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Oleg Sentsov, le cinéaste ukrainien dont l’ombre plane sur le Mondial russe

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Oleg Sentsov lors de son procès à Rostov-sur-le-Don. Le 21 juillet 2015.
Oleg Sentsov lors de son procès à Rostov-sur-le-Don. Le 21 juillet 2015.
© AFP - Sergei Venyavsky

Alors que les caméras du monde entier sont tournées vers la Russie, de nombreuses voix s’élèvent pour demander la libération du cinéaste ukrainien Oleg Sentsov dont "les jours sont en danger". Emprisonné en Sibérie depuis 2015, il a entamé une grève de la faim le 14 mai 2018.

Sur les affiches qui demandent sa libération, toujours la même photo. Oleg Sentsov, derrière des barreaux, dans une salle du tribunal de Rostov-sur-le-Don, en Russie. Nous sommes le 25 août 2015. Le cinéaste ukrainien apprend qu’il est condamné à 20 ans de prison en Sibérie pour "organisation d’un groupe terroriste". Il est accusé d’avoir cherché à faire exploser la statue de Lénine à Simferopol, en Crimée. Oleg Sentsov reçoit sa sentence avec un sourire, semble s’amuser du motif ridicule de sa condamnation et forme même un "V" de victoire à l’intention des journalistes venu assister à ce procès joué d’avance. 

A l’époque, le cinéaste ukrainien a les cheveux coupés courts, les cernes creusés, mais un regard pénétrant et déterminé. Militant pro-européen, opposé à l’annexion de la Crimée par la Russie, il a été arrêté quelques semaines plus tôt, à son domicile, détenu sans charges et torturé. Dans "The Trial", un documentaire réalisé par Askold Kurov, on le voit, debout dans sa cellule, les mains autour des barreaux, déclarer d’une voix grave : "Je ne vois pas l’intérêt d’avoir des principes si on n’est pas prêt à souffrir, voire à mourir pour eux". 

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A quoi ressemble aujourd’hui Oleg Sentsov, après trois ans de prison plusieurs semaines de grève de la faim ? A part sa cousine, qui lui a rendu visite au début du mois de juillet, personne ne le sait. Même son avocat ne l’a pas vu depuis un mois. "Oleg, qui mesure 1,90 mètre, pèse désormais 75 kilogrammes. Il en a perdu 15 depuis le début de sa grève de la faim", décrit Natalia Kaplan à la télévision ukrainienne à l'issue de sa première entrevue avec lui depuis 2014.  La jeune femme raconte également qu’"il ne compte pas arrêter sa grève de la faim. Il a dit qu'il irait jusqu'au bout et croit en sa victoire". 

Cinéaste autodidacte, citoyen engagé

La Société des Réalisateurs de Films (RSF) veut elle aussi croire "en une dernière et grande victoire - sans doute plus importante qu’un match de football - celle de la libération d’Oleg Sentsov avant qu’il ne soit trop tard". En France, intellectuels, réalisateurs et écrivains se mobilisent. Oleg Sentsov est l’un des leurs. Un homme devenu réalisateur sur le tard, qui n’a "jamais rêvé de devenir cinéaste", mais qui, depuis l’enfance "aime le cinéma. Le beau cinéma".

Lubomir Hosejko, historien du cinéma ukrainien qui a préfacé les "Récits"(Editions l'Harmattan) d’Oleg Sentsov, le décrit comme "un self-made man qui pratique un cinéma appris sur le tas". "Pour réaliser son premier long métrage, il était trop tard à son âge de se former dans une école de cinéma, à Kiev ou à Moscou, où les études sont très longues", détaille l’historien. Cet apprentissage tardif n’empêche pas son premier long-métrage, Gamer (2011), d’être encensé par la critique. Ce film à petit budget (environ 17 000 euros) raconte l’histoire d’un jeune ukrainien passionné de jeux vidéo, plus habile pour tirer sur des ennemis virtuels que pour réussir ses études. Un film aux penchants autobiographiques. Elevé dans une famille russophone modeste, en adoration pour les chiens, et particulièrement les bergers allemands, Oleg Sentsov était lui-même passionné de cybersport dans sa jeunesse : il joue à un niveau professionnel quatre ans durant, et devient même champion d’Ukraine, puis manager du plus grand cybercentre de Crimée à Simferopol, sa ville natale.

