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Objectif Lune, avec Cyrano de Bergerac et Jules Verne

Par
La première tentative de Cyrano d'attendre la Lune, New York: Orion Press, 1962
La première tentative de Cyrano d'attendre la Lune, New York: Orion Press, 1962
- Bibliothèque publique de Toronto / Domaine Public

Les Chinois se sont posés sur la face cachée de la Lune, une première mondiale ! Cyrano de Bergerac et Jules Verne furent parmi les premiers à imaginer y transporter l'homme. À travers une archive de 1970, embarquez pour un voyage cosmique, entre fantaisie et anticipation.

C'est à la Chine que l'on doit cet exploit : pour la première fois de l'histoire, un engin d'exploration s'est posé ce jeudi 3 janvier 2019, à 3h26, sur la face cachée de la Lune, qui présente beaucoup plus de cratères que la face visible, sur laquelle l'homme a déjà mis le pied à plusieurs reprises. Grâce à un satellite relais, Queqiao, d'où a été envoyé le module, des données pourront être échangées entre la Terre et le robot, et servir à comprendre pourquoi les deux faces lunaires sont si différentes. La volonté de percer ce mystère renvoie à la fascination de toujours pour cet astre et les nombreux mystères qu'il cultive. Quelques mois après la mission américaine Apollo 11, qui vit Armstrong, Collins et Aldrin fouler le sol lunaire en juillet 1969, France Culture diffusait une conférence consacrée au voyage sur la Lune. Voyage fantasmé plus précisément… en littérature, par Cyrano de Bergerac, et Jules Verne. Cette conférence était donnée par Jean Auburtin homme politique et ami de Charles de Gaulle, dont le ton témoignait de son émerveillement pour la - alors toute récente - mission Apollo 11.

De Cyrano de Bergerac et de Jules Verne aux cosmonautes, janvier 1970

29 min

Durée : 30 min

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À écouter : le mardi 15 novembre, la Méthode scientifique se pose la question : "Faut-il retourner sur la Lune ?"

L'invention des "fusées volantes", avec Cyrano de Bergerac

Illustration pour l'Autre monde, roman de Cyrano de Bergerac comprenant deux parties : l'Histoire comique des États et Empires de la Lune et l'Histoire comique des États et Empires du Soleil
Illustration pour l'Autre monde, roman de Cyrano de Bergerac comprenant deux parties : l'Histoire comique des États et Empires de la Lune et l'Histoire comique des États et Empires du Soleil

Cyrano de Bergerac est surtout connu grâce à la comédie héroïque dont il est le héros éponyme. Mais avant d'être le "rimeur, bretteur, musicien" de Jean Rostand, avant d'être "le plus exquis des êtres sublunaires", ainsi que le qualifie son ami Le Bret dans la pièce de théâtre, il fut un physicien du XVIIe siècle qui eut pour maître le savant Pierre Gassendi. C'est dans la vallée de la Dordogne, où résidait son grand-père et où il vint vivre à l'âge de 3 ans, que le vrai Cyrano prit certainement goût au ciel étoilé : "C'est là sans doute qu'il fut prédisposé à écrire ce voyage dans la Lune où il a montré de curieuses anticipations."

"En politique il était un libertin. C'était afin de s'exprimer qu'il a dû recourir à la fiction, car il ne pouvait pas ouvertement critiquer les institutions existantes. Et c'est ainsi qu'il a imaginé cette sorte de science-anticipation que constitue le Voyage dans la Lune."

L'Histoire comique des États et Empires de la Lune, écrite en 1650, est une autofiction ; l'auteur s'y met en scène dans une suite de descriptions aventureuses : "C'est un récit de pure fiction au départ. Notre voyageur s'élève dans la Lune dans une ceinture de fioles pleine de poésie", s'émerveille Jean Auburtin. Mais si le véritable Cyrano parle de "géants de douze coudées qui vivent de fumée", cette poésie est émaillée de curieuses anticipations, puisqu'il décrit par exemple des "fusées volantes", précisant même : "Car dès que la flamme eut dévoré un rang de fusées, qu'on avait disposées six à six, par le moyen d'une amorce qui bordait chaque demi-douzaine, un autre étage s'embrasait, puis un autre ; en sorte que le salpêtre prenant feu, éloignait le péril…" Troublante ressemblance avec la fusée à triple étage qui permit aux astronomes d'Apollo 11 de quitter l'atmosphère terrestre "en abandonnant les charges inutiles par paliers successifs".

"CYRANO, rayonnant. C'est à Paris que je retombe ! Tout à fait à son aise, riant, s'époussetant, saluant. J'arrive - excusez-moi ! - par la dernière trombe. Je suis un peu couvert d'éther. J'ai voyagé ! J'ai les yeux tout remplis de poudre d'astres. J'ai aux éperons, encor, quelques poils de planète ! Cueillant quelque chose sur sa manche. Tenez, sur mon pourpoint, un cheveu de comète !…" Extrait de Cyrano de Bergerac, d'Edmond Rostand

Quant à la Lune, une fois que son aventurier a mis le pied dessus grâce au vent lunaire s'engouffrant sous sa robe ("N'est-ce pas, à la lettre, le principe même du parachute ?") Savinien de Cyrano se plaît à l'imaginer ainsi : couverte de "cailloux ni durs, ni raboteux, et [qui] avaient soin de s'amollir quand on marchait dessus". Or, "on sait que nos cosmonautes américains s'étaient légèrement enfoncés dans le sol lunaire quand ils y prirent pied pour la première fois", avance le conférencier.

