Paris, les bouquinistes menacés : "Le peu de gens qui viennent ne font plus que des photos de nos livres"

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Paris, les bouquinistes menacés : "Le peu de gens qui viennent ne font plus que des photos de nos livres"

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Claire, bouquiniste des quais de Paris, le 28 août 2017
Claire, bouquiniste des quais de Paris, le 28 août 2017
© Radio France - Hélène Combis

Avec leurs boîtes vertes, ils contribuent au charme des bords de Seine. Mais les bouquinistes parisiens sont triplement menacés : par Internet, le terrorisme, et le déclin de notre appétence culturelle. Il y a 25 ans, certains se confiaient sur France Culture. Comment leur quotidien a-t-il évolué ?

Le terrorisme qui fait fuir les touristes, Internet, qui permet d'acheter un livre en un clic, et surtout, notre curiosité culturelle qui s'amenuise... Les bouquinistes de Paris ont la vie dure. Raison pour laquelle le Conseil de la ville de Paris a voté mercredi 2 mai leur inscription au patrimoine immatériel national de l'Unesco, afin de préserver ce métier en sursis : "Je suis persuadée que cette inscription au patrimoine immatériel de l'Unesco serait un signal positif envoyé envers une profession qui voit la vente du livre reculer chaque jour", a commenté Olivia Polski, adjointe à la Maire de Paris Chargée du Commerce, de l'Artisanat et des Professions Libérales et Indépendantes.

Il y a 25 ans, en 1993, France Culture était allée les rencontrer, alors qu'un nouvel arrêté municipal s'apprêtait à bousculer leur quotidien. Pour savoir comment le métier a évolué depuis ce quart de siècle, nous sommes retournés à leur rencontre, sur les mêmes quais.

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Depuis le XVIe siècle, les quais sont peuplés de colporteurs, de marchands de bibelots, ou de livres. Dans les difficultés atemporelles du métier, la météo bien sûr, "nerf de la guerre" des bouquinistes, et le rythme assez soutenu imposé par cette activité, à laquelle se sont ajoutées à partir des années 1930 les contraintes liées à la démocratisation de l'automobile : le bruit et la pollution.

Bouquinistes du Quai Voltaire à Paris, 1821
Bouquinistes du Quai Voltaire à Paris, 1821
- Jean Henry Marlet, Domaine public (Wikipédia)

En avril 1993, Simone Douek était allée à la rencontre des bouquinistes pour l'émission "Les Îles de France". Elle avait parcouru les bords de Seine sur la rive gauche, depuis le quai de la Tournelle, jusqu'au quai Malaquais. À l'époque, on comptait 240 bouquinistes (un chiffre qui n'a que très peu fluctué depuis) pour 7 km de quai. Et ceux-ci, d'après les témoignages glanés, semblaient plutôt heureux de leur sort... mais déjà inquiets pour leur avenir.

Les bouquinistes_Les Iles de France, 19 avril 1993

56 min

1993.

"C’est pratique les Pages jaunes" : de l'achat à des particuliers à la revente aux étudiants, un circuit du livre qui fonctionnait bien

"On n’a pas les moyens d’aller au cinéma, au restaurant… Donc venir ici c’est plus agréable, discuter, lire, ou rechiner dans nos boîtes même, parce qu’il y a des livres qu’on relit, qu’on redécouvre...” Si les bouquinistes ne menaient pas grand train en 1993, d'après les témoignages (pour la plupart anonymes) diffusés dans cette archive, ils n'avaient malgré tout pas de difficultés majeures pour chiner, et revendre leurs trouvailles ; c'est ce qui ressortait des propos d**'Alain Ryckelynck, du syndicat des bouquinistes professionnels des quais de Seine** :

Vous savez, les gens en région parisienne savent que les bouquinistes existent, et donc lorsqu’ils ont envie de vendre des bouquins, ils viennent nous voir avec les livres, ou viennent en disant : "Passez chez moi", ou bien ils téléphonent à la maison parce qu’ils ont l’adresse par les Pages jaunes. C’est pratique les Pages jaunes. [...] En ce moment, je vends des revues "National Geographic". [...] Et on est en plein Quartier latin donc je vends aussi ce qui peut être utile aux étudiants ici : de la littérature de bonne qualité, à petit prix. Alain Ryckelynck

L'arrêté municipal de janvier 1993 : "Si on nous impose des contraintes d’employés, la mairie de Paris, en contrepartie, ne nous donne rien du tout ! C’est là où ça blesse."

