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Paris Fashion Week : le handicap encore tabou dans le monde de la mode

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Défilé en juillet 2021 de l'école parisienne International Fashion Academy. Une des très rares institutions françaises de la mode à inclure le handicap.
Défilé en juillet 2021 de l'école parisienne International Fashion Academy. Une des très rares institutions françaises de la mode à inclure le handicap.
- Fabrice Malard

Alors que ce début d’année marque le retour des collections de prêt-à-porter, la Paris Fashion Week perpétue l’absence de mannequins en situation de handicap dans ses défilés. Si des avancées se font à l’étranger et brisent timidement le tabou du handicap dans la mode, la France demeure en retard.

Après être passée par New York et Milan ces dernières semaines, la Fashion Week est de retour à Paris, pour la deuxième fois de l’année. Les maisons de couture y présentent jusqu’à ce mardi 8 mars leurs collections de prêt-à-porter pour la mode féminine automne/hiver 2022-2023. Très critiquées pour être les vecteurs d’un standard physique toxique, les marques mettent aujourd’hui en avant des corps de plus en plus variés. À l’occasion de son défilé à la Milan Fashion Week 2022, la maison Versace a ainsi fait défiler Precious Lee, mannequin noire et figure mondiale de la mode plus-size. Malgré cette diversification dans les genres, couleurs de peau, tailles ou encore profils représentés sur les podiums, un sujet reste marginal : la représentation des personnes en situation de handicap dans les collections. Si l’enseigne Victoria’s Secret s’est démarquée en ce début d’année en faisant de la mannequin portoricaine Sofía Jirau, porteuse d'une trisomie 21, l’égérie de sa campagne “The Love Clout”, elle demeure une exception. Et la mode française ne déroge pas à la règle, bien au contraire. 

Le secteur de la mode en retard sur l’inclusion des personnes handicapées

Dans un article datant de novembre 2021, l’OMS déclarait que "plus d’un milliard de personnes, c’est-à-dire environ 15% de la population mondiale, présentent une forme ou une autre de handicap". Une large part de la population, qui reste pourtant invisible dans l’espace public. La mode est l’une des dimensions de cet espace où la présence des personnes en situation de handicap pèche encore. Ces dernières années, les défilés ont été de plus en plus pointés du doigt pour leur manque d'inclusivité. Le 27 août 2021, dans Vogue, la journaliste Emily Farra déplorait qu’en dix ans de couverture des fashion weeks, elle n'ait jamais entendu un créateur mentionner comment sa collection pourrait s’adapter à une personne en situation de handicap.

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Entre héritage universaliste et "handi-washing", la mode française tarde à se renouveler

En France, où 20% de la population est en situation de handicap selon l’Insee, le secteur de la mode peine à renouveler ses choix de mannequins et à bousculer les codes.

Une situation qui découle principalement de l’héritage de la mode française, selon Jean-Baptiste Andreani, directeur du campus parisien de l’International Fashion Academy. Cet héritage serait trop lourd et empêcherait les créateurs et créatrices d’explorer de nouvelles perspectives, au risque de perpétuer une tradition "vieillissante". Il prend pour exemple la “fashion tech”, qui est l’ensemble des technologies utilisées pour vendre un produit de mode, pour le créer ou pour le promouvoir. Tout comme la France a tardé à s’emparer de ce renouveau de la mode, elle est réticente à adopter une conception plus inclusive des collections.

Une tradition qui fait aussi écho à la culture universaliste française. Pour Jean-Baptiste Andreani, le milieu de la mode française préfère assumer, au travers de cette conception universaliste, le manque d’inclusion de ses tenues plutôt que de donner l’impression que les marques adaptent leurs collections.

Jean-Baptiste Andreani : "Notre héritage mode peut être très lourd et peut-être nous empêche de voir et d'explorer d'autres perspectives".

