Talibans et armée pakistanaise tiennent désormais le poste de Torkham qui relie Kaboul à Islamabad. 7 septembre 2021.
Talibans et armée pakistanaise tiennent désormais le poste de Torkham qui relie Kaboul à Islamabad. 7 septembre 2021.

Pakistan et talibans : des relations ambiguës depuis de très longues années

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Pakistan et talibans : des relations ambiguës depuis de très longues années

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Le regard de l'autre | Les relations du Pakistan avec les talibans afghans sont de longue date une incarnation de l’ambiguïté. Et elles sont indissociables de la relation conflictuelle du Pakistan avec son autre principal voisin : l’Inde. Analyse alors qu'un vol commercial Islamabad-Kaboul est prévu lundi.

Un premier vol commercial reliera demain Islamabad à Kaboul, a annoncé ce samedi 11 septembre un porte-parole de la compagnie aérienne pakistanaise PIA. Il s'agit d'une première depuis la prise de contrôle du pouvoir des talibans en Afghanistan. Un nouveau symbole, s'il en était besoin, des liens entre les deux pouvoirs voisins.

Après le retrait chaotique des forces américaines de Kaboul, l’avenir du régime taliban dépend en partie de l’attitude du pouvoir pakistanais, de son armée et de ses services secrets.

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Analyse en six points clés pour " Le regard de l'autre" : géographie, Histoire, droit, économie, psychologie et sociologie.

La géographie

Le Pakistan, 215 millions d’habitants, est le cinquième pays le plus peuplé de la planète. Il se voit donc, à juste titre, comme une puissance importante, plus importante que le Pakistan.

C’est aussi LE grand voisin de l’Afghanistan : 2 500 kms de frontière commune, une frontière très poreuse. Deux points de passage officiels, Khyber et Chaman, mais en fait des centaines de points de passage dans la montagne.

C’est particulièrement le cas dans ce que l’on appelle "les zones tribales" : 7 régions au total, notamment les Waziristan du Nord et du Sud, 5 millions d’habitants sur 27 000 km2, et une région très montagneuse, difficile à contrôler. C’est là que nombre de talibans se sont réfugiés au cours des vingt dernières années. Là aussi que de nombreux groupes liés à Al-Qaïda ont installé leurs bases.

Les points de passage entre Pakistan et Afghanistan.
Les points de passage entre Pakistan et Afghanistan.
© Radio France - Chadi Romanos

Outre l’Afghanistan, à sa frontière Ouest, le Pakistan possède trois autres voisins : l’Iran au Sud-Ouest, la Chine au Nord, et surtout l’Inde à l’Est, son grand rival politique et religieux.

Face à ce rival, le Pakistan tend donc à regarder l’Afghanistan comme une sorte, sinon de base arrière, de zone de profondeur stratégique. S’y ajoute un sentiment de communauté de destin religieux : face à l’Inde très majoritairement hindouiste, le Pakistan est musulman sunnite à plus de 95%. C’est le deuxième pays musulman au monde par la population. Les écoles coraniques, les madrasas sont omniprésentes et très influentes. Avec une fusion de deux courants de pensée, les deobandis et le wahhabisme.

L’Histoire

Créé en 1947 après la partition des anciennes Indes britanniques, le Pakistan s’est construit en grande partie en opposition à l’Inde. Trois guerres ont déjà opposé les deux pays dans la région du Cachemire.

Le Pakistan est une puissance militaire, dotée de l’arme nucléaire. C’est aussi une terre de violence politique et sociale, marquée par exemple par l’assassinat de Benazir Bhutto en 2007.

La frontière entre le Pakistan et l’Afghanistan, de l’autre côté, est le fruit d’une délimitation contestable remontant à 1893 lorsque les Britanniques ont renoncé à conquérir l’Afghanistan. La ligne Durand est certes cohérente du point de vue géographique (une crête montagneuse avec des cols), mais incohérente du point de vue social : les populations pachtounes (40 millions de personnes environ réparties en centaines de clans) sont également présentes des deux côtés. C’est un facteur crucial pour comprendre comment les talibans ont reconstitué leurs forces dans cette région après leur chute en 2001.

En 1996, lorsque les talibans ont conquis le pouvoir pour la première fois à Kaboul, le Pakistan avait d’ailleurs été l’un des rares pays à les reconnaitre.

Et c’est au Pakistan, à Abottabad, dans le Nord du pays que Ben Laden a été retrouvé par les forces spéciales américaines en 2011.

Malgré des changements politiques incessants depuis un demi-siècle, le pouvoir pakistanais n’a cessé d’entretenir des relations ambiguës avec les mouvements islamistes et djihadistes.