En fait, si en avril 1993 les bouquinistes commençaient à montrer quelques signes d'inquiétude, c'était moins par rapport à l'évolution de leurs ventes, qu'à la gestion de leur temps. Quatre mois plus tôt, en janvier, un arrêté municipal bouleversait leur quotidien : désormais, ils devaient ouvrir minimum quatre jours par semaine, et s'inscrire obligatoirement au registre du commerce. C'est ce dont témoignait Daniel Maillet, de la coordination des bouquinistes :

Un commerçant qui a pignon sur rue, il n’a pas de comptes à rendre. Et là, on nous demande des comptes à rendre systématiquement quand on sera malades, quand on partira en vacances… et en plus on nous impose le registre du commerce. [...] Si on nous impose des contraintes d’employés, la mairie de Paris en contrepartie ne nous donne rien du tout ! C’est là où ça blesse. On est commerçants ou on est employés, on n’est pas les deux à la fois, ça n’existe pas. Daniel Maillet, de la coordination des bouquinistes

Jean Tibéri, alors adjoint au maire de Paris, également interviewé dans cette émission de 1993, réagissait à cette grogne : il rétorquait notamment que les bouquinistes avaient déjà cette chance de ne pas payer la location de leur espace : "Notre volonté c’est qu’il y ait des bouquinistes, donc on ne va rien faire qui puisse les gêner. Mais il faut un minimum de discipline, dans l’intérêt même des bouquinistes, parce que les Parisiennes et Parisiens y sont attachés, c’est un élément essentiel du paysage parisien."

L'archive se terminait par le discours catastrophiste d'un bouquiniste, qui estimait que cet arrêté municipal aurait la peau du métier :

Il va y avoir des dérapages, tout le monde va céder à la facilité, et on va vendre tout et n’importe quoi, n’importe comment sur les quais. Ma motivation c’est le livre. [...] Eh bien je céderai à la facilité. Je me ferai livrer des cartes postales, des souvenirs de Paris que je n’aurai pas à chercher, je payerai sur facture et puis voilà. Ça va être le nivellement par le bas des quais, et ça va être une catastrophe.

Le temps lui a-t-il donné raison ? Force est de constater qu'aujourd'hui, le métier de bouquiniste est en berne... mais pas à cause de l'arrêté municipal de 1993.

2017.

"Ne plus avoir le temps de chiner à cause des quatre jours ? ça c'est du biniou [sic]", affirmait une bouquiniste d'aujourd'hui à notre micro. Et un autre de confier que cette obligation de présence restait de toute façon relativement hypothétique, malgré les contrôles de la mairie : "S'il fait froid, s'il pleut, on n'ouvre pas pour faire plaisir à la mairie. De toute façon, on ne peut pas, les livres s'abîment trop." Alors, si l'arrêté de 1993 n'a finalement jamais représenté pour eux une menace majeure, à quelles difficultés sont aujourd'hui confrontés les bouquinistes ?

Internet, ennemi public numéro 1 : "Vingt ans en arrière, j'arrivais à faire 1000, 2000 francs par jour. Mais là, aujourd'hui, si on fait 100 euros par mois, c'est déjà beaucoup."

L'une des boîtes de Guido, bouquiniste au Quai Malaquais, Paris, 28 août 2017
L'une des boîtes de Guido, bouquiniste au Quai Malaquais, Paris, 28 août 2017
© Radio France - Hélène Combis

Aujourd'hui, un bouquiniste peut occuper au maximum 8,60 mètres de quai, ce qui équivaut à peu près à quatre boîtes. Parmi elles, une seule peut être consacrée à la vente d'objets autres que des livres. Guido, bouquiniste depuis vingt ans, possède trois boîtes de livres, et une boîte dédiée à la brocante : "Pourquoi j'ai la brocante ? Parce que les bouquinistes, maintenant, ne vivent plus avec les livres. Personne ne lit plus, pratiquement, Internet nous a pénalisés beaucoup", témoigne-t-il dans un français teinté d'accent italien. Avant de dévoiler son chiffre d'affaires annuel (ce qui est rare, car les bouquinistes sont généralement très réticents à le donner) : "4000, 4200 euros, pas plus".

