Publicité

Pandémie, crise économique, mobilisations anti-racisme : le journalisme face aux défis de l'époque

Par
Drôle d'époque pour le journalisme : plus que jamais nécessaire pour couvrir les débats brûlants qui agitent la société. Mais période compliquée : pandémie, crise économique, défiance... Ici, une conférence de presse du président brésilien le 13 mai.
Drôle d'époque pour le journalisme : plus que jamais nécessaire pour couvrir les débats brûlants qui agitent la société. Mais période compliquée : pandémie, crise économique, défiance... Ici, une conférence de presse du président brésilien le 13 mai.
© Maxppp - Joédson Alves

L'invité de la semaine. Elle aussi frappée par un confinement inédit, la presse a un rôle clé à jouer dans cette période où les passions agitent la société. Mais la presse est économiquement fragilisée et la défiance toujours installée. Entretien avec l’historien Alexis Lévrier.

Le journalisme face aux défis de l'époque : interview de l'historien Alexis Lévrier

3 min

Ces derniers mois ont été marqués par des événements et des phénomènes de société majeurs, voire inédits, souvent encore d'actualité : la mobilisation féministe dans le sillage de #MeToo, la pandémie, le mouvement antiracisme et anti violences policières, dans la lignée du mouvement des "gilets jaunes" où les brutalités policières avaient aussi été dénoncées… Dans le même temps, un conseil de déontologie de la presse a été créé, Twitter a "signalé" un tweet de Donald Trump. 

Le rôle de la presse, vérificatrice de l'information, est donc plus que jamais nécessaire. Mais la crise économique est là aussi ! La défiance toujours installée... Autant de sujets évoqués avec l'historien du journalisme Alexis Lévrier.

Publicité

À réécouter : Médias et coronavirus (4) : le regard d'Alexis Lévrier

Dans quel état se trouve la presse à l'issue du confinement ?

La plupart des titres de presse écrite ont enregistré une chute de leur diffusion et de leurs revenus publicitaires. La presse sportive est l'une des plus touchées à cause des compétitions qui se sont arrêtées : la diffusion de L'Équipe a baissé de 27% dans sa version papier et l'audience du site a chuté de 50% en avril [d'après les chiffres de l'ACPM, l'Alliance pour les chiffres de la presse et des médias]. Le Parisien Aujourd'hui en France a aussi beaucoup souffert dans sa version "print" (- 30% de diffusion en avril) mais comme tous les autres journaux nationaux, il s'est rattrapé sur le numérique. Ces deux journaux sont dans des situations plus difficiles avec des plans d'économie en préparation mais le moment est critique pour toute la presse.

Le secteur est confronté à une crise "au carré" : face aux effets économiques de la pandémie, mais à cause aussi de la mutation des usages de la presse, qui connaît un basculement vers le numérique plus ou moins bien préparé. On sait que la presse nationale a quand même bien pris ce virage, et qu'elle revoit complètement son modèle économique [Les Échos et Le Monde continuent d'ailleurs de progresser en diffusion en avril selon l'ACPM, grâce aux abonnements]. Mais les news magazines ont beaucoup de difficultés et surtout, la presse quotidienne départementale et régionale n'a pas su prendre ce virage. Là-dessus s'est greffée la crise des "gilets jaunes", une crise de légitimité qui a beaucoup marqué cette presse locale. Certains titres ont parfois été empêchés de paraître alors même que, contrairement à la presse parisienne, ils avaient une bonne image auprès du public.

On est donc dans une crise économique, une crise de légitimité et le coronavirus arrive au milieu de tout ça. Et là, mon constat est double : je crois que la presse a bien fait son travail, notamment cette presse locale qui a su reconstruire un lien avec son public en donnant des informations très pratiques. On a vu beaucoup d'avis de décès qui remplissaient les pages des journaux, notamment dans Grand Est. Or, les avis de décès sont une des fonctions anciennes de la presse, une fonction de proximité : dire la vie comme elle va avec ses naissances et ses mariages, ses morts. C'est quelque chose que la presse fait depuis l'Ancien Régime. On l'a vu aussi en Italie et on a assumé de donner toute la place nécessaire à cette rubrique "carnets", quitte à y consacrer parfois la moitié du journal. Et puis, il y a des informations pratiques, la liste des commerces ouverts. Certains, comme Le Parisien, ont donné des masques à leurs lecteurs au moment où il était si difficile d'en trouver, ils ont donné aussi des messages destinés aux soignants également. 

