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Pamuk, Munch, Debussy... La neige en trois œuvres

Par
"Neige fraîche sur l’avenue", Huile sur toile, 1906.
"Neige fraîche sur l’avenue", Huile sur toile, 1906.
- Edvard Munch

La neige quitte la France pour arriver en Allemagne, mais elle a laissé de jolis paysages saupoudrés de blanc en ville, et jusqu'à 15 centimètres de poudreuse en plaine. L'occasion de ressortir de derrière les fagots trois œuvres célébrant la neige : un livre, un tableau, un morceau.

Il a neigé ! La dépression "Gabriel", qui arrive maintenant en Allemagne, a dessiné de jolis paysages blancs. Ces décors nacrés ont toujours inspiré les artistes, la preuve en trois œuvres piochées dans la littérature, la peinture, et le répertoire classique.

Un livre : "Neige", d’Orhan Pamuk

Le grand écrivain turc, Orhan Pamuk, Nobel de littérature 2006, n’a jamais caché sa fascination pour la neige, élément récurrent de ses livres, dont il a même fait le personnage central de son huitième roman paru en 2002 : Neige. Celui-ci a été récompensé par le Prix Médicis Etranger en 2005. 

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27 min

Nous sommes à Kars, une ville déshéritée à la frontière avec l’Arménie, bloquée par la neige. Le journaliste Ka, venu spécialement d’Istanbul, vient enquêter sur de mystérieux suicides de jeunes femmes portant le foulard, nous entraînant au cœur de l’identité turque - de ses déchirements politiques et religieux. Entre tragédie, rêve éveillé et thriller, l’histoire progresse au rythme de la neige qui tombe, et nimbe tout le texte de sa poésie et de son silence. Elle filtre le bruit du monde et ses images. Pamuk se livre, en particulier dans la première partie du roman, à de grandes descriptions de ce "'beau manteau au poil doux" qui dit l’"état des sentiments", et celui des Hommes, comme le prouve cet extrait :

Quand elles étaient enfants, à Istanbul, elles voulaient toujours, İpek et elle, qu'il neigeât beaucoup plus : la neige éveillait en elle le sentiment de la beauté et de brièveté de la vie, et lui faisait comprendre que, malgré toutes les haines, les hommes en réalité se ressemblaient et que dans un univers et un temps si vastes, le monde des hommes était bien étriqué. C'est pourquoi quand il neige les hommes se serrent les uns contre les autres. Comme si la neige, tombant sur les haines, les ambitions et les fureurs, rapprochait les hommes les uns des autres.

En octobre 2005, l’émission "Le livre du jour" offrait la lecture d’un extrait de ce superbe roman :

La Neige, de Pamuk_Le livre du jour, 21/10/2005

4 min

34 min

Un tableau : "Neige fraîche sur l'avenue" d'Edvard Munch

Neige fraîche sur l’avenue", Huile sur toile, 1906
Neige fraîche sur l’avenue", Huile sur toile, 1906
- Munch

On le connaît surtout pour son fameux Cri (1893 pour la première version) symbolisation de l'angoisse existentielle humaine. Munch avait aussi une vraie appétence pour la nature, qu'il ne résumait d'ailleurs pas à ce qui s'observait : "La nature n’est pas uniquement ce qui est visible à l’œil – c’est aussi les images que l’âme s’en est faite – les images derrière la rétine." Celui qui s'était amouraché des rivages du fjord d'Oslo se prenait parfois à peindre au milieu de paysages enneigés... ce qui, loin de l'apaiser, ne l'empêchait pas de conférer à ses œuvres une dimension toujours angoissante ; son tableau Neige fraîche sur l'avenue, peint en 1906, en est une belle illustration, avec son oppressant point de fuite en cul-de-sac. 

