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"On risque une dégradation rapide et totale de la science en Russie"

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Vladimir Poutine, lors d'une réunion avec des scientifiques, en 2018.
Vladimir Poutine, lors d'une réunion avec des scientifiques, en 2018.
© Getty - Mikhail Svetlov

Depuis le début du conflit russo-ukrainien, les collaborations scientifiques avec la Russie se poursuivent, malgré des difficultés de plus en plus prégnantes. Mais en Russie même, les chercheurs paient très cher la rupture avec la communauté internationale.

Suite au conflit russo-ukrainien, la série de sanctions prises à l’encontre de la Russie a eu pour conséquence directe une sérieuse mise à mal de la coopération scientifique internationale. La France, en particulier, collabore très souvent avec la Russie, pays avec lequel elle entretient, en matière de recherches, des liens privilégiés : elle se place notamment au quatrième rang de ses pays partenaires, en termes de budget du CNRS consacré aux actions internationales, rappelait ainsi en mars 2021 le Centre national de recherche scientifique sur son site, “un partenariat qui remonte aux Joliot-Curie, avant même la création du CNRS, avec des collaborations en physique nucléaire, qui sont aujourd’hui encore très vivantes”.

Un an après cet état des lieux, la situation a pris un tournant inattendu, le CNRS ayant annoncé dans un récent communiqué de presse suspendre “toutes nouvelles formes de collaborations scientifiques avec la Russie” tout en assurant que “les chercheurs russes qui travaillent dans des laboratoires français peuvent poursuivre leurs activités”. Une position que partagent de nombreuses institutions en France et plus largement en Europe.

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En d’autres termes, les nouveaux projets et événements à venir prennent un coup d’arrêt, à l’image du Congrès international des mathématiciens, la “conférence mathématique la plus prestigieuse au monde”, qui devait se tenir en Russie en juillet prochain et qui a été annulée. Mais les collaborations scientifiques en cours se poursuivent.

Dans l’espace, personne ne vous entend collaborer

La vitrine la plus évidente de la collaboration scientifique internationale avec la Russie est très certainement la Station spatiale internationale, au sein de laquelle des expériences menées par des équipes composées de chercheurs de différentes nationalités prennent place. La mission Jem-Euso (Extreme Universe Space Observatory on Japanese Experiment Module), par exemple, est un projet d'observatoire spatial chargé d'analyser depuis l'espace les manifestations des rayons cosmiques à très haute énergie. En France, c’est l’astrophysicien Etienne Parizot qui est responsable de ce programme, qui regroupe plus de 300 chercheurs de 17 pays différents : “Je travaille avec des Russes, mais aussi avec des Italiens, des Américains, des Japonais, des Mexicains ou encore des Algériens, raconte le scientifique. Cette collaboration a commencé il y a plus d’une dizaine d’années et actuellement la mission est dans la Station spatiale internationale, une mission en partenariat entre Roscosmos et l’Agence spatiale italienne.”

Jusqu’à présent, la collaboration scientifique à bord de la station spatiale semble avoir été à peu près épargnée par la situation géopolitique sur Terre. “On était en discussion pour une prochaine mission dans l'ISS, avec l'Agence spatiale européenne et les Russes. Il est certain qu’elle est suspendue, regrette Etienne Parizot. Mais pour les missions en cours, on continue comme si de rien n'était. L'espace a toujours été une exception et en particulier la station spatiale. Il y a quelques jours, nous avons reçu des données pour notre manipulation que nous avons obtenues grâce à notre instrument MINI-EUSO, qui a été positionné par les astronautes Russes au sein du module russe de la Station spatiale internationale. La question c’est : que fais-je de ces données ? Je ne vais pas les jeter parce qu’elles m’ont été transmises par des Russes, ce serait complètement idiot.”

Une collaboration européenne compliquée

En France, la collaboration continue donc, malgré quelques dissensions au sein de la communauté scientifique, certains chercheurs estimant qu’il vaudrait mieux éviter toute coopération pour éviter de cautionner les actions du gouvernement russe. C’est d’ailleurs la position qu’a adoptée une partie de la recherche allemande : l’alliance Helmholtz, le plus grand organisme de recherche germanique, a annoncé que plus aucune collaboration scientifique allemande ne serait signée avec des chercheurs russes.