Malheureusement, d'un point de vue économique, il y a aussi la crise des annonceurs, qui ont moins investi durant le confinement car la consommation ralentissait. Or, la presse a besoin de la publicité pour vivre et cela concerne également les médias audiovisuels. La presse a été terriblement frappée à la fois dans sa diffusion par la presse papier et dans ses revenus publicitaires. Il y a de très fortes inquiétudes à avoir.

À lire aussi : Presse en confinement : "La victoire définitive du numérique sur le papier"

Mais concernant le contenu et les liens avec le public, vous voyez des points positifs dans cette période ?

Je trouve que la presse a très bien joué son rôle de pédagogie en expliquant d'emblée les gestes barrières, la gravité de la crise, la nécessité du confinement, etc. Et puis elle a rempli son rôle critique aussi, c'est-à-dire que la presse n'a pas succombé à cette tentation, au nom de l'unanimité et de l'union nationale, de relayer une parole officielle. Elle a joué son rôle critique sur la question des masques par exemple : il y a eu l'enquête de Mediapart, de Libé, du Monde... Les propos d'Agnès Buzyn, mettant en cause le Premier ministre et le Président, ont aussi été relayés malgré les critiques qui ont visé l'autrice de l'article, Ariane Chemin. Certains pouvaient penser que ça n'était pas le moment mais ces journaux ont joué parfaitement leur rôle alors que dans des crises analogues ou en tout cas comparables dans les décennies précédentes - la Première Guerre mondiale, Tchernobyl, la première guerre du Golfe... - cela avait été absolument l'inverse. La presse avait suspendu cette fonction critique le temps de la crise.

Et dans ces cas là, le pouvoir politique, qui a exigé cette unité, lui, s'en remet toujours. Mais la presse, elle, met des années, parfois des décennies. Dans le cas de la Première Guerre mondiale, elle ne s'est jamais totalement remise du discrédit qui a suivi le rôle de propagande qu'elle avait joué pendant le conflit. La presse française était la plus puissante d'Europe, la deuxième derrière les Etats-Unis, avec quatre journaux qui tiraient à plus d'un million d'exemplaires. On n'a jamais retrouvé une presse écrite aussi forte en France... Et dans une période comme celle là, je suis toujours attentif au fait de regarder si la presse est capable de continuer à jouer son rôle de critique, de résister finalement à cette injonction qui vient parfois du public. 

À lire aussi : Restaurer la confiance dans les médias : voici les recettes

Pourtant, une partie du public ne fait toujours pas confiance aux médias : la pandémie a encore montré qu’il y avait une audience pour les fausses informations…

Une partie du public ne croit pas en ce que dit la presse "mainstream", on l'a vu avec les "gilets jaunes". Mais cette remise en question des médias dits "officiels" a toujours existé... Depuis les nouvellistes du XVIIe siècle, une partie du public ne veut pas croire ce que dit la presse supposée contrôlée par le pouvoir. Sauf que maintenant, et on l'a bien vu avec les "gilets jaunes", ce public a les moyens de produire son propre contenu, de trouver des médias alternatifs ; et la tendance a été accentuée par la réforme de l'algorithme de Facebook début 2018 [qui accorde plus d'audience aux contenus privés et générés par les utilisateurs]. Dans une manifestation, chacun peut filmer, s'improviser journaliste... Et on voit bien que les canaux par lesquels les "gilets jaunes" ont communiqué pendant leur mouvement se sont retrouvés à l'oeuvre également pendant la crise du coronavirus et se sont retrouvés une nouvelle fois des grands pourvoyeurs de dénonciations du contenu des journaux officiels et de "fake news". C'est Patrick Cohen qui avait dit qu'il y avait une "gilet jaunisation" de la crise du coronavirus, je pense qu'il a raison.

À propos du professeur Raoult notamment, on a vu des publications qui le présentaient comme une espèce de nouveau démiurge avec un médicament miracle mais qu'il était interdit parce que Agnès Buzyn et son mari étaient proches des milieux pharmaceutiques et qu'ils refusaient donc un médicament pas cher... Tout cela avec des relents antisémites immondes. C'est le mauvais côté des "gilets jaunes", qui a été très intéressant du point de vue de la création de médias alternatifs, de journalisme citoyen. Mais ce besoin de construire un contenu alternatif a été parfois un contenu faux... C'est comme cela qu'on s'est retrouvé avec l'idée que la chloroquine allait sauver le monde entier. Et si ce médicament était interdit, c'était bien parce que nous étions manipulés par les médias parisiens... Et d'ailleurs, le professeur Raoult a une responsabilité là-dedans parce qu'il a joué sur cette carte-là.

