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Omar Youssef Souleimane : "Pour le régime syrien, le coronavirus est un complot des américains"

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En Syrie en 2012, à Paris en 2020 ... histoire d'un confinement
En Syrie en 2012, à Paris en 2020 ... histoire d'un confinement
© Getty - ozgurdonmaz

Coronavirus, une conversation mondiale. Omar Youssef Souleimane, poète et écrivain syrien, réfugié politique en France depuis 2012, livre un récit intime et politique de son confinement depuis Paris.

Face à la pandémie de coronavirus, Le Temps du Débat avait prévu une série d’émissions spéciales « Coronavirus : une conversation mondiale » pour réfléchir aux enjeux de cette épidémie, en convoquant les savoirs et les créations des intellectuels, artistes et écrivains du monde entier. Cette série a dû prendre fin malheureusement après le premier épisode : « Qu'est-ce-que nous fait l'enfermement ? ».

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Nous avons donc décidé de continuer cette conversation mondiale en ligne en vous proposant chaque jour sur le site de France Culture le regard inédit d’un intellectuel étranger sur la crise que nous traversons. 

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Aujourd'hui, le poète et écrivain syrien, Omar Youssef Souleimane__, trace des parallèles entre son confinement politique en Syrie en 2012 et son confinement parisien en temps de coronavirus.

Au début de la guerre en Syrie en 2011, dans la ville de Homs, les snipers du régime d’Assad nous menaçaient en permanence. Pour aller faire les courses, nous devions traverser une rue sur laquelle le régime pouvait ouvrir le feu. Le temps d’atteindre le trottoir d’en face, déjà nous avions été menacés de mourir à de nombreux instants. Nous ne pensions alors plus qu’à l’endroit où nous posions nos pieds. Une fois à l’abri, un immense sentiment de renaissance nous envahissait.

Ce que j’ai vécu auparavant en Syrie, n’est qu’une répétition de ce que nous sommes amenés à vivre en temps de coronavirus. Que ce soit à Damas, à Homs ou à Paris, il est certain que le risque nous rend plus vivants.

Pour le régime syrien, tout comme la révolution était un complot occidental, le coronavirus est un complot des américains. L’épidémie serait entrée en Syrie par les soldats iraniens, très présents à Damas ces dernières semaines. Alors que des dizaines de malades sont décédés dans les hôpitaux et que, selon les médecins, ils présentaient des symptômes du virus, les certificats de décès assurent pourtant qu’ils ont été emportés par une pneumonie ou un arrêt cardiaque.

Les pouvoirs politiques ont décidé de confiner la population syrienne sans toutefois leur fournir les ressources dont ils ont besoin. La plupart des personnes vivent au jour le jour, dans un pays déjà épuisé par la guerre, la dictature et où le système de santé est détruit.

Nietzsche disait « Si tu veux récolter le plus beau de l’existence, vit dangereusement ». Cette phrase fait écho à la fois à la situation actuelle et à ce que j’ai vécu sous le régime d’Assad.

Aujourd’hui en France, à Paris, « le plus beau de l’existence » se manifeste notamment par les gestes de solidarité que nous nous découvrons capables d’accomplir. Faire les courses pour ses voisins, prendre le temps de contacter ceux que l’on avait perdus de vue, autant d’actes en apparence anodins qui nous permettent de rassembler nos forces pour traverser ensemble l’épreuve que nous avons à endurer. Le moment que nous vivons est une extraordinaire opportunité de réfléchir au sens de la vie, de la mort et de notre existence absurde.

Lorsque j’étais en Syrie, malgré l’horreur alentour, je me demandais si une fois la guerre terminée, je continuerais à pouvoir vivre l’énergie incroyable de solidarité qui émanait entre nous, peuple syrien. Les maisons, la nourriture, les voitures, l’argent appartenaient à tous. Il n’y avait plus de “c’est à toi”, ou de “c’est à moi”. Nous étions tous devant le monstre, soit nous survivions ensemble, soit nous disparaissions.

Lorsque je me confinais en Syrie, pour échapper à la prison du régime d’Assad, je passais des nuits entières sur Skype, avec mes amis, à organiser des manifestations, à se moquer d’Assad, à chanter et à boire. Mes Skype actuels de « confiné parisien en temps de coronavirus » sont surement moins politiques mais tout autant habités de vie : on rêve de cette virée à la plage, de cette fête, de ce voyage ce que l’on pourra faire une fois le confinement terminé… La différence avec la Syrie, c’est que là-bas, internet était surveillé par les espions -que l’on appelait « les virus »- des services de renseignement. Alors, on utilisait des programmes spéciaux afin qu’on ne nous localise pas, qu’on n’écoute pas nos conversations. Corona lui, ne nous écoute pas.

J’imagine que m’habituer à envoyer des baisers virtuels m’a fait prendre conscience à quel point prendre un verre en terrasse, aller au cinéma ou en forêt étaient fantastiques. Au sortir du confinement, on reprendra le cours normal de notre existence, on ne trouvera plus le temps du repos, on courra partout. Peut-être finira-t-on par trouver monotones et routiniers ce qui, en temps de confinement, nous faisait tant rêver

Ce que je sais, c’est que cette période si troublante m’a permis d’appréhender ce qu’est la condition humaine, et que je crois nous ne pouvons éprouver que lors de telles épreuves

Quand je téléphone à un ami syrien vivant en exil, nous nous remémorons certains moments de la guerre et notamment cette nuit où, au balcon de notre appartement, nous avions échappé de justesse à la mort. Une balle nous avait frôlé, elle avait fini sa course sur le montant métallique de la fenêtre. Finalement, c’était comme si ce sniper nous avait rendus plus libres.

Lorsque j’ai fêté mon anniversaire à Damas, sans cadeau ni gâteau avec pour seule consolation les bougies déjà allumées qui se substituaient à l’électricité, j’avais envie de pleurer. Et pourtant, je raconte cela en rigolant. En cette période si sinistre, ce fût surement l’anniversaire le plus chaleureux que j’ai connu. Ces moments troublants, qui parfois nous rendent si tristes, nous permettent aussi de ressentir plus profondément l’amour et la joie

Le dernier livre d'Omar Youssef Souleimane, Le Dernier Syrien_, est paru aux éditions Flammarion en janvier 2020._

Emmanuel Laurentin avec l’équipe du « Temps du débat ».

Retrouvez ici toutes les chroniques de notre série Coronavirus, une conversation mondiale.