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« On va avoir du mal à se relever » : quand la presse culturelle locale appelle à l’aide

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Le Petit Bulletin est un hebdomadaire culturel gratuit dont il existe trois éditions à Grenoble, à Lyon et à Saint-Étienne.
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- Le Petit Bulletin

Moins de sujets à traiter, quasiment plus de revenus publicitaires : durement touchée par les mesures sanitaires, la presse culturelle locale tente de survivre tant bien que mal. Tour d’horizon entre Marseille, Lyon, Strasbourg, Nice et Bordeaux à l'écoute d'un secteur qui se sent déconsidéré.

Depuis un an et le début de la crise sanitaire, le secteur culturel français est en partie à l’arrêt ; ça, tout le monde le sait. Ce que l’on sait moins, c'est que, par ricochet, la presse culturelle locale se retrouve elle aussi grandement fragilisée. Suzanne Canessa, journaliste au mensuel culturel marseillais Zibeline, assure tout simplement que « le Covid ne fait pas que tuer la culture, il tue aussi l’économie de la culture. Mais ce qu’il met en lumière est moins un problème conjoncturel que structurel, comme toutes les petites fragilités de la presse culturelle locale sont exacerbées depuis un an ». En raison de la crise sanitaire, trois numéros de Zibeline ne sont ainsi pas sortis en 2020. Et, plus d’un an après le début de la pandémie, l’activité est toujours au ralenti. « On va avoir du mal à se relever. »

D’où le fait qu’une partie de l’équipe de douze personnes (dont une grosse moitié de journalistes) est toujours au chômage partiel pour limiter la casse. « On se finance par la vente des numéros mais également par la pub. En temps normal, les annonceurs culturels qui achètent des espaces publicitaires ont des choses à annoncer. Là, ce n’est plus le cas : on n’a plus, maintenant, qu’environ deux pubs par numéros. On ne va pas tenir comme ça longtemps_._ »

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« Nous sommes empêchés de travailler correctement »

Le constat est le même dans de nombreux petits médias, encore plus du côté de la presse culturelle gratuite, qui ne peut carrément plus être diffusée dans les lieux culturels habituels. En novembre dernier, plusieurs publications du Grand Est et de Bourgogne-Franche-Comté ont publié un "appel de la presse culturelle gratuite" afin d’alerter les pouvoirs publics. « La fermeture des salles de spectacles, des musées, l’annulation des festivals et l’arrêt total de l’activité événementielle nous ont contraints à des prouesses depuis mars 2020 […]. Directement impactés par les mesures sanitaires imposées à toute la profession, nous avons été et sommes, au même titre que les artistes, salariés et employeurs du secteur, empêchés de travailler correctement. Et ces décisions conditionnent également la reprise de nos activités de façon sereine. » 

ChicMedia, maison d’édition strasbourgeoise qui conçoit Novo, revue culturelle du Grand Est, et Zut, city-magazine de quatre éditions régionales évoquant aussi bien la culture que la vie urbaine, faisait partie des signataires de l’appel. Les chiffres avancés par le directeur des publications Bruno Chibane parlent d’eux-mêmes : en 2020, seulement deux numéros de Novo (un en février et un à l’automne, entre les deux confinements) ont pu sortir sur les cinq prévus. « Avec Zut, c’est encore pire. Sur quatre numéros de Zut Strasbourg, qu’un seul a vu le jour. »

Il explique cet arrêt brutal par une raison économique toute simple : à Zut, 50% de ses clients sont des commerçants. « Entre ceux qui sont fermés d’un point de vue administratif, comme les bars et les restaurants, et ceux qui ont perdu de la clientèle du fait des confinements et des couvre-feux, vous imaginez bien qu’il ne reste plus grand monde pour communiquer chez nous, d’autant plus que toutes les structures culturelles sont à l’arrêt. » Sur les 260 000 euros de chiffre d’affaires prévus en 2020 avec Zut Strasbourg, il n’a pu en réaliser que 47 000. Quant à sa société ChicMedia, elle a perdu 50 % de son chiffre, passant de 800 000 à 400 000 euros.

« Il ne faudrait pas que tout s’arrête »

« La presse culturelle locale est une industrie, avec derrière beaucoup de métiers. Et tout en restant indépendants, on a su faire d’utopies, de passions, des réussites collectives partout en France. Il ne faudrait pas que tout s’arrête », alerte-t-il. Une presse de proximité qui, pourtant, se sent « déconsidérée », déplore Suzanne Canessa de Zibeline. « Ça ressort particulièrement en ce moment. En gros, au niveau national, on n’est pas du tout reconnus d’utilité publique comme peuvent l’être Télérama et d’autres grands médias nationaux, qui sont pourtant, quoi qu’on en dise, très centrés sur l’actualité parisienne. » Elle poursuit en dénonçant le centralisme français : « Tout ça montre comment, notamment au Ministère de la culture, ils sont incapables de voir qu’il existe une culture autre que celle de Paris et des festivals, incapables d’admettre qu’il y a une vraie vie culturelle à l’année partout en France ».