La période a aussi été marquée par le lancement du conseil de déontologie de la presse, qui a rendu ses premiers avis en mai. Une instance qui veut restaurer la confiance entre public et médias mais qui suscite beaucoup de critiques de la part des journalistes (voir cette tribune de plusieurs SDJ et celle-ci d'avocats de la presse)...

J'étais plutôt favorable à la naissance de cette instance, qui existe dans de nombreux pays européens. Un projet porté par Patrick Eveno, historien de la presse reconnu, et qu'on ne peut pas du tout suspecter de proximité avec le pouvoir. Mais certains partis politiques appellent à la création d'un "tribunal des médias", le secrétaire d'État au Numérique Cédric O avait aussi parlé d'un "conseil de l'ordre" avant de très vite revenir sur ses propos. Il y a un problème intrinsèque qui se pose : quel sera son financement ? Quel va être le rôle de l'Etat dans ce financement ? L'idée, c'était d'en faire un outil de d'autorégulation et de médiation avec le public. Tout cela paraissait très bien, même si la presse est déjà très surveillée et très autorégulée... Mais il n'y avait pas jusque là d'instance qui surplombe l'ensemble des médias. Par exemple, sur l'affaire Dupont de Ligonnès, il y a eu une urgence médiatique à laquelle tout le monde ou presque a cédé. C'était un problème collectif et donc il est bien d'avoir des outils collectifs pour réfléchir à ces erreurs, pour ne pas les commettre à nouveau, et réfléchir avec le public (qui siège dans l'instance.) Tout ça paraissait une bonne chose. 

Mais je m'inquiète en voyant les premiers avis rendus et notamment celui concernant l'interview de Juan Branco par Apolline de Malherbe sur BFM TV. Donner raison, même partiellement, à un tel individu qui ne cesse d'agiter les peurs et de dénoncer les médias dominants, qui seraient tenus par des oligarques au service du pouvoir... De plus, c'était le moment où Juan Branco était soupçonné d'être mêlé à l'affaire Piotr Pavlenksi qui avait abouti à la diffusion d'une vidéo de Benjamin Griveaux, comme dans l'intrusion de "gilets jaunes" au ministère de Benjamin Griveaux. Je considère qu'il est un ennemi du journalisme et lui donner raison est problématique. Il ne faut pas donner prise à ce discours là, en jugeant en plus qu'un intervieweur n'a pas à être un contradicteur ! L'interview était effectivement agressive, notamment à la fin, donc on peut s'interroger. Mais le rôle de l'intervieweur est parfois de mettre l'invité en difficulté.

Je préfère penser que ce conseil est en rodage avec une crédibilité qui va mettre du temps à se construire. En Belgique, ce conseil équivalent a 10 ans et il a trouvé sa place alors qu'il était rejeté au départ. On peut souhaiter que ce soit la même chose en France. Progressivement, qu'on s'aperçoive que cet outil est un outil pédagogique, un outil qui est bénéfique pour la presse et qui n'est pas un tribunal.

À réécouter : Conseil de déontologie journalistique : un tribunal pour la presse ?

Peut-on attendre des changements de la part des réseaux sociaux dans la diffusion de fausses nouvelles ? Récemment, Twitter a "annoté" un tweet de Donald Trump, précisant qu'il s'agissait d'un appel à la haine...

Ce qu'a fait Twitter était effectivement extrêmement spectaculaire mais en même temps, je n'y crois pas trop sur la durée, car Twitter a besoin de Donald Trump. C'est tout le paradoxe, car le Président américain a fait énormément pour la renommée de ce réseau. Il y a une volonté, effectivement, de remettre en cause son discours, de prendre de la distance vis-à-vis de son discours. Mais je crois que sur le long terme, Donald Trump continuera à avoir besoin de Twitter et Twitter continuera à avoir besoin de Donald Trump. 

Pour afficher ce contenu Twitter, vous devez accepter les cookies Réseaux Sociaux.

Ces cookies permettent de partager ou réagir directement sur les réseaux sociaux auxquels vous êtes connectés ou d'intégrer du contenu initialement posté sur ces réseaux sociaux. Ils permettent aussi aux réseaux sociaux d'utiliser vos visites sur nos sites et applications à des fins de personnalisation et de ciblage publicitaire.

On reproche aussi aux réseaux sociaux d'entretenir les internautes dans des bulles d'information et de ne pas assez réguler les fausses informations : cela peut-il évoluer ?

