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Omerta au ballet de l'Opéra

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Le ballet Roméo et Juliette de la chorégraphe Sasha Waltz ici à Paris en 2015, y est redonné depuis le 6 avril
Le ballet Roméo et Juliette de la chorégraphe Sasha Waltz ici à Paris en 2015, y est redonné depuis le 6 avril
© AFP - KENZO TRIBOUILLARD

Enquête. Un document interne du ballet de l'Opéra national de Paris rassemblant des témoignages anonymes des 154 danseurs a été rendu public par une fuite dans la presse. La direction de la danseuse Aurélie Dupont est violemment remise en cause. Une crise grave, à l'image de l'histoire de l'institution.

"C'est une cage dorée !" Voilà l'image qu'échangent deux visiteuses à la sortie de l'entrée des artistes de l'Opéra Garnier, à Paris. Difficile d'y rentrer, presque impossible d'y voir des danseurs qui y travaillent pourtant de 10h à 23h30. Un rythme d'enfer, qui explique la multiplication des blessures au sein de la compagnie ces dernières années. Les instances représentatives de l'entreprise tentent de faire bouger la direction sur les risques psychosociaux, mais rien n'y fait : le ballet de l'Opéra national de Paris est un Etat dans l'Etat, d'où rien ne filtre... jusqu'à un document interne qui a filtré dans la presse et pourrait bien changer les choses.

Ecoutez l'enquête de Cécile de Kervasdoué diffusée sur notre antenne

2 min

A l'entrée des artistes de l'Opéra Garnier
A l'entrée des artistes de l'Opéra Garnier
© Radio France - Cécile de Kervasdoué

Gros malaise au sein du ballet de l'Opéra national de Paris 

Le 15 avril dernier, un document interne de 176 pages émanant de la Commission d'Expression Artistique donnait à lire le malaise criant des 154 danseurs du ballet. Dans ce sondage, qui n'aurait pas dû se retrouver dans la presse, près de 90% des danseurs remettaient en cause la direction brutale d'Aurélie Dupont et de Stéphane Lissner. Les 3/4 d'entre eux se disaient victimes ou témoins de harcèlement moral et un sur 4 témoins ou victimes de harcèlement sexuel. 

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Capture d'écran de ce sondage qui n'aurait pas dû se retrouver dans la presse
Capture d'écran de ce sondage qui n'aurait pas dû se retrouver dans la presse

24 heures plus tard, une lettre de soutien à la direction était publiée dans la presse signée par une centaine de danseurs. Ensuite, silence radio ! Impossible d'avoir une quelconque information de l'Opéra. Ni les danseurs, ni la direction, ni même le délégué syndical CGT ne souhaitant s'exprimer.

"Tout le monde a peur"

Des heures au téléphone, sur les réseaux sociaux, et même sur le trottoir de l'Opéra, rien n'y a fait. Le seul qui a finalement accepté de nous parler de cette crise est un ancien danseur étoile, aujourd'hui professeur au ballet. 

C'est digne d'un fonctionnement soviétique ici. Les danseurs craignent que s'ils expriment quelque chose, ils seront moins aimés par la direction, et finiront black listés. Pourtant, à mon époque, c'était encore pire : la soumission était de mise partout et pour tout le monde. Aujourd'hui, les danseurs ont plus de liberté mais ils ont aussi un gros problème avec le respect de l'autorité. Alors ils se plaignent tout le temps mais sans en assumer les conséquences. Cette fuite met le doigt sur ce paradoxe !                  
Julien, (nom d'emprunt) ancien danseur étoile, professeur au ballet.

"Les mains sont les vecteurs des émotions" confie cet ancien danseur qui préfère rester anonyme
"Les mains sont les vecteurs des émotions" confie cet ancien danseur qui préfère rester anonyme
© Radio France - Cécile de Kervasdoué

Car dans ce sondage anonyme qui, croyaient-ils, resterait en interne, les danseurs se lâchent sur leur direction : "aucune compétence en management", "elle est nulle, froide, cassante", "on nous parle comme à des gosses", "on n'a jamais aucun retour", "un peu d'humanité !" Et la demande qui revient sans cesse : "il faut que la direction dialogue avec les artistes !"

Il y a une grande souffrance ici et depuis des années, mais personne ne vient nous voir pour en parler. Alors la direction peut prétendre que nous affabulons. Il faut que cette affaire force l'équipe de Stéphane Lissner à intervenir concrètement sur les risques psychosociaux.                
Un élu syndical qui préfère rester anonyme

A la direction, une succession mal gérée

Jusqu’à 2014, le ballet de l'Opéra de Paris a été dirigé pendant plus de 20 ans par la danseuse et chorégraphe Brigitte Lefèvre. Pour faire face à la baisse des dotations publiques (moins 10 millions d'euros en 10 ans, soit 45% du budget de l'Opéra) et à la compensation massive du mécénat privé (plus de 15 millions d'euros en 10 ans) les productions se sont multipliées, mais avec le même nombre de danseurs. Manques de répétitions, de préparation : les blessures se multiplient dans la compagnie.