“J’ai une connaissance qui a fait un infarctus en apprenant la décision des Allemands, témoigne Youri*, un chercheur russe du CNRS. Les scientifiques russes sont extrêmement affectés par la situation. Je ne connais aucun d’entre eux qui soit pour la guerre, ils sont tous contre ! La science n’est pas directement connectée à la politique, elle est amicale et pacifique…”

“Il convient de ne pas mélanger, autant que possible, la science et la politique, même s’il est impossible de complètement les séparer, confirme Etienne Parizot. […] Mais ce n’est pas à moi, en tant que scientifique, de mettre fin à une collaboration”.  La décision allemande n’en place pas moins l’astrophysicien dans une inextricable situation : publier un article scientifique, c’est l’assurance de devoir en supprimer ou bien les Russes, ou bien les Allemands. “Comment je gère cela, moi, au niveau de la collaboration internationale ? Je me refuse à retirer les Russes, surtout qu’en l’occurrence, la mission la plus développée sur laquelle nous travaillons en ce moment est opérée par des astronautes russes. Je ne me vois pas publier un article avec des données scientifiques collectées par un satellite d’une mission en partie russe, et ne pas les faire signer. Ou alors je ne signe pas moi-même. Mais en même temps, je ne tiens pas non plus à enlever mes collègues allemands…”

Dans l’immédiat, confie le chercheur, l’astuce consiste à retarder la parution des résultats de leur travail de plusieurs mois, en espérant un réchauffement des relations. Mais il reste difficile pour les scientifiques français de savoir où doit commencer et s’arrêter leur collaboration avec des chercheurs russes. “Il y a effectivement des limites à poser et, typiquement, la limite est celle du transfert d’argent, estime Etienne Parizot. Envoyer de l'argent à nos collègues russes pour qu'ils développent telle ou telle chose, créer des flux monétaires entre les instituts, ça me paraît effectivement difficile aujourd'hui. Il y a toujours l'idée qu'on finance l'appareil de guerre russe  - même si c'est ridicule lorsque l’on sait que la France continue d’acheter du gaz russe. On parle de petites sommes d’argent, mais c'est vrai que symboliquement c’est compliqué de passer un contrat avec le recteur d’une université qui vient de justifier l’invasion russe et de comparer les Ukrainiens à des nazis.”

“On ne collabore pas avec Poutine, mais avec des scientifiques”

Le chercheur est bien conscient du décalage entre le rôle des institutions et la réalité des relations entre chercheurs russes et français. Particulièrement quand ces derniers lui ont prouvé à maintes reprises être très affectés par la situation, quand ils n’ont pas carrément suggéré de se mettre en retrait :  “A notre échelle, nous collaborons entre scientifiques, et je me fiche bien de savoir quelle est la nationalité de mon collègue. Mais le problème se pose sur le plan institutionnel : on se dit qu'il est raisonnable d'arrêter les collaborations. C'est difficile de faire la part des choses. Certains collaborateurs estiment qu’on ne peut pas collaborer avec Poutine, que c’est une question morale. Moi, je réponds qu'on ne collabore pas avec Poutine, mais avec des scientifiques russes. Ce n'est pas à nous, scientifiques français, d'exiger que les scientifiques russes, nos collègues, nos amis prennent des risques pour eux mêmes, leur famille, etc."

La position des institutions, en Russie, est loin de refléter les aspirations de ceux qui y effectuent des recherches, rappelle Andreï*, un chercheur en sciences sociales spécialisé dans l’étude du socialisme, qui continue à ce jour d’enseigner en Russie : “Ce sont des scientifiques et des journalistes scientifiques russes qui ont signé l'une des premières lettres de protestation contre la guerre. C'est peut-être pour cette raison que forcer les universités à exprimer publiquement leur soutien à “l'opération militaire” en Ukraine a pris le caractère d'un rituel répressif qui a duré de nombreuses semaines. Dans l’université où je travaille, notre recteur a signé une lettre de soutien à "l'opération spéciale" russe. Cependant, un de mes supérieurs immédiats, ainsi que 1 200 000 citoyens concernés, ont signé une pétition contre la guerre par le militant des droits de l'homme Lev Ponomarev.” Le 4 mars dernier, l’Union des recteurs de Russie s'est en effet alignée sur le Kremlin en témoignant son soutien à Vladimir Poutine, plaçant de facto les chercheurs des universités russes dans une position intenable face à la communauté académique internationale.

