faut regarder la composition des vidéos en règle générale". 

Quand vous savez qu’un quart à un tiers des vidéos regardées sont du porno… Cela veut dire que les vidéos porno produisent quasiment autant de gaz à effet de serre que l’industrie aéronautique. Cela fait quand même réfléchir.                                    
Cédric O, secrétaire d'État au Numérique.

The Shift Project confirme ces chiffres : sur les mille milliards de milliards d’octets de vidéos en ligne “consommés” en 2018 (1,05 zetta-octets), 27% étaient hébergés sur des plateformes de streaming de contenus pornographiques (Pornhub, YouPorn, XVideo, etc.). Ces vidéos représentent 16% du flux total de données et 5% du total des émissions de gaz à effet de serre dues au numérique. Hormis les contenus porno, la VOD représentait 34% de la vidéo en ligne (Netflix, etc.), les “tubes” comptaient pour 21% (YouTube, Dailymotion, etc.) et le reste, 18%, venait des réseaux sociaux (Facebook, Instagram, Tik Tok, Snapchat, Twitter) et d’autres vidéos en ligne (petits services de streaming, vidéos directement hébergées sur un site, etc.).

Les solutions pour réduire la consommation

Quelles solutions pour limiter l’impact du numérique ? Au niveau individuel, la plupart des associations appellent à une prise de conscience du public. Ce qui semble être en train d'arriver : d'après le dernier baromètre annuel sur le rapport des Français au numérique (publié en novembre), seuls 38% des sondés voyaient internet comme une chance pour l'environnement en 2019. Ils étaient pourtant une majorité (53%) en 2008. Dans ce même document, on apprend que 69% des Français sont prêts à changer leurs pratiques et que 80% d'entre eux seraient prêts à acheter d'occasion ou à conserver leur équipement plus longtemps.

Le rythme effréné de renouvellement des smartphones aggrave grandement l'empreinte environnementale du numérique. En France, la durée de vie moyenne d'un téléphone est de 23 mois (ici, une boutique Huawei à Shanghai le 23 juin 2020).
Le rythme effréné de renouvellement des smartphones aggrave grandement l'empreinte environnementale du numérique. En France, la durée de vie moyenne d'un téléphone est de 23 mois (ici, une boutique Huawei à Shanghai le 23 juin 2020).
© AFP - STR

Du côté des associations, de nombreuses voix appellent à la sobriété : réduire le nombre d'objets connectés (une box par immeuble plutôt que pour chaque appartement, demande GreenIT), favoriser le recyclage, le réemploi, la réparation (certaines ONG proposent d'allonger la garantie légale ou de lutter contre le modèle économique de renouvellement rapide des téléphones portables)... L'Ademe incite aussi à éteindre sa box lorsqu'on ne l'utilise pas : 

Une box internet et TV consomme autant qu'un grand réfrigérateur ! Entre 150 et 300kWh par an. Ne la laissez pas en veille si vous ne l'utilisez pas. Vous économiserez ainsi environ 30 euros par an.                                    
Extrait de "La face cachée du numérique" publié par l'Ademe en novembre 2019.

GreenIT propose aussi de regarder des vidéos en basse définition plutôt qu'en haute définition (4K, 8K, etc.). Une idée qui ne convainc pas Nicolas Mazzucchi, le chercheur s'explique : "Dans un secteur aussi mondialisé, il sera quasi impossible d'avoir une réduction par l'usage car les utilisateurs sont de plus en plus demandeurs d'une qualité de service, de mobilité, etc. Ils n'accepteront pas qu'on leur demande d'utiliser une qualité de service dégradée"

L'idée pour Nicolas Mazzucchi est d'inciter les entreprises du numérique à mettre en œuvre les normes les plus respectueuses possibles de l'environnement, en les encourageant et en les obligeant. Mais aux États-Unis, les géants de la Silicon Valley agissent sans qu'il soit forcément question de régulation imposée : "Comme ce sont les principaux gestionnaires de données dans le monde, la facture électrique commençait à peser très fort. On voit donc de plus en plus Microsoft, Google ou Facebook souscrire des contrats d'approvisionnement avec des entreprises d'énergies renouvelables, prendre un certain nombre de parts à l'intérieur, tenter de positionner leurs data centers dans les régions les plus froides possibles". Dans ce cas-là, l'écologie et l'économie font bon ménage.

En France, le Sénat veut créer un délit d'obsolescence programmée

Il existait très peu de chiffres pour mesurer l'empreinte sur l'environnement créé par le numérique en France. Ce manque a été en partie comblé le 24 juin 2020 avec la remise d'un rapport au Sénat par la Commission de l'aménagement du territoire et du développement durable. Dans ce document, réalisé après une quarantaine d'auditions entre janvier et mai, les sénateurs ont mis en évidence quelques données clefs concernant l'hexagone : en 2019, la part du numérique dans les émissions de gaz à effet de serre représentait 2% du total français mais risque de grimper à 6,7% en 2040 si rien n'est fait.

Le sénateur LR Patrick Chaize, invité du journal de 12h30 de France Culture le 24 juin 2020 : "Il n'existait pas de chiffre sur l'empreinte carbone numérique en France'"

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On apprend aussi dans ce rapport que 80% de l'empreinte carbone du numérique français est émise à l'étranger à cause de la fabrication des terminaux en Asie du sud-est où les méthodes de production sont plus polluantes. La fabrication des terminaux (téléphones, tablettes, écrans, objets connectés...) est aussi la phase la plus émettrice de CO2 dans la vie de ces équipements : 70% du carbone émis par le numérique français est produit lors de cette phase. Or le rythme effréné de renouvellement des smartphones aggrave la facture énergétique car la durée de vie moyenne d'un smartphone n'est que de 23 mois, sachant que 93% des Français en possèdent un.

Le 16 décembre 2020, la même commission du Sénat a adopté une proposition de loi pour réduire l'empreinte environnementale du numérique. Les sénateurs proposent notamment la création d'un délit d'obsolescence programmée et des campagnes d'information pour lutter contre l'obsolescence marketing (l'incitation à sans cesse renouveler son téléphone ou ses équipements). Ils proposent aussi des réglementations pour encadrer la consommation d'énergie des centres de données, qui devrait augmenter de 75% d'ici 2040 et de rendre obligatoire l'écoconception des sites internet pour les plus gros fournisseurs de données. Enfin, ils appellent à la mise en place d'une éducation dès le plus jeune âge à la sobriété numérique. Au 16 décembre, le gouvernement n'a pas encore réagi à cette proposition.

Grand Reportage
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