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"On fait notre job, point ! Je n'attends pas que le monde entier me décerne une médaille"

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A l'hôpital de Pau au début de la pandémie de Covid-19, le 10 mars 2O2O.
A l'hôpital de Pau au début de la pandémie de Covid-19, le 10 mars 2O2O.
© AFP - Quentin Top / Hans Lucas

#JeSuisSoignant. Personnels soignants, infirmières, infirmiers, médecins, sont en première ligne face à la pandémie de coronavirus. Conditions des soins, avec le manque de masques notamment, rapport aux patients, évolution de leurs métiers, ils, elles, nous ont confié près d'une semaine de leur quotidien.

"Personnels soignants, infirmières, infirmiers, médecins, vous êtes en première ligne. Racontez-nous vos conditions de travail, votre quotidien, faites-nous part de vos réflexions plus personnelles face à cette pandémie que vous affrontez." C'est en ces termes samedi dernier, à midi, que nous en avons appelé à vos témoignages. Depuis, la situation en France s'est particulièrement aggravée avec des dizaines de nouveaux décès chaque jour - 365 morts enregistrés dans les dernières 24 heures dont une adolescente de 16 ans - et pour le moment un bilan ce jeudi 26 mars de 1 696 décès en milieu hospitalier. Selon Jérôme Salomon, le directeur général de la Santé, ce jeudi, 3 375 patients étaient en réanimation (+ 548 en une journée) avec une forme grave de la maladie, sur un total de 13 904 (+ 2 365) patients hospitalisés en France.

Cinq médecins infectés ont trouvé la mort en France. A commencer par le docteur Jean-Jacques Razafindranazy, médecin aux urgences de Compiègne, dans l’Oise. Et à l’AP-HP, plus de 600 soignants sont contaminés,  a annoncé ce 25 mars Martin Hirsch, le directeur général de ces hôpitaux.

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Depuis samedi dernier, voici ce que nombre de professionnels de santé nous ont confié.

Professeur Frédéric Adnet : "Nous ne sommes pas des héros"

Quand on appelle le Professeur Frédéric Adnet ce mercredi 25 mars, il est 20 heures. Comme tous les soirs depuis une dizaine de jours, les Parisiens applaudissent à leur fenêtre ou leur balcon le personnel soignant qui lutte contre l’avancée inexorable du Covid-19. "Les chiffres sont exceptionnels” , reconnaît celui qui dirige le SAMU 93 et le service des urgences de l'hôpital Avicenne à Bobigny, "on est autour des 7 000 appels par jour au SAMU, pour une normale qui est de 2 000 appels”. Quant aux interventions du service, elles ont triplé, dit-il. 

Malgré cela, il tient à rester humble : ”Bien sûr que ça nous fait chaud au cœur de sentir que la population est avec nous et nous encourage (...) mais attention à ne pas tomber dans un déguisement de héros ou de chevalier blanc. Faut bien savoir qu'on fait notre job, point ! (...) Je n'attends pas que le monde entier me décerne une médaille”. 

"On fait notre job, point !"

2 min

Intervention du SMUR Avicenne le 22 novembre 2019.
Intervention du SMUR Avicenne le 22 novembre 2019.
© Maxppp - Luc Nobout / IP3

Ne nous idéalisez pas demande donc le médecin. Sinon, prévient-il, certains risquent d’entrer dans une dynamique de surinvestissement. Et gare au retour de bâton pour lui et le reste de ses équipes - environ 70 médecins et 150 autres personnels soignants : “Dans un deuxième temps, ça revient comme un boomerang, avec des phénomènes d'épuisement, de burn out très rapides. (…) Le surinvestissement a des effets délétères extrêmement importants, surtout sur des gens qui peuvent être fragiles. Par exemple, à Singapour, ils ont obligé les personnels soignants à prendre 8 jours de congé. Travailler 8 jours et avoir 8 jours de congés. Je crois que le respect des repos (…), se changer les idées est extrêmement important. Il ne faut pas se lancer de manière éperdue dans une mission un peu divine qui serait de sauver le monde. Parce que d'abord, ça ne marche pas. Et en plus, ça amène a des phénomènes d'épuisement. Donc, moi, au contraire, je voudrais que les gens comptent leurs heures (…) On est parti pour la gestion d'une crise qui va se révéler longue. Le super-héros, il a une action instantanée, elle ne s'inscrit pas dans la durée (…) Le maître mot, c'est “protégez-vous”. "Vous n'êtes pas Zorro. On a tous nos faiblesses (…) Sinon, je vais perdre toutes mes troupes en deux semaines”. 

