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Parallèle avec l'apartheid et la Shoah : les opposants au pass sanitaire ont-ils perdu le sens de l'Histoire ?

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Manifestation le 17 juillet 2021 à Paris contre l'extension du pass sanitaire et la vaccination obligatoire de tous les soignants.
Manifestation le 17 juillet 2021 à Paris contre l'extension du pass sanitaire et la vaccination obligatoire de tous les soignants.
© Maxppp - Vincent Isore / IP3

Entretiens croisés. Après les dernières annonces du président de la République pour faire face à l'évolution de la pandémie de Covid-19, certains opposants à la vaccination obligatoire et à l'extension du pass sanitaire n'hésitent pas à faire des comparaisons plus que douteuses.

À droite, Isabelle Balkany compare le pass sanitaire à l'étoile jaune, avant de s'excuser. Michèle Rivasi, eurodéputée écologiste, fait le parallèle avec l'apartheid, puis reconnaît une maladresse. Nicolas Dupont-Aignan, pour Debout la France, dénonce un "coup d'État sanitaire". Florian Philippot, ex Front national, s'insurge contre la "tyrannie" et fait appel à la "résistance". Les exemples de ce type s'accumulent sur les réseaux sociaux de la part d'une partie de la classe politique depuis qu'Emmanuel Macron a annoncé vouloir imposer la vaccination aux soignants et étendre le pass sanitaire à de nombreuses activités du quotidien. 

Pour les trois spécialistes sollicités par France Culture, ces comparaisons sont aussi douteuses que dangereuses. Entretiens croisés avec Jean-Luc Barré, historien et éditeur, Olivier Wieviorka, historien spécialiste de la Seconde Guerre mondiale et professeur à l'école normale supérieure de Saclay, et Patrick Garcia, historien et professeur à l’université de Cergy-Pontoise. 

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Une partie de la classe politique a-t-elle mis de côté le sens des mots ? 

Olivier Wieviorka : Elle a en tout cas laissé de côté le sens profond des mots qu'elle emploie. On ne peut absolument pas comparer ce qui s'est passé pendant la Seconde Guerre mondiale ou le régime sous lequel ont vécu les noirs en Afrique du Sud avec la situation actuelle. Il y a un continent qui les sépare. 

Jean-Luc Barré : Malheureusement, la classe politique, qui est dans une situation de relative faiblesse, a tendance à se faire l'écho de ce qui se dit dans l'opinion, alors qu'elle devrait être dans un rôle de régulateur. Je crois qu'on perd le sens commun d'une certaine manière. On perd en fait presque un peu la tête en employant ces mots. On tombe dans l'outrance, à défaut de défendre des idées. Les mots ont un sens, surtout quand il s'agit d'Histoire. Derrière ces mots, il y a une histoire, des réalités humaines. Il y a eu des drames, des tragédies. Le problème est qu’on dévalue ces mots et on oublie ce qu’ils signifient vraiment. Or, si on s’en rappelle sérieusement, aucun de ces mots ne peut s’appliquer à ce que nous vivons aujourd’hui. Aucun. Et on ne se rend pas compte que, derrière la façon dont on exploite ces mots, on attente à la mémoire de gens qui ont véritablement souffert de drames profonds. L’apartheid a été un drame profond, on est tellement loin de tout cela. Je ne sais pas comment on peut aujourd’hui utiliser tranquillement ces mots au point d’en avoir fait oublier ce qu’ils signifient vraiment. 

Patrick Garcia : Je crois qu'on est dans la reprise d'un certain nombre de thèmes qui ont été développés notamment par les Républicains aux États-Unis et qui sont complètement outranciers. Ce sont des instrumentalisations du passé assez dangereuses, à mon sens, car elles sont erronées et conduisent à une certaine euphémisation, une banalisation du référent historique évoqué. Si on se dit que la situation actuelle, c'est l'apartheid, l'apartheid n'est finalement pas grand-chose. 

À réécouter : Apartheid
Mot à mot | 13-14
2 min

"Se référer à ces drames est presque une insulte à la mémoire des morts"

Comment expliquer ces recours à des comparaisons qui n'ont aucun sens historique ? 

Olivier Wieviorka : Je pense que cette démesure dans le vocabulaire puise à plusieurs sources. On a d’abord un personnel politique de plus en plus éloigné de l’histoire. Sous la Ve République, à l’époque du Général de Gaulle, les politiques étaient extrêmement marqués par la Seconde Guerre mondiale et avaient donc un certain sens de l’Histoire. Quelqu’un comme François Mitterrand pensait encore parfois en des termes qui étaient ceux du XIXe siècle. L’autre épreuve a été la guerre d’Algérie, que Jacques Chirac a connue. Mais depuis, on a un personnel politique qui n’a jamais été confronté à de grandes épreuves. Et c’est le premier élément qui induit une forme de relativisme. Par ailleurs, avec la force des réseaux sociaux et de l’information en continu, l’idée est de frapper les imaginations, et on essaie de s’approcher d’un absolu de l’horreur pour décrire une situation jugée répréhensible. Il y a donc une perte de sens de l’Histoire et également une forme d’instantanéité encouragée par les réseaux sociaux qui font que certains utilisent des comparaisons qui me semble totalement excessives.

Jean-Luc Barré : C’est à la fois une méconnaissance de l’histoire et une volonté de se faire remarquer pour exister. Plus les mots utilisés seront choquants, plus on a une chance d’être remarqué, c’est évident. Mais il y a aussi, certainement, une volonté de méconnaître l’Histoire, une envie de faire peur, d’employer de grands mots pour dramatiser. Est-ce utile, politiquement, de dramatiser ? Cela ne sert qu’à paniquer la population et cela égare beaucoup de monde. 

