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Opéra : l'impossible démocratisation ?

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L'opéra Bastille est en train de se doter d'une salle modulable qui "va jouer un rôle social", selon le directeur de l'Opéra de Paris. Avec de futurs "prix de places beaucoup plus raisonnables"
L'opéra Bastille est en train de se doter d'une salle modulable qui "va jouer un rôle social", selon le directeur de l'Opéra de Paris. Avec de futurs "prix de places beaucoup plus raisonnables"
© AFP - Nathan Alliard / Photononstop

Il y a trente ans, le nouvel édifice de l'opéra Bastille, à Paris, devait signer la démocratisation du genre. Malgré de gros efforts vers les nouveaux publics, les chiffres restent têtus : l'opéra attire les plus vieux et les plus riches. Explications du sociologue Fabrice Raffin, et reportage.

L'opéra Bastille fête ce samedi ses 30 ans. François Mitterrand le voulait moderne et populaire, et avait choisi de l'implanter dans l'Est parisien pour démocratiser l'opéra. Depuis les années 80, les maisons d’opéra rivalisent d’imagination pour inciter le grand public à franchir leurs portes. Communication renouvelée, tarification spécifique pour les jeunes, représentations en plein air, retransmission dans les cinémas et sur les réseaux sociaux, modules numériques, ateliers pour les scolaires, avant-premières pédagogiques pour les publics dit éloignés, etc. Mais tant d'efforts en valent-ils la peine ?

Nous accueillons 900 000 spectateurs par an, dont 100 000 ont moins de 28 ans. 43% des places sont vendues à moins de 70 euros. La moyenne d'âge est de 46 ans mais un tiers du public est âgé de plus de 60 ans.                                                
Stéphane Lissner, directeur de l'Opéra de Paris

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Une étude du site Revopera.com réalisée entre mai et juin 2018 révélait pourtant l'été dernier que la musique classique comme l'opéra sont des pratiques culturelles à forte reproduction sociale. Deux Français sur trois n'iront jamais de leur vie à un concert de musique classique ou d'opéra précisait également en 2015 le ministère de la Culture. Le public de ce type de musique est majoritairement diplômé, aisé, avec une surreprésentation des Parisiens. Quant à l'âge moyen du public, toutes maisons de concert confondues en France, il ne cesse de reculer. Il y a 30 ans, l’âge médian de ceux qui allaient aux concerts de musique classique était de 36 ans. Aujourd'hui, il est de 61 ans. Le genre est-il en passe de perdre son public ? Eléments de réponse avec le sociologue de la culture Fabrice Raffin, maître de conférence à l'Université de Picardie, membre du laboratoire "habiter le monde". Et reportage.

Fabrice Raffin, sociologue de la culture, maître de conférence à l'Université de Picardie
Fabrice Raffin, sociologue de la culture, maître de conférence à l'Université de Picardie
© Radio France - Cécile de Kervasdoué
41 min

La volonté de François Mitterrand de démocratiser l'opéra était un vœu pieux ?

Je pense qu'avec l'opéra Bastille on touche d'emblée à un premier fantasme du politique qui pense encore aujourd'hui que réduire les distances spatiales permet de réduire les distances sociales. Or, toutes les études sociologiques montrent qu'on pourra mettre un opéra en bas de chaque immeuble, la plupart des gens, en dehors des rares adeptes, éviteront cet endroit ! Et ce, pour des raisons plus symboliques qu'esthétiques ; parce que la musique ou l'art en général véhiculent tellement d'enjeux symboliques de distinction et de domination sociale que ce qui se joue à travers les productions artistiques va bien au-delà d'enjeux artistiques.

La musique classique est étiquetée comme une musique de milieu social supérieur. A travers les lieux et les salles qui la montrent se rejoue la méfiance vis-à-vis des bourgeois ou des milieux populaires. C'est aussi une architecture ! L'opéra Bastille, par exemple, a une architecture tellement imposante et tellement opaque que se rejoue, à travers le bâtiment, toute la domination sociale attachée à l'opéra. 

Il n'y a pas que les lieux, le public de l'opéra porte en lui même toute une série de non-dits inavouables : il y a un mépris de classe. Si la musique classique se veut plus légitime socialement c’est également parce que ses tenants se pensent esthétiquement supérieurs. Lors d’une discussion avec un haut-fonctionnaire du ministère de la Culture, parlant de la valorisation et du soutien aux musiques amplifiées dont il avait la charge par sa fonction, il me dit : "Ces concerts rock, c’est bien joli, mais Beethoven, Mozart, c’est quand même autre chose.

Comment comprendre dans ce cas toutes les politiques culturelles de démocratisation ?

Je ne pense pas qu'il y ait une forme de cynisme chez les tenants de la démocratisation culturelle. Il y a chez eux l'idée louable qu'il faut rendre la culture accessible à tous, fut elle minoritaire. Il y a également cette croyance sincère que permettre à tous les publics de comprendre, d'écouter, voire d'aimer la musique classique leur permettrait d'acquérir un supplément d'âme indispensable dans la société matérialiste où nous vivons. Mais là encore, cet effort louable s'appuie sur une idée fausse. Il n'y a pas de vide culturel en France, pas de Français sans pratique culturelle. Tous les milieux sociaux produisent leurs propres pratiques culturelles. Elles peuvent être négligées, passer pour de la non-culture ou de la sous-culture, comme la danse country, le zouk, la variété, les séries ou les jeux vidéos, mais elles existent.

