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Olga Tokarczuk, Emanuele Coccia, Pascal Picq… Toute-puissance ou coévolution ?

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Attendre la fin du monde ou trouver de nouvelles manières d'exister sur Terre ( Pic de Bugarach, Aude, France)
Attendre la fin du monde ou trouver de nouvelles manières d'exister sur Terre ( Pic de Bugarach, Aude, France)
© AFP - Eric CABANIS

La Revue de presse des idées. Intellectuels et écrivains se saisissent de la crise actuelle pour mettre en scène non pas une fin du monde mais un nouvel équilibre à naître dans lequel les humains ne se considéreraient plus tout-puissants.

Le Corriere della Sera publie un article d’abord paru dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung, de la lauréate du prix Nobel 2018 de littérature, la polonaise Olga Tokarczuk. Un beau texte qui commence par s’émerveiller de la générosité du mûrier qui pousse devant sa fenêtre et « nourrit à l’été des dizaines de familles d'oiseaux avec ses fruits doux et sains », et par s’imaginer que les oiseaux du parc attendent eux  aussi « ce qui va se passer ». Le confinement ne pèse pas à l’autrice des Pérégrins car, pour elle, « depuis longtemps maintenant le monde était trop. Trop, trop vite, trop fort. » Et de se demander si ce n’était pas «  le monde fiévreux d’avant le virus qui  était anormal ? » 

Ce virus nous a rappelé « que nous ne sommes pas séparés du monde avec  notre "humanité" et notre exceptionnalité, mais que le monde fait partie d'un vaste réseau auquel nous appartenons, connecté à d'autres êtres à travers un fil invisible de responsabilité et d’influence. » Et l'écrivaine conclut : 

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« Sous nos yeux, le paradigme de la civilisation qui nous a façonnés au cours des deux cents dernières années se dissout comme un brouillard au soleil, paradigme selon lequel nous sommes les seigneurs de la création, nous pouvons tout faire car le monde nous appartient. De nouveaux temps arrivent. »

Temps nouveaux, fin d’un monde

L’historien médiéviste Jérôme Baschet, spécialiste des représentations de l’enfer et des jugements derniers, livre dans Le Monde une réflexion sur une pandémie qui signerait, à ses yeux, le véritable début du XXIe siècle. « L’ éventail des scénarios à venir est, certes, encore très ouvert ; mais l’enchaînement des événements déclenchés par la propagation du virus offre, comme en accéléré, un avant-goût des catastrophes qui ne manqueront pas de s’intensifier dans un monde convulsionné par les effets d’un réchauffement climatique en route vers 3 °C ou 4 °C de hausse moyenne. » Car, comme le note le professeur au Collège de France Philippe Sansonetti, le Covid-19 est une « maladie de l’anthropocène ».  

« L’ actuelle pandémie est un fait total, poursuit Jérôme Baschet, où la réalité biologique du virus est devenue indissociable des conditions sociétales et systémiques de son existence et de sa diffusion.(…) Le virus est l’envoyé du vivant, venu nous présenter la facture de la tourmente que nous avons nous-mêmes déclenchée. » Et Jérôme Baschet, chercheur à l’EHESS et enseignant également à l’Université autonome du Chiapas, après avoir critiqué le « capitalocène » et la « compulsion productiviste mortifère », avoue sa préférence pour de nouvelles manières d’exister sur cette Terre qui « conjoindraient le souci attentif des milieux habités et des interactions du vivant, la construction du commun, l’entraide et la solidarité, la capacité collective d’auto-organisation. »

La vie a-t-elle besoin de nous ? 

Parmi ces visions de monde finissant, l’entretien qu’accorde, également dans Le Monde le philosophe Emanuele Coccia est saisissant. Interrogé par Nicolas Truong, il commence par décrire sa surprise devant nos villes qui gisent face à nous « comme si elles étaient dans une vitrine. La population s’est retrouvée seule face à cet énorme vide, elle pleure la ville disparue, la communauté  suspendue, la société fermée avec les magasins, les universités, les stades ». 

« Ce geste de suspension de la vie commune a été abrupt et radical » 

Aucune préparation, aucun suivi poursuit l’auteur de La Vie des plantes qui rejoint d’ailleurs Olga Tokarczuk : « Nous sommes enfin délivrés de l’illusion de notre toute-puissance. Nous avons passé des siècles à nous dire que nous sommes au sommet de la création ou de la destruction : très souvent le débat autour de l’anthropocène est devenu l’effort de moralistes pervers de penser la magnificence de l’homme dans  la ruine – nous sommes les seuls capables de détruire la planète, nous sommes exceptionnels dans notre puissance nocive car aucun autre être possède une telle puissance. Or la Terre et  sa vie n’ont pas besoin de nous pour imposer des ordres, inventer des  formes, changer de direction. »

Faut-il pour autant dire que la « nature se venge » ? Interrogé dans l’Humanité, l’anthropologue Frédéric Keck nuance cette formule-choc : « C’est un bon slogan pour donner à voir de quel ordre est la menace. Il ne s’agit pas d’une menace chinoise, mais d’une menace de la nature par rapport à l’humanité elle-même. La formulation originale, celle de René Dubos, biologiste américain d’origine française est, en anglais, "nature strikes back",  la nature rend coup pour coup. À chaque fois que l’humanité invente une arme pour la maîtriser, comme les vaccins ou les antibiotiques, la nature invente une autre arme pour déjouer notre conquête, en nous transmettant des maladies nouvelles. Ce n’est pas la nature comme un dieu vengeur, mais comme un mécanisme qui répond aux perturbations que l’humanité lui  impose. »