"Il faut attendre maintenant plus de deux siècles, 1650-1865, pour retrouver avec Jules Verne un avant-goût de ce que va être le 20 juillet 1969, le voyage dans la Lune des aventuriers de l'espace…"

Atteindre la Lune dans un obus, avec Jules Verne

Les trains de projectiles pour la Lune. Dessin (1890) de Montaut pour illustrer l'ouvrage de Jules Verne De la Terre à la Lune.
Les trains de projectiles pour la Lune. Dessin (1890) de Montaut pour illustrer l'ouvrage de Jules Verne De la Terre à la Lune.

Détenteur d'une licence en droit, Jules Verne n'était pas plus scientifique que Cyrano de Bergerac. Âgé de 11 ans, il tente de s'embarquer comme mousse à l'insu de son père, mais celui-ci le rattrape par le bonnet, et le ramène à ses études. C'est dans ses livres que Jules Verne déroule alors les aventures qu'il aurait aimé vivre… et notamment des aventures cosmiques, lunaires. Son voyage dans et autour de la Lune, d'après Jean Auburtin, est "un mélange d'étonnantes anticipations et de fantaisies échevelées".

Dans De la Terre à la Lune, Jules Verne imagine qu'un yankee, président du Gun Club de Baltimore, qui vient de faire fortune et s'ennuie de la "paix inféconde où végète alors son pays", propose de prendre possession de la Lune, au nom des Etats-Unis, en y envoyant un obus : "Et [Jules Verne] de préciser que le projectile devait partir à une vitesse initiale de 12 000 yards la seconde, soit 11 kilomètres ; c'est précisément la vitesse que devait acquérir Apollo 11."

"Les spécialistes ont pu, écrit Jules Verne, mesurer la hauteur des montagnes. Cet astre apparaît criblé de cratères, de nature volcanique, sans atmosphère. Quant à l'intensité de sa lumière, Verne assurait qu'elle est 300 000 fois moindre que celle du Soleil."

Mais à deux mois du départ, le Gun club reçoit un télégramme de Paris, signé par un aventurier français farfelu, Michel Ardant : "Remplacez obus sphérique par projectile cylindro-conique. Partirai dedans."

Se tient alors une immense conférence de presse : "À ces quelque 300 000 auditeurs, Michel Ardant affirme que seul des esprits bornés continuent de croire que jamais l'homme ne saurait s'élever dans les espaces planétaires. 'Or moi Michel Ardant, affirme-t-il, je dis qu'on va aller à la Lune, qu'on ira aux planètes, on ira aux étoiles comme aujourd'hui on va de Liverpool à New-York.'" Et à un auditeur qui lui demande si la Lune est habitée : "Je n'en sais rien, c'est pourquoi j'y vais voir."

À écouter : De la Terre à la Lune, de Jules Verne, dans une fiction de 1960

Contrecoup du départ pallié par "de l'eau qui fera ressort", air fabriqué par des procédés chimiques, théorisation d'une apesanteur six fois moindre sur la Lune que sur la Terre ("règle scientifique déjà démontrée à l'époque")… caractère suicidaire de l'opération ("Je n'en reviendrai pas", estime Michel Ardant), matériel et denrées à emporter ("conserves de viande et de légumes réduits de volume sous l'action d'une presse hydraulique")… et jusqu'aux expérimentations préparatoires sur des animaux lancés dans l'espace… rien n'est laissé au hasard par Jules Verne.

"Les vitesses prévues par Jules Verne, si elles avaient été réalisables à l'époque, auraient pulvérisé les cosmonautes."

Puis, c'est le départ. Hélas, douze jours plus tard, une note désabusée de Michel Ardant informe la Terre que l'obus et les trois navigateurs qui l'habitent n'ont pas atteint la Lune, mais en sont devenus un satellite, au milieu des astéroïdes.

"L'ingénieur Murchison lance l'étincelle électrique. Une détonation formidable retentit, suivie d'une gerbe de feu. La terre se soulève. Le projectile fend victorieusement l'air au milieu des vapeurs, un ouragan se déchaîne sur l'Atlantique à plus de 100 000 des rivages. Des navires sombrent."

Quant à la Lune de Jules Verne, son lecteur s'en fait une première idée lorsque les trois explorateurs, toujours en orbite, et en apesanteur dans leur wagon-obus, en étudient la carte : "Mer de la tranquillité, ou mer du nectar… ils découvrirent ainsi de vastes plaines et des montagnes. 'Rien d'un monde vivant', écrit Jules Verne. La température extérieure, vue sur un thermomètre placé hors leur wagon, marquait - 140°C."

Cette archive de 1970 se termine par l'évocation du premier pas véritable de l'homme sur la Lune, le 20 juillet 1969, et une apologie du conférencier pour la "mobilisation rationnelle du cerveau humain" dont sut se rendre capable l'Amérique pour la réussite de sa mission Apollo 11 : "Il a fallu une somme de travaux, d'études, d'expériences faites avec une minutie, une précision, une patience véritablement incroyables."