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Un choix qui diffère des pratiques observées dans la mode anglo-saxonne. Depuis quelques années, de grandes marques américaines ou anglaises choisissent comme égérie des mannequins en situation de handicap afin de valoriser les corps "différents". La marque Moschino a par exemple choisi Aaron Philip, mannequin noire, transgenre et en fauteuil roulant, pour être l'une des figures de sa collection Printemps/Eté 2022, présentée à New York en septembre 2021. La mannequin Ellie Goldstein, atteinte de trisomie 21, est quant à elle l’égérie de la nouvelle campagne d’Adidas, intitulée "Always Original" et qui vise à célébrer l’individualité de chacun. 

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Pour Pernelle Marcon, mannequin française amputée de ses deux jambes et de ses deux mains, ces initiatives permettent de donner plus de visibilité dans l’espace public aux personnes en situation de handicap et représentent un premier pas pour y normaliser leur présence et faire avancer leurs droits.

Pernelle Marcon : "Je n'en vis pas. C'est plutôt militant comme démarche. Une bonne façon pour que l'on soit de plus en plus visibles." Échange signé Klara Durand

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Toutefois, elle pointe du doigt deux risques. Le premier étant de présenter ces personnalités comme des "super-héros". Une posture méritocratique alors réservée à seulement quelques mannequins handicapés : considérés comme les plus talentueux, ils sont posés en représentants d’une logique du "si on veut, on peut", qui stigmatise la majeure partie des personnes handicapées et bloque leur inclusion. 

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Ainsi, l’un des rares mannequins français en situation de handicap n’est autre que le nageur handisport Théo Curin. Amputé des quatre membres, il a signé en 2019 un partenariat avec Biotherm Homme, leader mondial du soin masculin et propriété du groupe L’Oréal. Si cette campagne fut une aubaine pour la visibilisation des personnes amputées, son marketing a principalement reposé sur la description du destin hors normes du jeune homme. Il est désigné dans le journal Le Parisien par Giulio Bergamaschi, président de Biotherm International, comme "courageux" et ayant su faire de "ses difficultés une motivation”. Un storytelling qui, à aucun moment, n’ouvre la discussion sur le manque d’inclusion des marques ou du milieu du sport.

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Le deuxième risque évoqué par  la mannequin Pernelle Marcon provient justement du marketing. Les marques pourraient en effet l’utiliser à des fins de "handi washing", tout comme elles peuvent être amenées à faire du "green washing" sur le plan écologique. Ici, le "handi washing" désigne la façon qu’ont les marques de mettre en avant les personnes en situation de handicap, sans pour autant adapter leur système et leurs collections. Jean-Baptiste Andreani confirme cette idée : selon lui, le problème principal réside dans le fait que rien ne soit concrètement développé pour rendre plus transparentes et adaptées les créations des vêtements.

Face à ce manque de représentation, le mouvement pour une mode inclusive prend de l’ampleur

Le manque de représentation des mannequins handicapés dans le secteur de la mode est-il pourtant une fatalité ? Un nombre croissant d’acteurs du milieu refusent d’y croire et se mobilisent pour faire émerger une mode plus inclusive et représentative des corps de toutes et tous.

Les personnes en situation de handicap qui travaillent dans la mode sont en première ligne de ce mouvement. Blogueurs, mannequins ou encore particuliers passionnés : ils s’organisent en associations et créent même des marques destinées à renforcer la visibilité de l’"adaptive fashion". Cette branche de l’industrie de la mode, qui jouit d’une popularité accrue depuis plusieurs années, propose des vêtements adaptés à tous les corps, et déroge au standard validiste unique imposé par la fast fashion et la mode traditionnelle. En France, Sandrine Ciron s’est imposée comme une des figures de proue de l’"adaptive fashion". En 2014, cette blogueuse de mode a créé l’association Fashionhandi, afin de "montrer que même avec un handicap, […] on peut défiler pour des grands couturiers", comme elle l’expliquait sur Europe 1 en 2017. A travers les défilés et campagnes photos qu’elle a organisés, l’objectif de Fashionhandi, qui a aujourd’hui cessé ses activités, était donc de banaliser la représentation du handicap dans le milieu de la mode. Une action associative qui rencontre d’autant plus de succès lorsque des marques s’y associent.