Le succès de Gamer lui permet de trouver des fonds pour réaliser son second long-métrage, Rhino, dont le budget avoisine alors le million de dollars, financés par l’Etat ukrainien à hauteur de 43%. Les premières scènes sont tournées en juillet 2013. Oleg Sentsov vit alors avec sa femme et ses deux enfants à Simferopol. Dans le scénario, le héros voit dans un rêve son épouse le prévenir que dans une prochaine vie, il ne connaîtra que l’obscurité. "Ce rêve obéissait fatalement à la réalité, et la prémonition à un voyage au bout de la nuit polaire", écrit Lubomir Hosejko. 

Manifestation de soutien à Oleg Sentsov à Kiev, Ukraine. Le 1er juillet 2018.
Manifestation de soutien à Oleg Sentsov à Kiev, Ukraine. Le 1er juillet 2018.
© AFP - Genya Savilov

Vingt ans au fin fond d'un trou glacial

Le tournage de Rhino est interrompu en novembre 2013, au moment où éclatent les premières manifestations pro-européennes en Ukraine en novembre 2013. Oleg Sentsov choisit de donner la priorité à son engagement politique au sein du mouvement Euromaidan : manifestations de rue, livraison de nourritures aux soldats ukrainiens… Pendant plus d’un an, il  participe activement à la lutte. A l’été 2014, il décide de reprendre son tournage. Il n’en aura pas le temps : le 11 mai, en sortant de chez lui, il est enlevé puis torturé par le FSB, les services de renseignement russes, pendant trois semaines. Il réapparait alors au fond d’une prison russe. Lors de son procès, Sentsov se défend, bien qu’il sache que tout est joué d’avance. Les juges se basent sur le témoignage de deux suspects dont les aveux ont été obtenus sous la torture et Amnesty international qualifie le procès de "stalinien". Oleg Sentsov est condamné, comme un citoyen russe alors qu’il se définit comme ukrainien, à 20 ans de prison en Sibérie. "On a volé son pays, changé de force sa nationalité pour lui faire prendre celle de ses agresseurs, on l'a envoyé pour vingt ans au fin fond d'un trou glacial, au bord du cercle arctique, déclare le communiqué de la Société des Réalisateurs de Films. Et l'Europe, l'Europe dont il rêvait au point de se battre pour que son pays en fasse partie,  l'Europe, a laissé faire».

"La prison est une machine à broyer les destinées humaines. Un endroit où tu cesses de croire en ce qui est juste, sans pour autant abandonner le combat. (…) Quand tu te retrouves en prison, tu apprends à vivre d’espérance, même quand celle-ci a disparu", écrit Oleg Sentsov dans une Lettre rendue publique le 26 avril 2017 à New York à l’occasion de la remise du Prix de PEN Club américain, destiné à honorer chaque année un écrivain emprisonné. Un an plus tard, le 14 mai 2018, le cinéaste débute une grève de la faim alors que les projecteurs s’apprêtent à se braquer sur la coupe du monde de football en Russie. Il ne demande pas sa propre libération, mais celle des 70 prisonniers politiques ukrainiens. Dans le dernier chapitre de ses Récits, intitulé Testament, cette volonté de ne pas attirer la lumière sur lui était déjà présente : "de manière générale, je ne veux pas attirer l'attention sur moi, ni maintenant, ni après ma mort. Je ne veux pas de tombe", écrit-il.

La coupe du Monde pour faire entendre sa voix

A l’heure où le monde a les yeux rivés vers la Russie, "le temps presse", n’ont de cesse de répéter les soutiens du cinéaste. Historiquement, personne n’a survécu plus de 70 jours à une grève de la faim, le seuil létal se situe après les 40 jours. Bobby Sands, nationaliste irlandais, est mort au bout de 66 jours. 

"Il y a une obscénité, une horreur de penser qu’un homme se meurt juste parce qu’il a été courageux, digne, parce qu’il a placé ses principes au-dessus des risques qu’il a pris et qu’il prend pour sa vie, témoigne Geneviève Brisac, signataire de l’appel de la Société des Réalisateurs de Films pour demander la libération du cinéaste. C’est horrible de penser que cet événement-là est masqué par les bruits d’une coupe de monde de foot." 

De nombreuses voix ont appelé Emmanuel Macron à convaincre Vladimir Poutine de libérer Oleg Sentsov, "devenu le porte-drapeau d’un mouvement de résistance pacifique à l’arbitraire", écrit l’association les Nouveaux Dissidents, par la voix de son président Michel Eltchaninoff. "Aujourd’hui, le véritable homme fort — au sens propre du terme — de la Russie, ce n’est plus Vladimir Poutine, mais un Ukrainien russophone et incroyablement têtu, nommé Sentsov.

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