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Florence, 38 ans, infirmière libérale dans le Finistère : système D et tension qui monte

Les centaines de masques cousus main par un petit groupe de Bigoudènes, Penmarc'h, mars 2020
Les centaines de masques cousus main par un petit groupe de Bigoudènes, Penmarc'h, mars 2020

Depuis le début du confinement, Florence et ses collègues se creusent la tête pour trouver des alternatives au manque de moyen matériel. C'est ce qu'elle nous explique quand on l'appelle ce mardi 24 mars. Les masques ? L’infirmière nous répond qu'elle les fait faire par des mamies du pays Bigouden : "Je leur ai donné un tuto via YouTube et avec des vieux draps épais et des tissus nécessaires", nous explique-t-elle au téléphone, "certaines se sont mises volontiers à la couture. Elles sont maintenant un petit groupe à le faire, elles en font peut-être dix par jour”. Du cousu main à fleurs ou à carreaux. Quant aux charlottes, sur chaussures, gants et combinaisons ? Une centaine de kits complets ont été fournis par “d_es entreprises locales de pêche et de criée”_. Ainsi, si Florence doit rendre visite à un patient qui présente les symptômes du virus (une toute petite poignée pour l’instant), c’est avec une tenue de poissonnier qu’elle le fait. Est-ce fiable ? “Je n’en sais rien” répond-t-elle, sans états d’âme, “toujours est-il que c’est mieux que rien”. Même pas peur donc. Pas le temps, pas le choix.

"Certaines mamies se sont mises à coudre des masques"

1 min

Florence, infirmière libérale dans le Finistère, se fournit en tenues de protection dans les conserveries du coin
Florence, infirmière libérale dans le Finistère, se fournit en tenues de protection dans les conserveries du coin
- Florence Moris

Comme avant l’arrivée du Covid-19, c’est à vélo que l’infirmière prodigue ses soins, de village en village. Une cinquantaine de patients par tournée, âgés pour la plupart de 70 à 80 ans. Dans une ambiance qu’elle sent de plus en plus tendue : “Je pense qu'ils passent beaucoup de temps devant la télé à regarder les informations et c’est très anxiogène” observe Florence, “e_t au vu de la vague de personnes qui sont venues dans les campagnes pour vivre le confinement de la meilleure façon, certains locaux (…) adoptent un comportement très agressif”. _

"Il m'a traitée de porteuse de germes"

3 min

Quitte, parfois, à tout mélanger. La preuve avec l’agression dont elle a récemment été victime : En pleine tournée, un homme ouvre sa fenêtre pour l’insulter, “S_ale Parisienne, porteuses de germes, rentre chez toi, dégage !”,_ avant de donner “un violent coup de pied” dans sa bicyclette. Comme une méfiance qui s’installe : “Il a dit un peu tout haut ce que tout le monde dit tout bas : c'est-à-dire que les gens croient que tous ceux qui se promènent à vélo et qui se promènent dans la rue sont les Parisiens venus faire un confinement vacances à la campagne et je suis passée pour la Parisienne”. 

Il en faut plus pour démonter l’infirmière, vingt ans de métier derrière elle : “Je crois que ma volonté de bien faire mon travail prend le dessus. Je suis dans l'instant présent et pragmatique”. 

Au bout du fil, pas de tremblement dans la voix. Sauf, un petit, peut-être, quand elle évoque “les anciens” dont elle s’occupe, et “le partage entre générations” qu’elle considère précieux. Elle fait des piqûres, des prises de sang, prépare des piluliers, change des pansements ou écoute “comme une psy”. Ils lui racontent leur expérience passée, leur histoire : “Dans son discours, à l'annonce du confinement, le Président a utilisé le mot “guerre” et je pense que ça a été une résonance très familière pour ces personnes là (…) Pour elles, c'était du déjà vécu. C'est un soutien des aînés, en fait. C'est même rassurant. Ça m'apprend que la peur ne doit pas prendre le dessus. C’est ça que ça m’apprend : à rester calme”. 

Interne en psychiatrie : "Je vais au travail la boule au ventre" 

"Interne indignée". Ainsi se présente le lundi 23 mars celle qui est spécialisée en psychiatrie et souhaite rester anonyme. De son grand hôpital public universitaire dans le centre de la France, elle confie notamment (à lire en intégralité ici) :

Tous les matins, je vais, la boule au ventre, au travail, avec la peur de contaminer les patients dont je m'occupe, mon équipe et moi n'avons pas de masque. Le peu qu'il y a est réservé aux cas avérés ou suspicion de cas. Il est difficile de regarder les patients dans les yeux lorsqu'ils me demandent pourquoi je n'ai pas de masque, puisque eux sont "enfermés" et que moi, je fais les entrées et sorties de l'hôpital, pourquoi je ne les protège pas ?