Du côté des gratuits, les aides distribuées à la presse par l’État cristallisent la tension, avec notamment le cas de la Commission paritaire des publications et agences de presse (CPPAP). Marc Renau, cogérant du Petit Bulletin, journal culturel édité à Lyon, Grenoble et Saint-Étienne (avec lequel l’auteur de ces lignes collabore), a résumé le « problème » : « Pour l’État, un journal doit être CPPAP, c’est comme ça. Mais comme nous sommes gratuits, on ne peut pas postuler à ce label, et donc avoir des aides en tant que média – sachant que l’État en verse beaucoup, mais vraiment beaucoup, y compris à des gros journaux locaux. Le scandale, c’est que 20 Minutes et Métro ont obtenu le label il y a des années. Il se trouve que ça bouge depuis peu : il est possible d’être CPPAP uniquement pour le web quand on est gratuit. On va faire la demande, on espère qu’on l’aura. Sinon, on réagira. »

Une inégalité soulevée dans "l'appel de la presse culturelle gratuite" avec un certain sens de la formule. « Nous tenons à exprimer notre désarroi face au manque de considération dont fait l’objet la presse culturelle gratuite, alors même qu’elle relève de ce secteur fragile. Nous sommes considérés comme "culture" lorsqu’il s’agit d’aides à la presse, et "média" dans le cas d’aides à la culture ! » Michel Sajn, directeur de la publication de La Strada, quinzomadaire culturel gratuit distribué dans le Var, les Alpes-Maritimes et à Monaco, est d’ailleurs très remonté contre cette situation qu’il juge « injuste ». « L’indépendance de la presse française me fait rire ! Il n’est pas normal que toute la profession aille chaque année offrir les clés de son siège au Ministère de la culture pour avoir des aides. Pourquoi n’a-t-on pas plutôt un organisme indépendant qui répartirait pour la presse dans la transparence entre partenaires ? »
 

« On joue vraiment notre rôle de soutien à la scène locale »

En attendant, comme l’ensemble des médias locaux, La Strada « survit tant bien que mal », grâce notamment au prêt garanti par l’État. Et continue d’informer comme elle peut. Car même si la presse culturelle locale souffre économiquement, ses journalistes sont toujours sur le terrain. Mais ont dû adapter leurs sujets.

« Dans un précédent numéro, on a fait des interviews de tous les directeurs de structures culturelles du coin pour savoir ce qu’ils faisaient pendant cette période. Et en ce moment, je suis les lieux culturels occupés comme le théâtre La Criée. » Ces derniers mois, Suzanne Canessa de Zibeline traite ainsi plus de politique culturelle ou d’infos générales, moins de spectacles. Vraiment moins ! « Avant le Covid, on avait lancé avec une collègue une rubrique recensant tout ce qui est disponible en streaming de qualité niveau culture. Mais après un an de crise et de culture en ligne, on n’en peut plus de tout ça. On a carrément supprimé la rubrique ! » 

Laurent Bigarella, rédacteur en chef du Type, webzine culturel associatif basé à Bordeaux, a également dû revoir sa façon de travailler. « Une partie de l’équipe était vraiment focus sur du reportage, de la couverture de concerts… Ces rédacteurs ont un peu arrêté d’écrire pour nous. Mais d’autres se sont adaptés. » La ligne éditoriale de la publication a alors bougé. « Là où auparavant on faisait beaucoup d’articles pour présenter des événements, on n’est aujourd’hui plus du tout sur cette logique. Et on joue vraiment notre rôle de soutien à la scène locale, à son émergence, en faisant beaucoup plus de portraits, de sélections musicales, de focus sur des initiatives… »

« La presse papier a encore un grand avenir »

Une période qui permet également aux rédactions d’interroger leur fonctionnement, voire de se réinventer. À Nice, La Strada en a profité pour investir le web avec l’ouverture d’un blog en avril dernier « pour conserver ce lien avec nos lecteurs et les tenir au courant de ce qu’il se passe dans la région. Parce que ce n’est pas parce qu’il n’y a plus de spectacles qu’il ne se passe rien culturellement parlant », assure le rédacteur en chef adjoint Pascal Linte. La création d’un véritable site web est même dans les tuyaux. « S’il y a un point positif à retenir de cette période, c’est qu’elle nous a permis d’accélérer le rythme sur internet. »

Même si, bien sûr, le retour à la normal, c’est-à-dire avec un magazine publié régulièrement, est fortement attendu par les journalistes de La Strada comme le précise Pascal Linte : « Pendant quelques mois, la culture est passée sur le web, beaucoup de gens ont loué ces initiatives qui permettaient de proposer des choses même en temps de confinement. Mais maintenant, on se rend compte que les gens ont aussi besoin d’avoir une relation physique avec la culture. On peut faire le même parallèle avec la presse papier qu’on dit en difficulté voire proche de la mort. Non ! On est beaucoup à penser qu’elle a encore un grand avenir, comme on peut le ressentir à travers le retour de nos lecteurs qui attendent que l’on paraisse de nouveau. »

La presse papier, c’est d’ailleurs le pari récent qu’a fait l’équipe du site Le Type à Bordeaux, puisqu’elle a carrément lancé en décembre dernier Akki, revue semestrielle vendue en librairie et traitant des contre-cultures en région Nouvelle-Aquitaine. Laurent Bigarella, rédacteur en chef : « Il y a une place pour des sujets de niche – les marges néo-aquitaines nous concernant. On voit beaucoup de revues émerger sur ce créneau en France, avec un vrai engouement. Les gens se rendent bien compte que le papier peut être complémentaire d’un site d’info en ligne. Et je pense que le Covid l’a montré encore plus. »

Cet article accompagne l'entretien d'Aurélien Martinez dans l'émission Soft Power du dimanche 11 avril 2021 à retrouver ici.

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