Les services secrets pakistanais en particulier sont fortement soupçonnés de couvrir les agissements de ces mouvements, voire de les aider, peut-être aussi pour mieux les contrôler. Car dans le même temps, les extrémistes islamistes de la branche pakistanaise des talibans (le TTP) commettent aussi régulièrement des attentats sur le sol pakistanais. Ce que les services cherchent évidemment à éviter.

58 min

Le droit

Les relations entre les deux pays sont marquées par ce problème originel de la ligne Durand, cette frontière qui leur a été en quelque sorte imposée.

Les talibans ne reconnaissent d’ailleurs pas cette frontière. Seul le Pakistan la reconnait. C’est un facteur supplémentaire de porosité. D’autant que les zones tribales près de la frontière, bénéficient historiquement d’une forte autonomie.

Ces relations, elles sont aussi directement tributaires de l’état des relations et des traités entre le Pakistan et les États-Unis. Et sont un reflet des ambiguïtés américaines.

Si le Pakistan dans les années 80 et 90, a formé et soutenu ceux qui allaient devenir les talibans c’est avec la bénédiction de Washington, il s’agissait alors de contrer la présence soviétique en Afghanistan.

Après le 11 septembre 2001, Washington fait volteface. Les talibans qui abritent Al-Qaïda sont l’ennemi : Washington augmente son aide financière au Pakistan, en demandant, en échange, au pouvoir d’alors, celui du général Musharraf, de combattre l’Islamisme radical.

Mais on ne fait pas disparaître l’ambiguïté d’un coup de baguette magique.

C’est pour cette raison que Barack Obama développera ensuite le concept d’Afpak, pour "Afghanistan Pakistan", considérant qu’il existe une sorte de continuum entre les deux pays. Le dernier traité entre Washington et Islamabad date de 2009.

L’économie

- D’une part, l’Afghanistan dépend économiquement du Pakistan : c’est son débouché naturel vers la mer. La dépendance est alimentaire, elle est aussi technique sur tout un tas de matériel

- D’autre part, la porosité de la frontière favorise les trafics en tout genre de très longue date : les armes et bien sûr l’opium, l’une des principales ressources de l’Afghanistan.

Cette économie parallèle fait vivre beaucoup de monde. Cela explique aussi que le Pakistan ferme les yeux.

Mais en même temps, le Pakistan est très endetté, en forte pénurie énergétique et sa survie économique dépend de la Chine qui en a fait l’un de ses principaux axes de développement de sa nouvelle route de la Soie.

Le gouvernement pakistanais actuel d’Imran Khan se méfie donc de toute forme de déstabilisation (migratoire par exemple) que pourrait déclencher le retour au pouvoir des talibans à Kaboul.

14 min

Sociologie et psychologie

C’est le paramètre essentiel. Avec trois dimensions clés.

Premièrement, tout est lié à la priorité absolue du Pakistan : contrer l’influence de l’Inde, le grand rival perçu comme une menace. Pour Islamabad, tout vaut mieux qu’un gouvernement pro-indien à Kaboul. L’Afghanistan, c’est donc une forme de base arrière pour le Pakistan. Et aussi potentiellement l’endroit où, selon l’Inde, les services secrets pakistanais forment des terroristes pour frapper sur le sol indien. New Delhi est d’ailleurs très inquiet du retour des talibans à Kaboul.

Deuxièmement, les populations pachtounes sont donc réparties des deux côtés de la frontière afghano-pakistanaise. Les talibans et les réseaux Al-Qaïda ont des liens étroits avec la famille Haqqani, basée au Pakistan. C’est plus qu’une alliance politique, ce sont des liens par le sang, le mariage, la filiation. On pourrait même dire que les Haqqani font partie des talibans et qu’ils font l’interface avec Al-Qaïda. Leur leader actuel est Serajudin Haqqani, fils du fondateur Jalaluddin.

Enfin troisièmement, l’armée pakistanaise est un État dans l’État dans un pays très militarisé. Ses services de renseignement l’ISI, ont des liens directs avec les Haqqani. Ils sont soupçonnés de les financer et de les instrumentaliser de longue date. Et même d’avoir piloté à distance la première conquête du pouvoir à Kaboul par les talibans en 1996. Un ancien général pakistanais Zia Ul Haq disait alors : "C’est à nous de nous assurer que l’eau bout à la bonne température à Kaboul".

Mais la situation est aujourd’hui plus compliquée qu’à l’époque. Les talibans sont en fait plus forts, mieux structurés. Donc moins dépendants des services secrets pakistanais qui sont moins à même de les contrôler.

Une chose est certaine : l’ambiguïté du Pakistan vis-à-vis des talibans n’est pas près de s’arrêter.

Avec la collaboration d'Éric Chaverou et de Chadi Romanos

13 min