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Ovide, Hugo, Darwich : l'exil en trois grands textes littéraires

Par
La sculpture "Les Voyageurs".
La sculpture "Les Voyageurs".
- Bruno Catalano

Gouverner depuis son exil belge ou revenir en Espagne nimbé d'une aura subversive? Depuis octobre, le Président de la Catalogne Carles Puigdemont a rejoint la liste des exilés politiques. L'occasion de revenir sur trois grands textes littéraires sur l'exil.

Cette semaine, Carles Puigdemont, le leader indépendantiste catalan en fuite en Belgique depuis octobre, a réaffirmé vouloir rentrer en Espagne défendre sa candidature à la présidence de la Catalogne. De son côté, Madrid maintient son intention de l'arrêter dans le cadre d'une enquête pour "rébellion", "sédition" et "malversation de fonds" s'il venait à poser le pied sur le sol espagnol. Carles Puigdemont rejoint ainsi une longue liste d’exilés politiques. Sur cette liste, figurent des dictateurs en fuite, des libérateurs persécutés, des résistants ou des militants des droits de l'homme en danger, mais aussi de grands écrivains et poètes, tels Ovide, Victor Hugo, Maupassant, Voltaire, Chateaubriand, Emile Zola ou encore Pablo Neruda. Parmi eux, certains sont plus politiques que d’autres. Retour sur trois grands textes littéraires sur l'exil.

Ovide, premier exilé politique et littéraire 

Ovide, par le sculpteur Ettore Ferrari.
Ovide, par le sculpteur Ettore Ferrari.
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Né en 43 avant Jésus Christ, Ovide est un des grands poètes de l'antiquité, qui vécut la naissance de l'Empire romain. Les Métamorphoses, son œuvre la plus connue, ont fait de lui l'un des plus grands poètes au monde. Si les raisons de son exil ne sont pas certaines, ce serait avec L'Art d'Aimer qu'il se serait attirer les foudres de l'empereur, l'ouvrage bafouant les lois contre l'adultère que venait de promulguer Auguste, tenant de l'ordre moral. En l'an 9, Ovide s'exile donc à Tomis (maintenant Constanta, en Roumanie), où il écrit l'ouvrage les Tristes et un recueil de lettres les Pontiques, où il exprime ses regrets, sa mélancolie de Rome, et sa détresse d'exilé. 

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Il ouvre ainsi Les Tristes avec cette tirade

Mon livre, vous irez à Rome, et vous irez à Rome sans moi : je n’en suis point jaloux ; mais hélas ! Que n’est‐il permis à votre maître d’y aller lui‐même. Partez, mais sans appareil, comme il convient au livre d’un auteur exilé. Ouvrage infortuné ! que votre parure soit conforme au temps où nous sommes. Ne soyez point couvert d’un maroquin de couleur de pourpre; tout ce brillant ne sied pas bien dans un temps de deuil et de larmes.

En novembre 2008, dans l'émission Question d'éthique, l'écrivaine Marie Darrieussecq, traductrice des œuvres d'Ovide, expliquait ainsi que dans Les Tristes, Ovide "se replie sur lui-même. C'est une sorte d'absence à soi-même qui pour moi est un état d'écriture. Il se vide de toute ce qu'il était, et il ne reste plus à Ovide que le geste d'écrire. C'est aussi un livre qui assiste à sa propre immobilité, à sa propre écriture. C'est un livre qui parle de l'écriture, et en ce sens c'est très moderne" :

Les Tristes d'Ovide, l'impossible justice (Question d'éthique, 15/11/2008)

29 min

Victor Hugo, l'exilé satisfait 

Victor Hugo sur le balcon de Hauteville House, à Guernesey, en 1878.
Victor Hugo sur le balcon de Hauteville House, à Guernesey, en 1878.
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En 1843, après l'accident qui a coûté la vie à sa fille Léopoldine, Victor Hugo délaisse un temps l'écriture au profit de la politique. Depuis longtemps engagé, l'écrivain met à l'épreuve les idéaux qu'il a déjà défendu dans ses ouvrages. D'abord élu maire du VIIIe arrondissement de Paris en 1848, il est élu en juin de la même année député de la deuxième République. Élu par la suite à l'Assemblée législative, il y prononce son discours Détruire la misère (1849). Mais alors que l'écrivain avait soutenu la candidature de Louis-Napoléon Bonaparte à la présidence de la République en 1848, il le tient maintenant pour un tyran. En juillet 1851, à la tribune de la Chambre, il déclare ainsi : "Quoi ! Après Auguste, Augustule ! Quoi, parce que nous avons eu Napoléon le Grand, il faut que nous ayons Napoléon le Petit ! ". En décembre 1851, quand Louis-Napoléon Bonaparte se proclame empereur sous le nom de Napoléon III, Victor Hugo tente sans succès d’organiser la résistance en soulevant les masses populaires parisiennes. Il s'enfuit d'abord à Bruxelles, puis s'exile dans les îles anglo-normandes, à Jersey et Guernesey.