Sur 154 danseurs environ, 50 ont été gravement blessés et ne peuvent plus assurer toutes les productions. Ce sont des "danseurs fantômes" souffle une élue syndicale qui préfère rester anonyme. Cet aspect est d'ailleurs ouvertement accepté par la direction : lorsque la compagnie part en tournée, l'Opéra recrute une cinquantaine de remplaçants, en cas de blessures des danseurs titulaires.

Le seul mérite que le ballet retient du chorégraphe Benjamin Millepied, qui a succédé à Brigitte Lefèvre pendant moins de deux ans, est d'avoir instauré un système interne d'aide médicale spécialisée pour les danseurs. Pour le reste, les titulaires de la compagnie se souviennent sans regret d'un homme en sweat à capuche, les yeux sans cesse rivés sur son téléphone portable.

Il encourageait les danseurs à aller sur les réseaux sociaux, à faire la comm' de l'Opéra ! Benjamin Millepied est venu avec sa culture, son mode de fonctionnement à l'américaine, sans aucune connaissance du répertoire de l'Opéra de Paris. Il a imposé des pédagogues et des chorégraphes américains, faisant voler en éclat l'un des socles de la compagnie, à savoir la hiérarchie du corps de ballet. Ainsi, il faisait danser des petits jeunes à la place des danseurs étoiles, et tout le monde était complètement perdu !            
Aurélie Dupont a tenté de revenir la hiérarchie, mais à l'inverse, cela a créé d'autres frustrations.            
Julien, (nom d'emprunt) ancien danseur étoile, professeur au ballet

L'Opéra national de Paris fêtera l'année prochaine ses 350 ans d'existence
L'Opéra national de Paris fêtera l'année prochaine ses 350 ans d'existence
© Radio France - Cécile de Kervasdoué

La danse contemporaine, le nœud du malaise ?

Beaucoup de danseurs attendaient d'Aurélie Dupont un retour non seulement à la hiérarchie du corps de ballet, mais surtout au répertoire de danse classique ou néoclassique qui est le domaine réservé de l'Opéra de Paris. C'était une promesse de la nouvelle administratrice; promesse non tenue. D'où leur déception, après presque deux saisons où ils continuent d'enchaîner du ballet contemporain.

Ce sont deux techniques complètement différentes. Les danseurs passent des heures à travailler, la ligne ou les pointes, pour se retrouver le soir sur une production contemporaine. C'est comme si vous vous entraîniez à chanter du Wagner toute la journée pour vous produire dans du Bel Canto ! A la fin, ça casse !          
Julien, (nom d'emprunt) ancien danseur étoile, professeur au Ballet

Mais ce malaise n'a rien de nouveau ! La politique de promotion de la danse contemporaine a commencé il y a 30 ans et s'est faite souvent au détriment de la musique classique.

C'étaient des choix politiques ! Dans les années 1980, critiques, intellectuels et politiques ont suivi l'idéologie qui considérait que la danse classique était ringarde, dépassée, d'un autre âge. Ils ont donc misé sur la danse contemporaine (avec notamment tous les Centres Chorégraphiques Nationaux en régions) mais ils n'ont pas soutenu le classique et le néo-classique. L'effet pervers est que 30 ans plus tard, alors que les pays anglo-saxons ou la Russie foisonnent de chorégraphes, nous, en France, nous n'avons pas la relève de Béjart ou Petit. Nous ne nous sommes pas donné les moyens de créer la danse classique du XXIe siècle. Et c'est je pense, la raison profonde de la crise à l'Opéra.        
Sylvie Jacq Mioche, historienne de la danse et professeur à l'école du ballet

Pourtant ce sujet n'est pas au cente des querelles au ballet de l'Opéra de Paris. Mercredi 18 avril, une réunion d'urgence du ballet s'est tenue à huis clos. Pour éviter les fuites, les téléphones portables des artistes étaient déposés dans une glacière à l'entrée, et les règlements de compte ont commencé. D'abord les excuses des élus de la Commission d'Expression Artistique qui avaient monté ce sondage, dont certaines voix fustigeaient les questions orientées. Ensuite, la surprise de l'assistance d'apprendre que le document avait été rédigé via l'aide d'une personne mystérieuse assistée d'un juriste.

C'est une manipulation destinée à ternir notre institution et à nuire à notre directrice ! s'énerve l'élu CGT qui n'a pas souhaité être interviewé

Contactée par nos soins, la direction n'a pas non plus donné suite à nos demandes d'interview.