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Opéra : rendons à César ce qui est à César !

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Mort de Jules César au Sénat romain, Vincenzo Camuccini, Museo Nazionale di Capodimonte, Napoli
Mort de Jules César au Sénat romain, Vincenzo Camuccini, Museo Nazionale di Capodimonte, Napoli
© Getty

Vous êtes plutôt adepte de l’opéra traditionnel dit "seria" avec Jules César de Haendel ou bien plutôt branché opéra-comique avec la féerie de Benjamin Britten ? Bonne nouvelle, il y en a pour tous les goûts dans cette saison lyrique. Qu'ont pensé nos critiques de ces deux productions musicales ?

"La Grande Table critique" s'intéressait ce vendredi 13 mai 2022, à deux nouvelles productions d'opéra dont ont débattus les critiques Emmanuel Dupuy de Diapason et Laurent Bury du site forumopera.com. Voici ici leurs avis croisés sur ce Jules Cesar de Haendel et ce Songe d'une nuit d'été de Britten.

À lire aussi : Opéra : "Jules César en Egypte" de Haendel à Paris & "Le Songe d'une nuit d'été" de Britten à Lille

"Jules César en Égypte"  de George Friedrich Haendel

C'est une première prise de baguette dans la fosse d'un opéra pour le contre-ténor et chef d’orchestre Philippe Jaroussky. Retrouvez Giulio Cesare in Egitto autrement dit Jules César en Égypte de George Friedrich Haendel, dans une mise en scène de l'Italien Damiano Michieletto du 11 au 22 mai au Théâtre des Champs-Elysées à Paris, puis du 5 au 11 juin à l’Opéra de Montpellier.

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  • Alors, de quoi parle cet opéra ?

Veni, Vidi, Vici. Jules César est venu, il a vu, il a vaincu. Mais quand le roi d'Égypte, Ptolémée, lui fait livrer la tête encore ensanglantée de son ennemi de toujours, le grand Pompée, il trouve quand même qu’il exagère. Le voilà aux prises avec les rivalités et les désirs de vengeance des uns et des autres. Il y a là Cornélie, veuve de Pompée, et son fils Sextus, mais aussi Cléopâtre - interprétée par la soprano colorature Sabine Devielhe - bien décidée à séduire César et prendre le pouvoir...

À lire aussi : Sabine Devieilhe : "Haendel est un compositeur qui donne les clés à l’interprète"

  • Les avis de nos critiques

Pour Emmanuel Dupuy : "Le metteur en scène multiplie les symboles, mais souvent jusqu'au trop plein"

Sur la scène, un cube blanc très sobre avec un faux fond qui révèle parfois, les visions cauchemardesques des personnages. Côté contexte, les costumes indiquent vaguement l'Italie des années 60. Une mise en scène assez "aseptisée" selon les dires du rédacteur en chef adjoint de Forum Opéra. Si les personnages, habillés avec des costumes cravates, "ont l'air de gens assez ordinaires" cela "crée une forme de décalage par rapport au texte" affirme Emmanuel Dupuy.

Si Haendel et son librettiste ont porté sur scène Jules César et Cléopâtre, ce n'était a priori pas pour montrer des gens ordinaires, au contraire. "C'est justement pour montrer des gens extraordinaires" confie-t-il. Dans cette représentation, Damiano Michieletto serait obsédé par le sentiment de la mort de César. Ce spectacle lyrique s'apparenterait donc à "une espèce de monumental contresens" pour Emmanuel Dupuy. Tous les éléments qui devaient être traités dans le livret se retrouvent en fait "engloutis par un concept qui est en total décalage avec le texte". D’un point de vue purement musical, Philippe Jaroussky - pour sa première performance comme maestro dans la fosse d’un opéra - s'est montré très attentif au chant, "en ne couvrant jamais les chanteurs, en respirant avec eux ". Selon Emmanuel Dupuy, il y a aussi dans cette direction un beau sens des climats et du théâtre mais qui manquerait peut-être, "d'une grande vision, un geste unificateur, un souffle".