Victor Hugo est réputé avoir plutôt bien vécu son exil. C'est d'ailleurs là qu'il s'est remis à écrire :  "L’exil ne m’a pas seulement détaché de la France, il m’a presque détaché de la terre, et il y a des instants où je me sens comme mort et où il me semble que je vis déjà de la grande et sublime vie ultérieure". 

Hugo est de retour en France en 1870 à l'occasion de la proclamation de la République. Il est accueilli triomphalement, véritable incarnation de la résistance au Second Empire. Cinq ans plus tard, en 1875, il publiera dans Actes et paroles un texte intitulé Ce que c'est que l'exil, où il décrira un exilé "tellement jeté aux ténèbres qu'il ne lui reste plus que le soleil", en opposition au tyrans "logiques, parfaits, abominables" : 

L'exil, c'est la nudité du droit. Rien de plus terrible. Pour qui ? Pour celui qui subit l'exil ? Non. Pour celui qui l'inflige. Le supplice se retourne et mord le bourreau. [...] Quoi que fassent les tout-puissants momentanés, l'éternel fond leur résiste. Ils n'ont que la surface de la certitude, le dessous appartient aux penseurs. Vous exilez un homme. Soit. Et après ? Vous pouvez arracher un arbre de ses racines, vous n'arracherez pas le jour du ciel. Demain, l'aurore. Pourtant, rendons cette justice aux proscripteurs ; ils sont logiques, parfaits, abominables. Ils font tout ce qu'ils peuvent pour anéantir le proscrit. Parviennent-ils à leur but ? Réussissent-ils ? Sans doute. Un homme tellement ruiné qu'il n'a plus que son honneur, tellement dépouillé qu'il n'a plus que sa conscience, tellement isolé qu'il n'a plus près de lui que l'équité, tellement renié qu'il n'a plus avec lui que la vérité, tellement jeté aux ténèbres qu'il ne lui reste plus que le soleil, voilà ce que c'est qu'un proscrit.

"C’est un texte de 1875 dans lequel Hugo réfléchit à son aventure, précisait à ce sujet le philosophe Jean Maurel en décembre 2011 dans Les Nouveaux Chemins de la connaissance. C’est à l’époque où ses fils sont morts, il est en France, il est revenu d’exil. Mais il approfondit en quelque sorte cette expérience extraordinaire qu’a été l’exil. Ce texte ne fait qu’énoncer une sorte de cogito de l’exil : ‘Je suis exilé donc j’existe’. Cette existence est marquée par cette formule extraordinaire “l’exil c’est la nudité du droit”. Ça veut dire qu’en exil, le grand écrivain reconnu, le grand auteur, revient à l’état sauvage" :

En 1877, dans son recueil L'Art d'être grand-père, Victor Hugo publie le poème L'Exilé Satisfait, dont voici un extrait :

Mais je prends pour abri l'ombre des grands bois sourds.    
Oh ! j'ai vu de si près les foules misérables,    
Les cris, les chocs, l'affront aux têtes vénérables,    
Tant de lâches grandis par les troubles civils,    
Des juges qu'on eût dû juger, des prêtres vils    
Servant et souillant Dieu, prêchant pour, prouvant contre,    
J'ai tant vu la laideur que notre beauté montre,    
Dans notre bien le mal, dans notre vrai le faux,    
Et le néant passant sous nos arcs triomphaux,    
J'ai tant vu ce qui mord, ce qui fuit, ce qui ploie    
Que, vieux, faible et vaincu, j'ai désormais pour joie    
De rêver immobile en quelque sombre lieu ;      
Là, saignant, je médite ; et, lors même qu'un dieu   
M'offrirait pour rentrer dans les villes la gloire,   
La jeunesse, l'amour, la force, la victoire,   
Je trouve bon d'avoir un trou dans les forêts,   
Car je ne sais pas trop si je consentirais.

Pourtant, si l'écrivain s'était toujours dit satisfait de sa condition d'exilé, il exprimait aussi, à travers ses poèmes, le manque de sa patrie, comme dans le poème Exil, publié en 1881, dans Les Quatre vents de l'esprit

Si je pouvais voir, ô patrie,   
Tes amandiers et tes lilas,   
Et fouler ton herbe fleurie,   
Hélas !   
[...]   
Loin de vous, ô morts que je pleure,   
Des flots noirs j'écoute le glas ;   
Je voudrais fuir, mais je demeure,   
Hélas !   
Pourtant le sort, caché dans l'ombre,   
Se trompe si, comptant mes pas,   
Il croit que le vieux marcheur sombre   
Est las.