Effectivement, il n'est pas du tout légitime qu'il n'y ait pas de régulation des réseaux sociaux. La presse, elle, est soumise à la loi de 1881, à des chartes, à la tutelle des sociétés de journalistes et maintenant à un conseil de déontologie. À l'inverse, sur les réseaux sociaux, vous pouvez dire à peu près tout et n'importe quoi. C'est donc logique de vouloir réguler davantage mais le problème des initiatives législatives pour y arriver, notamment de la loi Avia, est que l'on confie le pouvoir de réguler les réseaux sociaux à ces mêmes réseaux sociaux. On leur donne un pouvoir de censure, aux noms de principes qui ne sont pas forcément les nôtres, je pense notamment à la critique des religions... Et c'est cela qui m'inquiète.

L'actualité très récente est aussi marquée par la mobilisation anti racisme, anti violence policière. Avant le confinement, le mouvement "Me Too" dénonçait également les violences sexistes... Avec un débat sur les mots et la façon de parler de tout cela : parle-t-on de racisme systémique ? De personnes "racisées" ? Peut-on comparer États-Unis et France, etc.

Historiquement, il est assez régulier que les opinions publiques évoluent, y compris dans la désignation. On l'a vu avec le mot féminicide qui est entré dans le vocabulaire. La presse épouse les évolutions de l'époque, y compris sur le plan terminologique. Le Monde vient d'ailleurs d'adopter le mot autrice, ce qui est historiquement beaucoup plus cohérent [France Culture aussi]. Donc, il y a une évolution lexicale qui correspond aux évolutions sociales et culturelles. C'est normal.

Mais concernant la représentation des minorités et le traitement de ces sujets là, bien que je sois attaché à l'universalisme des Lumières, à l'idée que chacun peut parler au nom de tous les autres, je pense qu'il y a un vrai problème. Quand vous vous trouvez sur des plateaux télé sans aucune personne concernée : pas de Noirs, pas d'Arabes, pas de musulmans et avec des éditorialistes qui sont très souvent des hommes. Tout cela pose un problème de représentativité qui amène un traitement médiatique insuffisant, voire faux. Il y a le problème du recrutement. J'enseigne dans une université plutôt populaire à Reims et je vois la difficulté qu'ont les élèves issus de la diversité, justement, à intégrer les écoles de journalisme. Un mouvement s'ouvre et on privilégie désormais les parcours un peu différent mais c'est très lent. On voit bien qu'il y a beaucoup endogamie, beaucoup d'homogénéité, qui était critiqué par les "gilets jaunes" ; à raison.

À réécouter : Diversité : les médias ferment encore la porte à une large part de la société

Il y a également le problème de la formation. On fabrique aussi de l'homogénéité au sein de l'école. C'est ce qu'avait critiqué Victoire Tuaillon en se moquant dans un podcast d'Arte Radio : "Et là c'est le drame". Cette façon de parler en supens des journalistes télé, en plaçant des virgules partout qui n'existent pas, qui avait été critiquée par Groland. Je crois qu'il faut davantage de diversité sur le plan géographique, sur le plan ethnique, sur le plan racial... C'est nécessaire pour parler de ces sujets là. 

Mais il y a aussi un problème spécifique aux chaînes d'information qui privilégient de plus en plus des émissions de clashs et des émissions de débats, avec une sur-représentation de gens qui vont porter une parole d'extrême droite, xénophobe, raciste. Cela produit le sentiment de ces populations d'être insultés et ignorés. On l'a vu cette semaine avec Zemmour sur CNews : il a dit que 80 % des Blancs sont tués par des Noirs aux États-Unis. Il a dit aussi que les hommes blancs ont deux fois plus de chances d'être tués par la police, or c'est l'inverse ! Ce sont les hommes noirs qui ont 2,5 fois plus de risques d'être tués. Il inverse complètement la réalité et il ne corrige pas, il ne rectifie pas. Il y a un vrai problème de ces chaînes d'information qui leur donnent trop de place, sachant que Zemmour n'est plus journaliste ; la base du métier étant de vérifier les informations. C'est un leader populiste qui se sert des médias pour véhiculer un contenu raciste. Derrière cela évidemment, vous avez la presse écrite qui vérifie et corrige... Mais quel est le public de ces rubriques par rapport à celui d'Éric Zemmour ?

À lire aussi : Alexis Lévrier : "Ce pouvoir ne trouve pas la bonne attitude vis-à-vis de la presse"