Médecin en libéral à Paris, elle reçoit dans son cabinet avec deux autres collègues. Elle témoigne anonymement aussi ce lundi et livre sa colère rétrospective. Ayant fini son internat il y a peu, elle voit dans sa profession, au-delà du diagnostic et du soin, l’opportunité de suivre, d’aider et soutenir tous les membres d’une famille à travers chaque épreuve de leur vie... Elle remonte le fil de cette pandémie et insiste sur le manque d'informations, quand la semaine passée, avec ses collègues, elles n’avaient par exemple aucun masque à disposition (intégralité du témoignage ici) :

C’est début mars que tout s’est accéléré, au même moment que nous pour tous les Français. On avait des nouvelles infos tous les jours, mais avec une semaine de retard. Et ces infos, ce ne sont pas nos instances officielles qui nous les communiquaient, du moins pas les premiers temps. C’est grâce à nos copains à l’hôpital qui nous donnaient les infos de leur réunion de crise, c’est parfois les médias (comme pour l’ibuprofène, appris grâce à Twitter…), c’est le bouche à oreille entre nous. (...)                                              
On a passé la moitié du mois de mars, sans masque, sans gant, sans tout désinfecter, parce qu’on était pas au courant. ça veut dire, qu’en plus de nous être exposés, on a exposé tous les patients ; et ça a forcément contribué à aggraver l’épidémie. Et pour un médecin, se dire qu’on a mis en danger nos patients, c’est insupportable.

Autre parole de femme médecin en libéral exerçant dans le Val-de-Marne. Récit anonyme là-aussi (à lire en intégralité ici), "écrit comme ça, n'ayant aucun talent et ne sachant dans quel sens partir". Extraits :

Rédiger des arrêts de travail 'illégaux' parce que nous sommes la dernière solution pour protéger certains patients, et donc les autres avec.                        
Les applaudissements aux soignants ? Oui, mais restez vous chez vous ?                        
On attendait cette pandémie, j’en ai souvent parlé aux patients. Mais vécu de l’intérieur, c’est encore pire. Et pourtant, la vague n’est pas encore là. Je me sens comme regardant la mer qui se retire avant le tsunami.                        
L’angoisse et les cauchemars sont le quotidien.

Avec en complément le lien vers un blog de généraliste établie à Strasbourg, "sous la vague, déjà depuis plusieurs jours" ("Elle m'a donné son accord pour que je vous transmette ce lien"). 

Cadre de santé en oncologie : "On déshabille l'équipe pour prêter main forte" 

Elle est cadre de santé, responsable d'une unité qui soigne des patients atteints de cancer. Exerçant dans un grand hôpital public parisien, elle nous a répondu le samedi 21 mars, anonymement car "La communication avec les médias est sérieusement contrôlée et j’ai un devoir de réserve" :

La tension est montée tout au long de la semaine, atteignant son apogée hier. On diffère les traitements des patients, on 'déshabille' l'équipe pour prêter main forte aux unités dites critiques. (...) On navigue en pleine confusion, en pleine incertitude. On dort mal, on a peur. On n'a pourtant pas le droit. On est agacés de voir les gens continuer à sortir. Le Covid-19 est une saloperie qui se diffuse à vitesse vertigineuse.                                                                                                                                        
#LavezVousLesMains  #RestezChezVous #ProtégezNous"

"Il faut révolutionner nos mentalités et faire comme en Asie"

Gynécologue obstétricien, le docteur Clément nous écrit choqué par la gestion des masques autour de lui. "L'idéal, mais nous en sommes loin, c'est que tout le monde puisse porter un masque chirurgical comme en Chine ou en Corée. Plutôt que chacun pense à lui et se procure comme il peut un masque FFP2 qui manque du coup au soignant, qui est cher et rare, il faut "simplement" porter un masque chirurgical qui n'est pas cher, d'où l'intérêt des masques en tissus que l'on peut faire." explique-t-il. Et d'ajouter : "Il faut révolutionner nos mentalités et faire comme en Asie mais nous assurer les moyens de le faire". Peu importe mon anonymat, précise celui qui œuvre à l'Hôpital franco-britannique de Levallois-Perret, établissement privé à but non lucratif (à lire en intégralité ici) :

Ce qui m'a le plus choqué, c'est de voir sur le chemin de l'hôpital de nombreuses personnes avec des masques FFP2. J'habite Asnières-sur-Seine et j'ai vu trois employés municipaux avec des masques FFP2, dont un qui balayait la rue seul en plein air, donc avec un risque nul... J'ai vu plus de masque FFP2 dans la rue que nous en avons à l'hôpital !              
Dans mon hôpital, il nous reste des masques pour 4 jours, il semble que dans certaines réanimations parisiennes, il n'y a plus de masque FFP2.                                           
Ces fameux masque FFP2 sont réservés à des soins sur des patients infectés, des soins en rapport avec la sphère ORL ou les poumons. Nous les prenons en maternité pour des prélèvements diagnostics ou pour les accouchements de patientes infectées. (...)                                        
Que les gens comprennent qu'en privant les soignant de masques FFP2, ils se mettent en danger eux-mêmes. Car il n'y aura plus de soignant pour les soigner lorsque éventuellement leur tour viendra d'être infecté.