Mahmoud Darwich, ou l'exil permanent 

Mahmoud Darwich, en 2005.
Mahmoud Darwich, en 2005.
© AFP - LEONARDO CENDAMO / Leemage

Plus proche de nous dans le temps, Mahmoud Darwhich est souvent perçu comme le porte-parole de la cause de palestinienne. Né en 1941 en Palestine sous mandat britannique, il est considéré comme l'un des grands poètes de l'exil et de la solitude. Il est contraint à l'exil dès 1948, alors qu'il âgé de 7 ans : après la création d'Israël, sa famille fuit au Liban, puis revient un an plus tard ; Mahmoud vit alors, avec sa famille, dans la clandestinité et la peur d'être découvert. 

Dès la fin de ses études, Mahmoud Darwich publiera poèmes et articles engagés, qui lui attireront de nombreux problèmes. En 1964, son poème Identité du recueil Rameaux d'olivier (Awraq Al-zaytun), devient internationalement célèbre et dépasse les frontières de la Palestine. Mais ses publications, jugées trop virulentes par la justice israélienne, l'amènent à quitter à nouveaux le pays : d'abord Moscou, puis Le Caire et Beyrouth. 

"Heureusement lorsqu’il a quitté Israël en 70 et qu’il s’est installé au Caire puis à Beyrouth, il ne s’est pas reposé sur ses lauriers et il a développé sa poésie, racontait Farouk Mardam-Bey, l'éditeur du poète chez Actes Sud, en mai 2010, dans l'émission "C_a rime à quoi". Il a fait un travail que peu de poètes ont fait : chaque fois qu’il terminait un recueil, il se sentait insatisfait de ce qu’il avait fait et il voulait aller plus loin. C’est ce qui a permis justement à cet homme d’avancer et de devenir le poète que nous avons connus durant ces dernières années. C’est à dire capable d’aller au fond de choses, d’exprimer son attachement au pays natal, qui se posait toujours la question de la poésie, qu’est-ce que la poésie..._" :

Sur Mahmoud Darwich (Ça rime à quoi, 22/05/2010)

29 min

En 1982, quand Israël bombardera Beyrouth, Mahmoud Darwich s'exilera à nouveau : au Caire, à Tunis puis à Paris. Membre de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP), il est également le fondateur d'une des principales revues littéraires arabes : Al-Karmel.

La Palestine, et, avec, la thématique de l'exil, est évidemment au cœur de l’œuvre de ce déraciné permanent, comme dans son recueil L'Exil Recommencé (Actes Sud, 2013), qui regroupe ses textes en proses. Des textes que Darwich écrira pour la plupart après 1993, date des accords d’Oslo qui permettront à Mahmoud Darwich de retourner sur sa terre natale. En voici voici un extrait :

Je ne sais, je ne sais vraiment pas ce que signifie se rapprocher du lieu du nom, car l’ambiguïté qui recouvre les frontières entre les dualités – la nuit et le jour, l’exil et la patrie, la poésie et la prose – est à la fois des plus denses et des plus transparentes qui soient. Mais sa vertu, ici et maintenant, réside dans sa capacité à invectiver familièrement l’exil pour se demander si cet instant transitoire est une rupture entre la sortie et l’entrée. Chacun de nous aura besoin de s’exercer au quotidien pour se libérer graduellement des lourds ombrages du sens quand ils se déplacent d’un temps vers un autre, se libérer aussi des comparaisons inutiles pour notre vie tourmentée. Les dualités qui nous habitent ne sont pas précises au point de définir les choses par leur contraire. Être ici ne signifie pas que je ne suis plus là-bas. Ne plus être là-bas ne signifie pas que je suis ici. Chacun aura besoin de s’assurer qu’il a trouvé ses cinq sens, au complet, fonctionnant comme il sied qu’ils fonctionnent, sans intermédiaire ni entremise. La collectivité aura quant à elle besoin de réorganiser sa nouvelle cohue et sa nouvelle solitude, d’apprendre à distinguer le public du privé. Rien que pour tester sa capacité à mener la bataille de l’entrée dans le normal et l’ordinaire. Le temps n’est-il pas venu de nous demander si la guérison de notre image stéréotypée, d’une blessure du moi qui s’est éloignée d’elle-même… est possible ?