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Outre-Mer: "Regardez l'incarnation officielle de la France à la télé, à la météo. Il n'y a que l'Hexagone et la Corse !"

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Capture d'écran d'un bulletin météo de M6, dans lequel l'Outre-Mer n'est pas cité
Capture d'écran d'un bulletin météo de M6, dans lequel l'Outre-Mer n'est pas cité

Entretien. Vice-président du CREFOM (le Conseil représentatif des Français d'Outre-Mer), Claudy Siar fut délégué interministériel pour l'égalité des chances des Français d'Outre-Mer. Cet "homme de médias", fondateur de Tropiques FM, est affligé de voir une considération par ses confrères qui n'évolue pas.

Multicartes, Claudy Siar sait de quoi il parle. Il fut délégué interministériel pour l'égalité des chances des Français d'Outre-Mer de mars 2011 à juillet 2012, sous Nicolas Sarkozy, puis François Hollande. Aujourd'hui, il est vice-président du CREFOM, le Conseil représentatif des Français d'Outre-Mer. Fondateur et co-propriétaire de la radio Tropiques FM, producteur à RFI, il se définit comme "homme de médias" et en est un observateur avisé. Point de départ de notre entretien, son tweet de jeudi dernier :

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Comment tout a commencé au sujet de la Guyane ?

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J'ai la prétention de dire que j'ai été le premier à réagir, en disant : "mais que se passe-t-il ? Aucune couverture médiatique ?" Parce que j'avais déjà été confronté à cela il y déjà de nombreuses années, mais surtout en 2009. En 2009 où une grève générale commence le 20 janvier en Guadeloupe, puis le 5 février en Martinique, et vous avez des médias absents ! Tout est bloqué, il y a des barrages, des revendications extrêmement fortes, à la fois sociales, économiques, identitaires, et la France, parisienne, ne réagit pas. La classe médiatique et politique qui donc ne réagissent pas à cela. Il a fallu quasiment dix jours aux médias nationaux pour prendre la mesure de ce qui se jouait en Guadeloupe puis en Martinique. Je suis rompu à cet exercice-là. Donc, dès que cela a commencé, j'ai effectivement communiqué sur mes réseaux sociaux. Et cela a suscité de l'intérêt chez certains, et surtout de la colère chez bon nombre d'originaires d'Outre-Mer ou de personnes éprises d'égalité. Je rappelle souvent que l'on traite l'Outre-Mer comme les confettis de l'ancien Empire colonial. Et je suis comme arc-bouté, comme une sorte de vigie. Et sur tous les sujets, lorsque cela concerne l'Outre-Mer, pardonnez-moi le jeu de mots facile, vous avez toujours deux fusées de retard ! A chaque fois !

"La classe médiatique est à l'image de la classe politique : elle a du mal à comprendre les contours réels de la France !"

10 min

Médiatiquement, cela concerne jusqu'à la météo, pour laquelle vous vous êtes battu.

Vous voyez bien que lorsque l'on regarde l'incarnation officielle de la France à la télévision, à la météo, dans les journaux, vous voyez bien qu'il n'y a que l'Hexagone et la Corse. Ce sont les deux territoires qui incarnent la France. L'Outre-Mer n'existe pas ! Idem au moment des résultats électoraux. Alors que la France est un archipel, avec ses Outre-Mer. S'il y a un problème, parce que même en 2009 on se posait la question "combien coûte l'Outre-Mer à la France". Si on estime que ce n'est pas tout à fait la France, ça veut dire que dans les imaginaires, dans les esprits, ce n'est pas tout à fait la France. A ce moment-là, accompagnez ces populations vers une autonomie et vers probablement l'indépendance sur 20 ou 30 ans ! Ce n'est plus possible aujourd'hui d'accepter de telles disparités.

Certains ont trouvé cela peut-être un peu léger, mais début 2012, en tant que délégué interministériel, j'ai sollicité, rencontré, les responsables des différentes chaînes de télévision. Justement parce que je suis conscient des problématiques d'imaginaire de part et d'autre, je leur ai demandé que l'Outre-Mer soit intégrée dans leurs bulletins météo. Parce qu'ils ne pouvaient pas, eux, découper la France, l'amputer d'une partie de ses régions. France 2 a proposé un bulletin spécifique à l'Outre-Mer, ce qui est une avancée mais qui est gênant. France 3 a refusé ! Service public : on refuse à d'autres Français ! M6 avait promis de le faire et ne l'a pas fait. TF1 met chaque soir une région d'Outre-Mer dans son bulletin météo. Et puis, regardez, dans la presse, à la radio, l'Outre-Mer n'existe pas. On a un problème. La classe médiatique est à l'image de la classe politique : elle a du mal à comprendre les contours réels de la France ! Elle ne connaît pas l'histoire et du coup, il y a chez certains un manque d'empathie, un manque même des situations économiques, sociales. Sans aller jusqu'à l'histoire. D'où ce type de relégation, d'injustice. On ne le montre pas, mais lorsque vous êtes en Guyane et que vous allez au fin fond de l'Amazonie vous découvrez des gens avec des conditions de vie très proches de celles de la fin du XIXe siècle, ou du début du XXe. Ça, c'est la réalité de la Guyane, et celle de bien d'autres territoires d'Outre-Mer.