Malgré les déclarations des institutions, ces derniers parviennent à maintenir des liens avec leurs collègues étrangers, assure Andreï* : "Il existe encore une possibilité de contacts non institutionnels entre les chercheurs russes individuels et leurs collègues français. Mais cette situation où les contacts internationaux se réduisent à des relations personnelles, quasiment impossibles à développer dans le cadre de nouveaux projets et manifestations scientifiques, se heurte à de nouvelles inégalités académiques pour les chercheurs russes. En fait, elle transforme les partenaires d'avant-guerre et les contacts des chercheurs étrangers (européens, français) en un groupe ayant un accès privilégié à la ressource, et le contact lui-même devient un privilège.”

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Des chercheurs mis au ban

En matière de recherches, la coopération est d’autant plus compliquée que la communauté russe est peu à peu mise au ban de la communauté internationale. Si, sur le papier, les collaborations entre chercheurs se poursuivent, en réalité les chercheurs russes coupés du monde peinent de plus en plus à poursuivre leur travaux.

Des aspects élémentaires de nos processus de fonctionnement sont devenus impossibles, regrette Youri*, chercheur russe resté en France. Quelque chose d’aussi simple que l’application Doodle, que nous utilisions pour trouver le moment idéal pour nous rencontrer, ne fonctionne plus en Russie. Les adresses IP russes ont été bannies…”

“Le recours au système international d'évaluation du niveau des publications, autour duquel se sont construits ces dernières années tant l'examen des concours que le système des allocations académiques, est déjà abandonné, raconte de son côté le chercheur en sciences sociales Andreï* . La base de données scientifique Scopus, particulièrement populaire chez les non-anglophones, fait d'ores et déjà l'objet d'un marché parallèle pour la production de publications. “L’accès aux bases de données électroniques, aux revues scientifiques et aux maisons d'édition qui publient de la littérature professionnelle est essentiel pour le développement de la science, développe le démographe et chercheur russe Sergei Zakharov, résident de l’Institut d’Etudes Avancées de Nantes. Mais la Russie court désormais un risque élevé de perdre ce canal de communication.”

En parallèle, le rayonnement international de la recherche russe s’étiole peu à peu : les conférences, séminaires, et autres manifestations perdent lentement mais sûrement leur caractère international, en raison du refus des participants extérieurs à la Russie ou à la Biélorussie d’y participer.

Et les conséquences du conflit russo-ukrainien ne se limitent pas au cadre de la coopération internationale : le président de la Douma, l'équivalent de l'Assemblée nationale en Russie, a déjà appelé à deux reprises au rejet des financements de l'État pour les chercheurs qui s'opposent à la guerre. "Le ministère de l'Éducation et des Sciences a tout récemment délégué les questions de spécialisation de la recherche scientifique russe aux gouverneurs, estimant que les autorités régionales doivent en être responsables, face à la vulnérabilité des contacts internationaux", précise Andreï*. Dans l’immédiat, ces décisions ne concernent pas directement le chercheur en sciences sociales, sans certitude que dure cet étrange statu quo dans un pays qui a instauré des “lois orwelliennes”, et où “l’Etat cherche à établir un monopole sur le savoir historique”.

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Rester ou partir

“S’ils veulent me forcer [à soutenir la guerre], je partirai tout de suite”, assure Andreï*, dont nombre de collègues ont déjà décidé de fuir à l’étranger. Sociologues, urbanistes, philologues, historiens, chercheurs culturels, ont préféré “ne pas être du côté du pays agresseur pendant la guerre, justifie-t-il. Beaucoup de scientifiques talentueux et d'excellents professeurs sont partis sans sécurité d'emploi, visas, vaccinations nécessaires et argent, car les banques russes ont considérablement limité la possibilité de retirer et d'exporter des devises étrangères.”

Le chercheur Sergei Zakharov a pris cette même décision, dans l’espoir de “rester membre de la communauté académique internationale” et de pouvoir “coopérer, comme avant, sans aucune restriction extérieure, avec mes amis et collègues français, et, enfin, de préserver autant que possible ma moralité et ma réputation. L'isolement et l'auto-isolement des chercheurs, la censure et l'autocensure détruisent la science, la qualité de la recherche et détruisent moralement la personnalité d'un chercheur.”