Tout ce que le ministère de la Culture essaye de mettre en oeuvre, comme le lien social ou la cohésion par la culture, existe déjà. Seulement, cela passe par des formes de culture non reconnue par l'élite et par le ministère. Tout le problème est là !

Je ne dis pas qu'il ne faut plus subventionner autant l'opéra mais peut être imaginer un rééquilibrage entre des formes non soutenues et qui  plaisent aux catégories sociale les moins aisées et des formes très soutenues qui plaisent aux plus riches.

Contrairement à ce que disait Malraux, la neutralité opératoire de la culture, cela n'existe pas ! Dans la culture se jouent la distinction sociale, l'identité, la domination mais aussi le partage.

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C'est ce qui vous fait dire qu'il faut redéfinir la culture ?

Les politiques culturelles françaises sont fondées sur l'idée qu'il y aurait des formes d'art qui seraient universelles et qui pourraient parler à tout le monde. Or, l'art et la culture ne doivent plus être définis à partir des œuvres mais à partir des expériences esthétiques que cela procure. L'expérience esthétique est universelle. Un amateur d'opéra aura la même expérience qu'un amateur de rap. 

Ces expériences ne sont différenciées que parce que chaque milieu social y associe des valeurs propres et des usages sociaux. C'est ce qui explique que, pour un enfant des classes populaires, l'idée que l'opéra n'est pas pour lui est encore très ancrée. Comme dans les classes aisées, écouter du Frank Michael n'est pas une option ou alors c'est inavouable. Et dans les deux cas, la personne gardera ce goût dans son jardin secret.

Emmener des élèves en sortie scolaire à l'opéra peut être d'une grande violence. C'est leur imposer d'aimer une pratique culturelle qui pour la plupart d'entre eux, n'est pas la leur, dont ils n'ont pas les codes et qui ne les représente pas. L'opéra aujourd'hui, malgré des efforts louables de mise en scène, reste un peu déconnecté de la société contemporaine. Les livrets relèvent de la romance et parlent peu finalement de notre monde. Alors, lorsque le prof impose cette expérience aux élèves, pour beaucoup, c'est déjà vécu comme une violence symbolique de la part de la classe dominante.

Mais bien sûr il y a des porosités. Quand la médiation culturelle est bien faite, c'est-à-dire sur le long terme, le goût peut venir et ensuite se transmettre. 

Le problème est que cette démocratisation culturelle ne se fait qu'à sens unique. Je pense qu'il faudrait faire de la médiation auprès des publics amateurs de musique classique ou d'opéra pour leur permettre d'apprécier et de comprendre le rap ou le métal !

Ces valeurs et usages attachés aux pratiques culturelle ne sont pas non plus figés. Dans les années 80, le rap par exemple était la musique des pauvres relégués en banlieue, une forme de musique de rébellion. Aujourd'hui, c'est le première musique écoutée par l'ensemble des Français et ce genre musical a même ses snobs. Dans les classes les plus aisées, le rap comme la techno tendent d'ailleurs à remplacer chez les plus jeunes la musique classique et l'opéra ; ce qui pose évidemment la question de l'avenir du genre.

La médiation d'"Opéra Apéro"

Malgré tout, des initiatives de médiation destinée à ouvrir l'opéra à de nouveaux publics continuent à voir le jour. C'est le cas d' Opéra Apéro, une troupe de chanteurs lyriques qui donnait cette semaine une représentation en bas d'une barre d'immeuble à l'Haÿ-les-Roses, dans le Val-de-Marne, dans le cadre du festival "Au-delà des toits". 

Au pied de la résidence des Fauvettes, une trentaine de personnes ont assisté à des extraits d'opéra de Mozart, Bizet ou Offenbach. Dans le public, beaucoup d'enfants, mais aussi des hommes et des femmes qui se sont apprêtées pour l'occasion. Peu à peu, des têtes curieuses sont apparues aux fenêtres, pour être bientôt sont plus de 60 dans l'assistance.

L'opéra en bas des tours. Reportage de Théo Conscience

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Le public réagit, rigole et participe. Tous ne sont pas conquis, mais ils ont passé un bon moment. Ces réactions plus ou moins enthousiastes n'enlèvent rien à l'intérêt de cette médiation selon le pianiste de la troupe Orlando Bass : 

C'est une manière de faciliter l'approche et si cela ne marche pas, ce n'est pas très grave. Je ne crois pas tout à fait dans une démocratisation de l'opéra. C'est idéaliste d'imaginer cela et ce n'est pas le but. C'est peut-être de donner le goût ou peut-être de tout simplement divertir pendant quelques minutes. Ou peut-être juste de confirmer l'opinion de certains que ce n'est absolument pas leur truc. 

Une invitation à la découverte, loin du faste et de l'image élitiste dont peut souffrir l'opéra.

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