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En France, KIABI a été l’une des premières grandes enseignes à mettre en place des programmes pour favoriser l’inclusion des personnes en situation de handicap dans le secteur de la mode. En 2018, le leader du prêt-à-porter en France a lancé sa collection de "vêtements faciles à enfiler" pour enfants, en collaboration avec la marque spécialisée dans l’habillement pour personnes handicapées Les Loups Bleus. Vendue à prix abordables, cette collection permettait de répondre à une demande importante, et souvent insatisfaite en raison de l’offre alors très rare et souvent onéreuse.

Mais le mouvement ne s’arrête pas là. Si les marques en sont des actrices majeures, la mode se définit aussi par les stylistes qui conçoivent les collections. Difficile cependant d’imaginer que ces derniers se mobilisent en faveur de l’"adaptive fashion" s’ils n’y sont sensibilisés à aucun moment de leur parcours. En ce sens, les écoles de mode ont une responsabilité cruciale. L’International Fashion Academy Paris a choisi de l’endosser. Entre janvier 2020 et février 2022, l’institution a développé le projet "The Unthreadings". La collection, destinée à un public en situation de handicap, avait pour objectif "d’ouvrir des perspectives aux étudiants", selon les termes de Jean-Baptiste Andreani. En les faisant travailler sur une thématique rarement abordée, "The Unthreadings" devait également encourager les élèves à "réfléchir d’une façon différente" et à faire le lien entre des enjeux multiples. En effet, leur collaboration avec des créateurs réfugiés, des laboratoires de matérialisation 3D et des mannequins en situation de handicap ainsi que l’utilisation de machines et techniques traditionnelles ont permis d’engager une réflexion autour de la notion de "durabilité". 

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"Quand on parle de durabilité, on pense tout de suite à l’écologie et à l’optimisation de l’utilisation des ressources. Et ce n’est pas que ça. Nous, pour le développement de nos projets et de notre stratégie RSE […], on se base de manière technique sur les normes ISO 26000, mais de manière plus conceptuelle sur les Sustainable Development Goals des Nations Unies. Et dans ces objectifs, il y a la réduction des inégalités. Ça passe forcément par designer pour des communautés de personnes qui sont marginalisées par le monde de la mode, et c’est le cas des clients handicapés. Bien entendu, l’aspect social et l’optimisation des ressources environnementales vont de pair dans la définition de la durabilité", explique Jean-Baptiste Andreani. Selon lui, la stratégie des écoles de mode pour lutter contre le manque de représentation des personnes handicapées gagnerait donc à s’inscrire dans une démarche globale et transversale de sensibilisation des étudiants et étudiantes aux enjeux multiples auxquels le secteur est confronté.

Jean-Baptiste Andreani : "On avait déjà travaillé en 2019 à des prothèses de bras plutôt fashion et on a continué autour du handicap avec ce projet 'The Unthreadings'."

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Mais alors que la Paris Fashion Week touche à sa fin, aucune maison ne s’est démarquée par son action en faveur de l’inclusion des mannequins handicapés sur les podiums. Si l’approche de l’International Fashion Academy est ambitieuse, elle apparaît encore très en décalage avec la réalité du secteur de la mode en France. L’héritage important des collections françaises, qui va de pair avec une conception universaliste de ce domaine, ne permet pas de transformation majeure dans les créations et les défilés. Reste à savoir si le souffle nouveau que l’IFA et d’autres institutions insufflent permettra d’engager un tournant dans les années à venir et les collections à paraître. Les conditions semblent en tout cas réunies pour qu’un changement s’opère au niveau international : estimé à 279 milliards de dollars en 2017, le marché de l’”adaptive fashion” devrait atteindre les 400 milliards de dollars d’ici 2026. 

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