Évoluer avec les virus 

C’est ce que le paléoanthropologue Pascal Picq nomme, dans un article des Echos la « coévolution ». Car « l'espèce humaine est, qu'elle le veuille ou non, engagée, comme toutes les autres espèces vivantes, dans une "course stationnaire permanente"  avec les espèces qui coévoluent avec elle, à commencer par ses parasites en tout genre (virus, bactéries, etc.). Il existe un grand principe de l'évolution, qui est que, plus une espèce rencontre du succès au plan évolutif, plus elle doit s'adapter aux conséquences de ce succès, notamment sur l'environnement. Depuis que je suis venu au monde, la population mondiale a plus que triplé, l'espérance de vie s'est accrue. Mais, corollaire de ce succès évolutif,  l'environnement a profondément changé : urbanisation massive, pollution de l'air, etc. » 

Un constat qui conduit Pascal Picq à tirer trois leçons de la crise actuelle. « La première leçon, c'est que les inégalités socio-économiques constituent un terreau extrêmement favorable à la propagation des virus et autres pathogènes (...) La deuxième leçon, c'est qu'il serait temps de se convertir à la « médecine évolutionniste » : à nous, spécialistes de l'évolution, d'apprendre aux médecins comment l'humanité n'a cessé de coévoluer avec les pathogènes, et comment son succès évolutif est lui-même à l'origine de nouvelles maladies, de nouveaux problèmes sanitaires. La troisième leçon, c'est qu'il faut prendre très au sérieux le concept "One Health" disant que, pour garantir une bonne santé aux hommes, il faut aussi garantir une bonne santé aux animaux, ainsi qu'aux environnements naturels. »

Faire confiance à la politique 

L’ historien des sciences Jean-Baptiste Fressoz, qui fut un des premiers à introduire en France la notion d’anthropocène, se méfie lui aussi des expressions trop générales. Dans un entretien accordé au site Bastamag, il regarde avec suspicion à la fois ce qu’il nomme le « réductionnisme  climatique » qui ramènerait tout à la question du réchauffement, et la lecture ontologique « humain/non-humain » de la crise actuelle. Il faut plus simplement revenir à une vision politique : 

« Ce qui est ici inédit et potentiellement "historique", c’est que la plupart des gouvernements ont choisi d’arrêter l’économie pour sauver des vies. 

C’est une excellente nouvelle. Le Covid-19 crée ainsi un précédent : si on a pu arrêter l’économie pour sauver 200 000 personnes en France, pourquoi ne ferait-on pas demain le nécessaire pour prévenir les cancers et les 40 000 morts  prématurés par an dues à la pollution ? (…) Si l’on veut croire à un grand basculement, cela dépend d’abord de la prise en charge politique qui sera faite de la catastrophe dans les deux ou trois années qui viennent. Or c’est justement ce que je reproche aux théories des collapsologues : de faire l’économie du politique. Penser le virus comme le symbole d’un "effondrement", c’est rater les enjeux concrets de gestion de l’épidémie, le niveau d’impréparation de la France et de l’Europe, le rôle de l’État-providence, etc. Au fond, les collapsologues ont un discours d’essence religieuse, comme si l’effondrement allait surgir de lui-même, faire table rase et laisser le terrain libre aux écolos. D’une certaine manière, l’effondrement s’est substitué à la Révolution. »

L’ empire aurait pu s’effondrer, mais il n’en a rien été. Dans Le Figaro, l’historien de l’antiquité tardive Stéphane Ratti, tel le dieu Janus, a choisi de tourner son regard vers le passé pour nous rassurer sur notre avenir. En prenant l’exemple de la peste de Justinien qui frappa l’empire byzantin en 541, il nous dit qu’il est possible de se relever d’une pandémie et peut-être même de  prospérer ensuite. « À Constantinople la peste aurait emporté chaque jour pendant trois mois cinq mille personnes et dix mille sur la fin. L’historien byzantin Procope estime le nombre de morts dans  la capitale orientale de l’Empire à trois cent mille, soit entre 40 et 50 % de la population. La production agricole chuta,(…) l’inflation, due à la pénurie, provoqua un  triplement des prix. Elle ne fut enrayée que difficilement, notamment grâce à la politique interventionniste de l’empereur Justinien qui régula les prix par décret.» Pourtant l’empire ne mourut pas de la peste poursuit l’historien : « la cité frappée par la peste deviendrait quelques décennies plus tard, et pour plusieurs siècles, la plaque tournante par laquelle transiteraient non seulement biens et marchandises, mais surtout  manuscrits et livres. On viendrait de partout chercher à Byzance les œuvres des auteurs du passé, soigneusement recopiés et archivés dans les bibliothèques puis les monastères. Les lettrés et les érudits deviendraient les promoteurs de nouveaux échanges culturels, actifs dans les deux sens, d’Orient en Occident et inversement. Rien de  moins confiné que le monde byzantin qui survécut pour longtemps à la peste de Justinien. »

Entre crainte de la fin du monde et renaissance, nous avons donc encore le choix.

Emmanuel Laurentin, avec l’équipe du « Temps du débat ».