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Œuvres d'art en mal d'histoire

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MNR, trois lettres pour convoquer une réalité très douloureuse : l'histoire de la déportation et de la spoliation des Juifs durant la Seconde Guerre mondiale.

Le sigle MNR, pour "Musées Nationaux Récupération", sert aujourd'hui à identifier environ deux mille œuvres amassées ou pillées par les nazis et qui, pour n'avoir pas retrouvé leurs propriétaires après-guerre, sont aujourd'hui en dépôt dans cinquante-sept musées français. Plus de quinze ans après la mission Mattéoli, chargée par Lionel Jospin de se pencher sur la question des spoliations, la CIVS (Commission pour l'indemnisation des victimes de spoliation) et le Sénat alertent à nouveau sur la nécessité de tout mettre en pratique pour que ces œuvres ne tombent pas définitivement en déshérence. Alors que sept tableaux (dont quatre sont hébergés au Louvre) viennent d'être restitués à leurs propriétaires légitimes ce mardi 19 mars, enquête sur ce dossier MNR, entre investigations passées et nouvelles pistes pour réparer de douloureux litiges.

La cérémonie de restitution de sept tableaux spoliés

Restitution de sept oeuvres spoliées au Ministère de la Culture
Restitution de sept oeuvres spoliées au Ministère de la Culture

Matin du 19 mars 2013. Forêt de caméras et d'appareils photos dans les salons du ministère de la Culture : les journalistes sont venus nombreux assister à la restitution de sept tableaux aux ayants-droit de deux collectionneurs juifs : le Dr. Richard Neumann, industriel autrichien, et Josef Wiener, banquier de Prague, qui avaient été spoliés par les nazis il y a plus de soixante-dix ans. Ces œuvres, signées Alessandro Longhi, Sebastiano Ricci, ou Francesco Fontebasso, posées sur des chevalets, sont mises à l'honneur dans le riche décor du Ministère.

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Aurélie Filippetti, ministre de la Culture , redit "l'importance de ce sujet et, aussi, les marges de progrès qui peuvent exister en la matière " :

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Si l'ayant-droit de Josef Wiener était représenté par son avocate, le petit fils de Richard Neumann, Thomas Selldorf,  82 ans, est venu en personne célébrer cette restitution. Ému et joyeux :

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Je suis très heureux pour moi, pour ma famille, de pouvoir transmettre l'intérêt de mon grand-père et son appréciation pour l'art à nos enfants, et que cela puisse rester dans la famille. Pour lui, c'était une passion, une grande partie de la société civilisée.

Avant de retrouver leurs propriétaires et que soit résolue l'énigme de leur passé, ces œuvres étaient en dépôt dans des musées français et revêtaient un statut très spécifique : celui d'oeuvre MNR.

"Musées Nationaux Récupération", un statut bien particulier

C'est dès 1949 qu'est apposé sur les objets d'art récupérés en Allemagne, le sigle "Musées Nationaux Récupération". Un statut protégé, qu'il s'agisse de tableaux, ou autres objets d’art, en dépôt dans les collections publiques.

Marie-Christine Labourdette, Directrice des Musées de France , définit les caractéristiques de ces objets d'art siglés MNR et recensés sur le site internet Rose Valland  (du nom d'une des pionnières de la restitution) , hébergé par le Ministère de la Culture :

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Aucune prescription pour les MNR donc, qui ne seront jamais propriété des musées, l'inaliénable notion de crime contre l'humanité imprégnant très fortement ce statut. Ces œuvres peuvent être exposées, mais pas prêtées à l'international. Précisions cependant qu'une oeuvre estampillée MNR n'a pas forcément été spoliée.

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De l'oeuvre d'art à l'oeuvre MNR : dans les eaux troubles de l'Histoire

Parmi toutes ces oeuvres siglées MNR, se trouvent un nombre important d'objets d'art spoliés "légalement" aux familles juives, sous l'Occupation : 163, sur les 2000 MNR, sont définis comme l'ayant certainement été, tandis que le passé des autres reste seulement incertain.

A la fin du conflit, ces œuvres avaient été rassemblées en Allemagne par les Alliés qui les avaient dénichées dans les maisons de dignitaires nazis ou autres particuliers peu regardants, mais également dans les musées. Entre 1945 et 1950, environ la moitié de ces œuvres volées sont retrouvées et rendues à leurs propriétaires légitimes.