Moi je ne les fais pas les souvenirs, ça ne m'intéresse pas, ça ne fait pas partie de la culture. Les bouquinistes qui ne vendent que du livre, je pense qu'il doit y en avoir une soixantaine. Le reste, c'est que des trucs chinois, de souvenirs, etc. [...] On ne vit plus avec le livre. Il y a vingt ans, ça marchait, mais là ça fait dix ou douze années que c'est complètement en chute libre. Des fois on se demande même pourquoi on ouvre. Les bouquinistes, c'est l'écho long des problèmes des librairies, qui ont fermé les unes derrière les autres. Il y a la concurrence, Internet, Amazon, etc." Guido

Patricia, 59 ans, bouquiniste depuis 27 ans, témoigne elle aussi de l'impact des nouvelles technologies sur leur activité : "Moi je ne faisais absolument pas de souvenirs avant Internet. Parce qu'Internet nous a plombés énormément. Autant c'est un outil performant, autant pour notre métier, c'est vraiment... Les gens lisent sur des tablettes. Je ne remets pas en question le progrès. Mais je vois bien que par rapport au vieux papier, au livre, au cuir, les gens n'ont plus la curiosité du toucher."

Les gens ne s'intéressent plus à la culture : "Tout ce qu'il y a ici, ça devient presque fossile pour la jeunesse."

 Bouquinistes sur le quai de Tournelle, Paris (entre 1890 et 1910)
Bouquinistes sur le quai de Tournelle, Paris (entre 1890 et 1910)
- Eugène Galien-Laloue, Domaine public

À cela, s'ajoute la baisse d'intérêt des nouvelles générations pour la culture, selon Guido : "Jusqu'à il y a 10 ans, ce qui nous sauvait c'est qu'on avait une génération de gens qui vivaient de la culture. Des gens de mon âge, 50, 60, 70 ans, qui étaient encore liés à la recherche de la culture. Ils venaient chez les bouquinistes, et ils prenaient des livres qui les intéressaient, classiques : Zola, Prévert... Mais maintenant cette génération est partie."

Tout ce qu'il y a ici, ça devient presque fossile pour la jeunesse. Les gens ne lisent plus, ou s'ils lisent, ils lisent autre chose. Ils ne lisent plus les classiques importants... c'est un changement culturel qui a eu lieu. Avant on travaillait beaucoup avec le café des Beaux Arts, juste en face. La jeunesse venait, elle était enthousiasmée... Moi j'ai des livres de 1700, 1800... À l'époque, il y avait une génération qui les prisait ces livres-là. Pour les lire, ou les mettre comme décoration dans leur belle bibliothèque. Maintenant il y a des gens qui vendent des livres au poids... Un kilo de livres... mais après il faut voir les livres. Aujourd'hui, 80% de l'édition c'est - excusez le mot - de la pacotaille [sic] de littérature. Les gens lisent ça, ils lisent les livres de Sarkozy, les livres de Hollande. La culture maintenant c'est ça. Le peu de gens qui viennent maintenant ne font plus que des photos des livres. Ils ne les achètent pas, mais les photographient. Je ne sais pas pourquoi..." Guido, bouquiniste

À contre pied, certains bouquinistes pointent du doigt leurs collègues, "restés sur les vieux modèles", prenant la concurrence d'internet comme un défi à relever, cherchant justement à s'adapter au goût immodéré des nouvelles générations pour l'image. C'est le cas de Claire, 49 ans, bouquiniste depuis cinq ans : "Moi je fais beaucoup de choses en visuel. Peu de littérature. Je fais du livre pour enfants et des journaux anciens. Quelque chose qui peut toucher aussi bien un chineur, qu'un passant, qu'un étranger... Pour l'instant je continue à en vivre." Ou encore celui de Rémi, 27 ans, sur les quais depuis 11 ans : "Je pense qu'on est à une époque où il faut toucher les gens par le visuel, parce qu'ils sont quand même moins intéressés par le texte."

Enfin, dernier facteur venant compliquer l'équation, le terrorisme, la baisse du tourisme depuis les attentats du 13 novembre 2015 : "D'un coup, il n'y a eu quasiment plus personne sur les quais. Plus de touristes, plus personne", témoigne Guido.

Pourtant, force est de constater que les bouquinistes sont d'irréductibles passionnés, puisqu'ils sont aussi nombreux qu'il y a 25 ans : environ 240. "En règle général, on vit et on meurt bouquiniste très souvent. J’espère, moi, finir ma vie sur les quais”, confiait l'un d'eux dans l'émission de 1993. Aujourd'hui, Guido tient exactement le même discours : "Pour moi, c'est un truc social les quais. L'année prochaine, je suis à la retraite, je ne vais pas toucher grand chose... mais peut être que je continuerai. Moi j'aime bien vivre à l'air, j'adore voir les gens, avoir des discussions..."