En décembre 2011, dans un "Une vie, une oeuvre" consacré au peintre norvégien, il était question de cette toile. Angela Lampe, qui avait été commissaire de l'exposition "Munch, l’œil moderne" au Centre Pompidou, en décrivait la perspective et la stylisation :

On voit comment Munch radicalise un certain type de composition qu’il a déjà inventée au XIXe siècle. Il cherche à creuser l’espace à l’aide d’une longue diagonale. Cet effet de perspective, il le contrebalance par des figures de repoussoir, par un premier plan accentué. Ça donne une impression un peu paradoxale : d’un côté on est absorbé par le point de fuite, cette longue diagonale. Et de l’autre, les deux personnages au premier plan entravent un peu l’entrée dans cette longue perspective. On est à la fois attiré, absorbé, sans parvenir à passer ce barrage du premier plan.

Edvard Munch_Une vie, une oeuvre, 24/12/2011

1 min

Elle attirait aussi l'attention de l'auditeur sur l'absence de visage des personnages, et le caractère très simplifié de la toile. Car en 1906, Munch était proche d’une expression abstraite, même sa composition restait figurative : "On est déjà très loin dans une stylisation. On n’a même plus l’effet de masque qu’on a souvent sur certaines figures de Munch. On n’a qu’un ovale centré, et les deux chapeaux, un bleu et un rouge, qui ressemblent à des triangles. Cette toile annonce l’abstraction qui va arriver quelques années plus tard chez Kandinsky ou chez Kupka par exemple."

Une oeuvre pour piano : "Des pas sur la neige" de Debussy

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Loin du paysage angoissé de Munch, c'est une oeuvre toute en douceur que cette pièce du  premier livre des Préludes, de Debussy. Des pas sur la neige, qui dure moins de 4 minutes, tire peut-être son titre d'un autre tableau enneigé : La Neige à Louveciennes, d'Alfred Sisley, peint en 1875, qui a beaucoup influencé les impressionnistes. C'est en tout cas ce qu'affirme le compositeur David Schiff dans son ouvrage The Ellington Century (2012).

La Neige à Louveciennes, huile sur toile, 1875
La Neige à Louveciennes, huile sur toile, 1875
- Alfred Sisley

A ECOUTER : Tout le Premier livre des Préludes de Debussy, interprété par Alain Planès, et disponible dans la "concertothèque" de France Musique

5 min

Cette pièce a été jouée sur France Musique en novembre 1979 par le célèbre Jankélévitch, qui n’était pas seulement philosophe, mais musicologue et mélomane passionné. Dans l'émission "Comment l'entendez-vous ?", il décortiquait le caractère impressionniste et mystérieux de ce prélude, fait de notes éparses et de résonances :

L’impressionnisme [...] ce n’est pas l’humeur, un état d’âme, mais le fait de faire impression, c’est à dire de créer comme un stigmate, comme les stigmates de Saint François d’Assise, dont parle La Légende Dorée, des piqûres, une brûlure… C’est l’acte de la plume, du pinceau, de la note que l’on joue, et qui ne laisse pas de marque, mais un vestige. Et dans “Les Pas sur la neige”, ces empreintes laissées par un inconnu passé par là sont des impressions éphémères qui disparaîtront, qui ne sont pas de véritables marques. L’impression de Debussy se rattache à quelque chose qui a eu lieu mais n’a laissé aucune trace. Les traces sont les traces fugitives… comme celles dont parle Saint Jean de la Croix, comparaison mystique que peut-être Debussy répudierait. 

Jankélévitch sur Debussy_Comment l'entendez-vous ?, le 04/11/1979 sur France Musique

3 min

Jankélévitch attirait aussi l'attention de l'auditeur sur le rythme particulier utilisé dans ce morceau : "Arthur Hoérée, un admirable connaisseur de Debussy, avait remarqué l’importance du rythme iambique, la brève suivie de la longue [...] La préférence de Debussy pour ce rythme vient probablement des clavecinistes, des mordants. En tout cas c'est une particularité du style de Debussy, et s’il fallait citer un morceau qui en témoigne, eh bien je citerais celui là !"