Jean-Pierre Bady, ancien directeur du patrimoine au Ministère de la Culture et membre de la Commission d'Indemnisation des Victimes de Spoliation (CIVS)  :

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Jusqu'à 1989, le sujet des oeuvres spoliées est comme "congelé " : on considère presque, tacitement, la question réglée. Mais "après la chute du mur, on s'aperçoit que le sujet est resté intact. Jusqu'à aujourd'hui, ce fut une période ambiguë, mélangeant travaux réels et prises de conscience . On avance assez peu, concrètement, sur ce dossier. ", affirme Corinne Bouchoux, sénatrice EELV, historienne, et auteur du rapport proposant la relance de la mission sur les œuvres spoliées, publié en janvier 2013. Et en effet, en France, le taux de restitution des œuvres spoliées n'est pas des meilleurs : parmi les quelque 2000 œuvres possédant le statut MNR, seules 79 ont été restituées depuis 1950.

Des tableaux spoliés sur les murs de musées : l'inconfort moral

Pogroms du 9 au 10 novembre 1938
Pogroms du 9 au 10 novembre 1938

Dans le cadre de cette mission, les conservateurs Isabelle le Masne de Chermont et Didier Schulmann font l'inventaire des 2000 œuvres MNR en les classant en trois catégories : les œuvres spoliées de façon certaine, celles classées de façon incertaine, et celles provenant d'achat. Pas suffisant pour Corinne Bouchoux qui affirme : "J'ai travaillé pendant des années sur des archives qui n’étaient pas faciles d’accès et où je n’ai croisé que des Américains. La solitude dans laquelle j’ai travaillé m’a interpellée."  Elle plaide aujourd'hui pour des musées irréprochables et des enquêtes systématiques sur les œuvres :

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Sylvie Patry est conservateur en chef au Musée d'Orsay , où sont hébergées cent-quarante-six peintures MNR. Soixante-quinze sont en dépôt dans les musées régionaux où elles sont le plus souvent exposées, une cinquantaine est stockée dans les réserves, et entre quinze et vingt sont accrochées en salle, au musée même, et de façon permanente :

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Je pense que même si le lien vivant se perd, il faut considérer pour l’éternité que ces œuvres un jour peuvent être restituées, et donc garder le statut tel qu’il est, qui est quand même très souple : à la fois le public peut profiter de certaines des œuvres, elles sont étudiées, exposées, mais toujours à disposition. Je pense que c’est la meilleure solution. Sylvie Patry

Nature morte à la mandoline, Paul Gauguin, 1885
Nature morte à la mandoline, Paul Gauguin, 1885
- Orsay

> Si nous avons pu aller prendre des photographies d'oeuvres MNR au Musée du Louvre, nous n'avons pas pu bénéficier du regard d'un conservateur, "droit de réserve sur ces oeuvres" oblige. Quant au Centre Pompidou, impossible même de prendre connaissance du nombre d’œuvres MNR qui lui ont été confiées : "il y a eu une dépêche AFP, et le musée ne communique pas plus sur ce sujet". Point. Sujet qui suscite manifestement toujours quelques réticences, ou tout du moins, une grande prudence. Corinne Bouchoux  :

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Ce qui soulève la question de l'accès aux archives pour les chercheurs, hors institutions :

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Les raisons d'une remise à l'ordre du jour

Accélérer le mouvement et s'aligner sur les autres grands pays, c'est ce que préconise Corinne Bouchoux.

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Si nous n’avions pas Internet, la position française aurait été tenable : on attend que le temps passe, on attend qu’il n’y ait plus personne. A l’heure d’Internet, vous pouvez habiter au fin fond de l’Argentine, regarder sur le fichier en ligne des MNR, et retrouver un tableau qui appartenait à votre arrière grand-père. La technologie permet d’aller plus loin, et donc il faut qu’on aille plus loin, même si ça prend un petit peu de temps. Corinne Bouchoux

A l'avenir, la CIVS, le Ministère des Affaires étrangères et les Musées de France (qui n'ont pas été "immédiatement enthousiastes ", selon nos informations, contrairement à la Ministre de la Culture, Aurélie Filippetti) seront appelés à collaborer plus étroitement pour investiguer sur cet échantillon d’œuvres. Pour autant, leurs effectifs ne seront pas augmentés - "nous allons mobiliser les forces déjà en présence ", affirme Marie-Christine Labourdette. Corinne Bouchoux souhaite aussi "former les conservateurs de demain afin qu’ils se posent systématiquement la question « Quel est le passé de cette œuvre ? »"

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29 min

> A suivre, la rencontre avec Muriel de Bastier, l'une de ceux qui depuis 15 ans enquêtent sur la provenance des œuvres spoliées. Et visites de musées…