Laurent Bury : "Je reconnais qu'il y a quelques éléments dans cette mise en scène qui peuvent paraître étonnants"

Laurent Bury, rédacteur en chef du magazine musical Diapason, se dit quant à lui, "content que, pour une fois, on prenne cette œuvre au sérieux". Le fait de considérer les spectateurs non pas comme des enfants qu'il faudrait distraire à tout instant, mais comme des gens capables d'accepter une œuvre sérieuse, paraît remarquable au critique. Concernant la mise en scène, il reconnaît que Michieletto "plaque peut-être un peu trop cette obsession de la mort", mais finalement cela donnerait un spectacle cohérent. Il faut aussi souligner la performance des chanteurs qui ont su parfaitement orner les reprises de leurs airs. "Je n'ai pas le souvenir d'avoir entendu une ornementation aussi développée, je pense que c'en est une sur la suggestion de Philippe Jaroussky". Car c'est l'expérience de contre-ténor du maestro qui serait ainsi à l'origine de l'interprétation des chanteurs lyriques sur la scène.

Haendel, Georg Friedrich - Partition
Haendel, Georg Friedrich - Partition
© Getty

"Le Songe d’une nuit d’été"  de Benjamin Britten

Le Songe d'une nuit d'été de Benjamin Britten, d'après William Shakespeare, se retrouve sous la baguette de Guillaume Tourniaire qui dirige l'Orchestre national de Lille et le jeune chœur des Hauts-de-France. La mise en scène est signée Laurent Pelly, grand habitué et connaisseur des œuvres lyriques. Une représentation à retrouver du 6 au 22 mai à l’Opéra de Lille.

  • Alors, de quoi parle cet opéra ?

Joyeux bazar que Le Songe d'une nuit d'été de Shakespeare, pièce dans laquelle s'entrechoquent dans un bois trois mondes : celui des fées, des amoureux et des artisans. Les uns se disputent, les autres changent de partenaire, les derniers préparent une pièce de théâtre. Le tout sous les regards de Puck, le lutin facétieux. Benjamin Britten a collaboré pour l'adapter avec le grand ténor britannique Peter Pears et l'opéra fut créé sous sa direction en 1960. Le compositeur a imaginé trois régimes sonores associés à ces trois mondes qui se mêlent...

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  • Les avis de nos critiques

Pour Laurent Bury : "Ce spectacle est une réussite totale"

Ce spectacle se déroule vraiment dans la nuit, ce qui n'était pas toujours le cas. Cet aspect nocturne du début jusqu'à la fin de la représentation, serait grandiose avec "des effets d'éclairage parfaitement réussi". Car selon Laurent Bury, "tout est très bien, je n'ai rien à dire. Enfin si, mais que du bien". Ce qu'il faut retenir de ce spectacle c'est que sa mise en scène signée Laurent Pelly, a su rendre la magie, la féerie qui se doit de régner dans l'oeuvre de Benjamin Britten. "Avec ce Songe d'une nuit d'été, c'est du grand Laurent Pelly" affirme le critique.

Un spectacle "superbe dont on se réjouit de savoir qu'il va être diffusé sur grand écran et qu'il va pouvoir être vu par un très large public". Cela pourrait donner l'idée à d'autres maisons d'opéra qui jusque-là n'ont pas encore coproduit. Puisque ce spectacle est uniquement produit à l'Opéra de Lille. "Ce serait vraiment formidable qu'on puisse le voir ailleurs" confie Laurent Bury.

Benjamin Britten au piano
Benjamin Britten au piano
© Getty - Alex Bender

Pour Emmanuel Dupuy : "on est vraiment dans le registre du rêve"

Guillaume Tourniaire est un chef  "assez fascinant à regarder diriger" selon le journaliste. Le maestro dirige en effet à mains nues. Si cela peut faire penser au compositeur Pierre Boulez par moment, il y a dans la direction de Guillaume Tourniaire, "une rigueur et une précision extrême". Mais c'est justement cette rigueur et cette précision qui sont nécessaires pour avoir une interprétation qualitative de l'oeuvre. En effet, l'écriture instrumentale de Britten est extrêmement virtuose...

"Il y a de l'élégie, il y a de la poésie, il y a dans cette direction musicale tout ce qui fait la magie du Songe d'une nuit d'été". Un moment de grâce comme on en verrait assez peu à l'opéra : "l'opéra est un art ingrat, il y a tellement d'éléments qui rentrent en ligne de compte qu'il est très rare que tout fonctionne au même degré d'excellence" nous dit Emmanuel Dupuy. Laurent Pelly et Guillaume Tourniaire, eux, ont visiblement réussi le pari !

Et maintenant, à vous de vous faire votre avis !