Patrick Garcia : Je crois que ce sont des logiques d’opposition, qu’il y a des phénomènes de surenchère qui permettent de s’affirmer, d’avoir une certaine présence. Mais c’est quand même beaucoup le fait de petits réseaux. Et dans ces petits réseaux, on le sait, plus on monte en ‘radicalité’, plus on est visible et plus on est capable d’aimanter. C’est un peu ce type de logique. La question du référent, finalement, n’existe même plus. Il faut trouver le terme qui choque, qui marche, qui permet de s’affirmer, sans aucun autre type de considération, me semble-t-il.

Manifestation à Paris le 14 juillet 2021 contre les dernières annonces du Président Emmanuel Macron.
Manifestation à Paris le 14 juillet 2021 contre les dernières annonces du Président Emmanuel Macron.
© AFP - Geoffroy Van Der Hasselt
La Question du jour
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La banalisation de certains faits historiques n’est-elle pas dangereuse ? 

Jean-Luc Barré : Se référer à ces drames est presque une insulte à la mémoire des morts. Il y a des gens qui ont véritablement souffert des drames de l’histoire. Le Covid n’est pas un drame de l’Histoire, c’est un drame sanitaire. Il faut faire attention à ne pas galvauder le sens des mots. Si on les galvaude, on les affaiblit et on perd la notion de la réalité. Mais même le président de la République s’est laissé aller à cela. Quand il a parlé du colonialisme en Algérie comme d’un "crime contre l’humanité". Les crimes contre l’humanité, c’est ce qui s’est passé pendant la Shoah, pendant le génocide au Cambodge, celui au Rwanda. 

On a aujourd’hui une espèce d’abus de vocabulaire, d’abus d’Histoire, d’abus de mémoire qui fait qu’on ne s’y retrouve pas et qu’on perd la mesure des choses. C’est très dangereux, parce que cela installe dans l’opinion publique et dans la tête des gens des idées fausses. Cela s’apparente à des fake news. Or, il y a une hiérarchie des drames, une hiérarchie des valeurs, une hiérarchie des prises de conscience que nous devons tous avoir. Ici, il s’agit simplement d’appeler une population à se protéger, cela ne me paraît pas mériter tous ces mots totalement abusifs. 

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Patrick Garcia : C’est une caricature de l’Histoire, voire une euphémisation de l’Histoire. Et je pense que ce n’est pas dépourvu d’arrière-pensées qui relèvent de la banalisation de ces passés. Quand les Républicains américains lancent l’idée qu’on est en train de revivre une espèce d’apartheid, je pense que c’est aussi une euphémisation du racisme. Le passé, c’est ce qu’on en fait. C’est aussi un stock d’images libres de droit. Et effectivement, on est dans ce type de jeu où l’on essaie de trouver une image qui soit connue, qui suscite une réaction. Or, tout le monde a entendu parler de la Shoah et de l’apartheid. Mais ce qui est frappant, c’est que la Shoah et l’apartheid sont des épisodes où la société était écrasée, cassée, brisée. Dans la situation actuelle, les mesures sanitaires visent à nous permettre de continuer à faire société. On est vraiment dans l’antithèse.  

"Il ne faut pas exagérer le nombre de personnes qui peuvent porter ce type d’inepties"

La classe politique tombe-t-elle plus facilement qu’avant dans l’outrance ? 

Olivier Wieviorka : C’est aussi, je le répète, le problème de l’information en continu et des réseaux sociaux. C’est l’instantanéité. Les individus réagissent sous le coup de l’émotion, ce qu’on peut éventuellement comprendre, mais en aucun cas justifier. Vous avez une forme de pression qui fait qu’il manque un temps de réflexion. Incontestablement, pour se distinguer, pour frapper les imaginations, on va recourir à ces comparaisons qui n’ont aucun sens et qui sont tout à fait erronées parce qu’on est dans un système qui n’encourage absolument pas le dialogue. Donc on réplique à l’injure et l’outrance par l’injure et l’outrance. Les formes de régulation qui existaient et qui faisaient que les émotions étaient canalisées par quelques médias et les assemblées n’existent plus. Aujourd’hui, tout le monde peut donner son avis et les individus ou les personnalités politiques le donnent sans aucun filtre, de manière très brutale, sans toujours prendre le temps de la réflexion.  

Jean-Luc Barré : Ce qui est regrettable, c’est que la classe politique relaie ces idées qui sont partagées par une partie de l’opinion pour montrer qu’elle ne traîne pas en route, qu’elle est là, qu’elle est en phase. La pire des choses pour le monde politique aujourd’hui serait d’être en phase en permanence avec ce qui se dit. Les hommes et femmes politiques devraient être de ceux qui, au contraire, rétablissent la justesse des choses et donnent la bonne mesure. C’est sans doute ce qui nous manque. 

Patrick Garcia : On a toujours tendance à exagérer l’aujourd’hui. L’utilisation du passé est un phénomène récurrent. On pourrait trouver à d’autres époques des utilisations complètement outrancières, caricaturales et abusives du passé. Il fut un temps où l’on n’a cessé de voir des nouvelles Saint-Barthélémy. Simplement, les référents changent. Celui de la Saint-Barthélémy ne ferait sans doute pas réagir grand monde aujourd’hui, mais on a d’autres référents. Ce sont des procédés assez classiques. Et il ne faut pas exagérer le nombre de personnes qui peuvent porter ce type d’inepties. Je pense que l’immense majorité de la population n’adhère pas à l’idée qu’on est face à une réitération des phénomènes historiques auxquels certains font référence.  

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