“Travailler à distance est impossible, complète Andreï*. Tous ceux qui se trouvaient en dehors de la Fédération de Russie ont été forcés de démissionner”. Avec pour conséquence des étudiants laissés pour compte, privés de professeurs, et des heures de cours redistribuées en urgence aux enseignants restés sur place.

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Le désarroi des étudiants russes

Par effet domino, la situation impacte terriblement les étudiants russes. Le chercheur en sciences sociales fait le récit d'étudiants mobilisés contre la guerre arrêtés, et auxquels les camarades de classe “apportent des colis en prison” tandis que “les enseignants les aident à résoudre des problèmes éducatifs” : “un étudiant arrêté pendant dix jours a tenu un journal ethnographique d'observations en prison tout en complétant un devoir”. Le climat est d’autant plus délétère que d’autres étudiants, à l’inverse, dénoncent les enseignants critiques de l’invasion russe aux autorités.

“Il faut soutenir, soutenir et encore une fois soutenir tous ceux qui ont besoin d'un point d'appui, assure Andreï*, qui a choisi de rester en Russie à la fois pour documenter les mutations du régime russe et épauler ses étudiants. Pour la plupart, ils sont catégoriquement contre la guerre. Ils sont moralement déprimés et ne voient pas l'intérêt de leurs anciennes activités académiques. Et ils ne sont pas sûrs qu'avec leurs diplômes toxiques ils pourront poursuivre leurs études à l'étranger. D’ailleurs les étudiants étrangers ne sont pas certains que leur année universitaire en Russie sera créditée… Ceux qui étudient en double diplôme redoutent la révision des conditions de formation et de certification par les partenaires européens.”

Si, à en croire Andreï*, “de nouvelles opportunités très importantes apparaissent pour les étudiants de licence et de master qui souhaitent poursuivre leurs études en France” - preuve que la France n’a pas complètement verrouillé ses interactions académiques avec la Russie - l’avenir semble bien incertain pour les chercheurs comme pour les étudiants russes.

Quel futur pour la recherche russe ?

En l'état actuel des choses, l'appréciation de la continuité des collaborations varie selon les instutitons. Dans une tribune publiée dans Le Monde, la politiste Stéphanie Balme et le physicien Pierre Lemonde relèvent que le Massachusetts Institute of Technology (MIT) a décidé de mettre fin à onze ans de coopération avec Skoltech, un institut de recherche privé basé à Moscou qui "formait jusque-là la fine fleur de la jeune tech russe". Suite aux exactions pratiquées par les troupes russes à Boutcha et Marioupol, en Ukraine, l'Europe a de son côté décrété l'arrêt de la participation de tous les organismes publics russes à ses programmes-phares de financements de la recherche, tandis que d'autres organismes, comme l'Unesco et l’International Science Council (ISC), se refusent à couper totalement les ponts avec le monde académique russe.

Sur la question du futur de la recherche russe, les principaux concernés s’avèrent pessimistes. “Je m'attends à une dégradation rapide et totale de la science en Russie, en particulier des disciplines sociales, encore plus grave qu'elle ne l’a été à l'époque soviétique, déplore Sergei Zakharov. L'isolement de la communauté universitaire internationale, l'isolement des ressources d'information, de la capacité à échanger des résultats sont tout aussi existentiels pour la science que les marchés mondiaux le sont pour l'économie. Dans les conditions du monde globalisé du XXIe siècle, plonger dans le bourbier de l'obscurantisme peut même se produire bien plus rapidement qu’au cours des siècles passés”.

De l’avis des chercheurs, seules les sciences appliquées, celles-là mêmes qui peuvent être exploitées dans un cadre militaire, continueront de bénéficier du soutien du gouvernement russe. Mais les sciences fondamentales, les sciences sociales, sont les champs de recherche qui risquent de payer le prix fort de la mise au ban de la Russie à l’échelle internationale.

Une fois la guerre terminée, la recherche russe pourra-t-elle s’en relever ? “On croit à la science, à la connaissance, si on a une chance de dépasser ce genre de problématiques, c’est justement en communiquant plus, espère de son côté l’astrophysicien Etienne Parizot. On ne collabore pas avec Poutine, mais avec des scientifiques russes qui, avant-hier, étaient nos amis, sont toujours nos amis et seront nos amis après-demain."

* Les noms des chercheurs ont été modifiés.