Ce symbole de la météo vous a blessé ?

En tant que Français originaire de la Guadeloupe, j'ai été extrêmement blessé, humilié, de voir que finalement, par le refus, par la promesse non tenue, j'étais moi - pas en tant que délégué interministériel, mais en tant qu'originaire d'Outre-Mer Français -, j'étais un citoyen de seconde zone. Et vous le voyez encore aujourd'hui, quand je disais aux médias : mais, vous devez parler. Leur réponses : oui, c'est compliqué, oui, on va voir, oui, on va traiter l'information, oui, c'est vrai, mais enfin bon, là, il y a d'autres sujets que l'on traite... Ces réponses étaient dénuées de tout sens d'analyse, de toute intelligence. On a le sentiment que lorsqu'il s'agit de réfléchir sur l'Outre-Mer, les gens perdent leur pragmatisme et leur respect de l'autre.

Claudy Siar
Claudy Siar
© Radio France - Eric Chaverou

Les arguments économiques des rédactions en crise ne tiennent pas ?

Si c'était recevable, cela voudrait dire que demain on enverrait pas de journalistes au-delà du périph parce que cela coûte cher de mettre de l'essence dans le scooter ou dans la voiture. Et puis, il y a une insulte. Insulte aux gens d'Outre-Mer et aux professionnels des médias en Guyane. C'est-à-dire qu'aujourd'hui, si vous n'avez pas de correspondant sur place, vous pouvez dire : trouvez moi un journaliste indépendant qui va nous faire un reportage et on le paiera à la pige ! C'est facile ! Vous voyez jusqu'où cela va. Parce que forcément, c'est probablement dans l'esprit de certains une terre de sauvages où les compétences journalistiques n'existent pas !

A ÉCOUTER Vivre en Guyane (1/4) « Cayenne la piqueuse* ! » (LSD, la série documentaire)

Finalement, la solution vient des réseaux sociaux et d'un mot dièse comme #noubonkesa

Nousbonkesa, cela veut dire que maintenant, on en a marre ! Traduisez-le comme ça. Donc, on se lève, on est debout avec dignité, et avec légitimité on va lutter. Et oui, les réseaux sociaux ont changé nos vies. Nous, les damnés de la terre de la sphère médiatique, cela nous a permis de nous exprimer, de faire réagir et de nous fédérer pour mener des combats en commun. C'est extraordinaire. Et heureusement, parce que sans cela, je pense qu'il n'y aurait encore aujourd'hui dans les médias que quelques mots sur la situation en Guyane. Nous avons connu l'époque où, lorsqu'il y avait des mouvements sociaux extrêmement durs aux Antilles, les médias n'en parlaient pas. Et lorsqu'ils en parlaient, c'était pour dire : mouvement social aux Antilles. Alors que pendant un mois la Poste était en grève, il n'y avait pas de distribution de courrier pendant un mois ! N'importe quelle région de France, on en aurait parlé immédiatement.

Et vous avez un peu d'espoir de voir les journalistes, les rédactions évoluer ?

Les changements auraient déjà dû s'opérer en 2009. Et même avant. Mais vous voyez qu'il y a un remake de 2009. Donc non, tout simplement parce que l'on refuse d'aller au fond des problèmes. On refuse d'ouvrir vraiment le dossier. Le rapport de la France dirigeante, de la "métropole", à l'Outre-Mer, c'est un problème comme disait Césaire encore en 68 "colonial". L'idée n'est pas d'avoir un doigt accusateur mais de dire que le présent s'explique par le passé. Et parce que ce passé est très présent.

Nous, aujourd'hui, nous réglons ce problème à travers les réseaux sociaux. A travers aussi le fait qu'une colère s'exprime. Les 500 frères qui se cagoulent, normalement, on aurait pas dû arriver à cela en France !

De toutes façons, je pense que la classe politique et la classe médiatique marchent ensemble sur certains sujets. Et sur l'histoire de l'Outre-Mer, c'est vraiment le cas ! Alors, nous sommes en pleine campagne électorale, et si les médias ne font pas leurs premiers titres d'une crise sociale aussi grave en Guyane, les politiques se disent "on a suffisamment de sujets à traiter ou de sujets voire même anxiogènes pour ne pas ramener ce sujet là qui risque de plomber la campagne". D'ailleurs, j'ai dit très vite, dès le départ, que ce qui se passe en Guyane sera un tournant dans la campagne. Et c'est bien ce à quoi l'on assiste.

Je crois que les médias ont un rôle à la fois extraordinaire à jouer, et un rôle qu'ils ne jouent pas : d'avoir une égalité de traitement envers TOUS les Français, quel que soit le sujet, la période, ou la difficulté du problème posé. Malheureusement, bon nombre de mes confrères ne connaissent pas l'Outre-Mer, ne comprennent pas l'Outre-Mer, et surtout ont une vision extrêmement étriquée de ce qu'est la France. La France est un archipel.