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Parler de tout et de rien nous manque plus qu'on ne le pense

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Ne plus parler de la pluie et du beau temps augmente notre sentiment de solitude.
Ne plus parler de la pluie et du beau temps augmente notre sentiment de solitude.
© Getty - Malte Mueller

Plus de conversations à la machine à café ou au détour d'un couloir. Un an de confinements nous a privé de notre capacité à bavarder, à parler de tout et de rien. Tant mieux ? Pas si sûr, car parler de la pluie et du beau temps a une fonction sociale, et sa disparition nous impacte directement.

Depuis combien de temps n'avez-vous pas fait la causette avec une personne que vous connaissez à peine ? Alors que le confinement nous impose de rester chez nous, les conversations futiles pour parler de la pluie et du beau temps en viennent presque à nous manquer. Mais avec qui bavarder, ou pratiquer le small talk, comme le disent les Anglo-Saxons, quand nos interactions avec des collègues sont limitées au strict minimum ? Après une année à rester cloîtré, parler de tout et de rien nous semblerait presque salvateur. C’est que, contrairement à notre intuition première, ces bavardages impromptus dans un couloir, à une terrasse, ou à la machine à café ont une fonction sociale... et que leur disparition nous impacte plus qu’on ne le pense en nous isolant socialement. 

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“Le bavardage est étonnamment polarisant”

Pourtant, parler de tout et de rien nous paraît bien souvent insupportable, et rares sont ceux qui se réjouissent d'interrompre le fil de leurs pensées pour discuter des écarts de température au mois d'avril. Faire la causette est souvent considéré comme un fastidieux exercice de politesse ou, au mieux, comme une étape nécessaire à l’introduction d’une conversation plus profonde. “Le bavardage est étonnamment polarisant, constate Jessica Methot, professeure associée de gestion des ressources humaines à l’université de Rutgers, et co-autrice d’une étude intitulée Le Bavardage au bureau en tant que rituel social : les effets édifiants mais distrayants de la conversation quotidienne au travail, parue en juin 2020. Si nous avons tendance à le rejeter en le considérant superficiel, comme une perte de temps voire un simple commérage, des recherches suggèrent que c'est parce que nous sous-estimons ses bienfaits que nous avons tendance à nous imposer l’isolement.”

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En d’autres termes, nous avons tendance à esquiver les discussions impromptues sur des sujets banals, alors que ces dernières pourraient nous rendre heureux. C'est ce que suggère Nicolas Epley, professeur de sciences du comportement à l’Université de Chicago et co-auteur de l’étude "Chercher la solitude par erreur" :

Nos données suggèrent que les gens aiment les bavardages plus qu'ils ne le pensent. Dans nos expériences, nous demandons aux gens d'avoir des conversations relativement superficielles avec une personne ou des conversations plus approfondies, en suivant des questions que nous leur donnons qui sont plus ou moins intimes. Avant que la conversation n'ait lieu, nous demandons aux volontaires d'indiquer le degré de satisfaction qu'ils imaginent en retirer. Et après, d'estimer à quel point ils l'ont appréciée. La comparaison entre les résultats prouve que les gens apprécient davantage les bavardages qu'ils ne le pensaient.

Pour le chercheur, l’expérience montre bien que le small talk a plus de bénéfices qu’attendu. Pour la linguiste américaine spécialiste de l’analyse conversationnelle Deborah Tannen, professeure à l'université de Georgetown et autrice de l’ouvrage Si je dis ça, c'est pour ton bien : du malentendu à la compréhension (Robert Laffont, 2003), il convient cependant de nuancer notre rapport à la causette. “Ceux qui critiquent le bavardage ont tendance à être ou bien des intellectuels ou bien des adolescents qui n'ont pas assez d'expérience pour savoir comment les relations humaines fonctionnent réellement et sont idéalistes : ils estiment que les mots ne doivent être utilisés qu’au sens littéral, que toutes les conversations devraient être significatives, que personne ne devrait être hypocrite ni mentir, etc.! Je pense que la plupart des adultes acceptent les bavardages comme faisant partie de la vie et ne trouvent cela désagréable qu'avec des personnes avec lesquelles ils ne veulent pas être.”

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Le bavardage, un "lubrifiant social"

Selon la linguiste, le bavardage a une fonction cruciale. Ce dernier permet aux engrenages de l’interaction sociale de fonctionner, lorsqu’aucune information d’importance n’est discutée. Ce que confirme Jessica Methot : 

L’idée selon laquelle les conversations informelles empêcheraient l’établissement de liens plus profonds est fausse. Au contraire, c’est une forme de communication unique, et ce précisément parce qu’elle est triviale. L’intérêt d’une telle conversation, c'est qu’elle est polie, légère et relativement prévisible.

Si la conversation est scénarisée, c'est parce qu'elle ne prend jamais l'interlocuteur au dépourvu : chacun sait quoi répondre sans avoir à fournir d'effort intellectuel. Cette paresse est rassurante et c'est justement parce que les ressorts de ce type de conversation sont connus qu'elles sont cruciales. Demander à un collègue comment s’est déroulé son week-end ou ce qu’il a pensé d’un film nous fait, explique Jessica Methot, nous sentir “vus” et connectés aux autres. “Cela va à l'encontre de l’idée conventionnelle que nous devrions poser des questions réfléchies et perspicaces pour inspirer une conversation significative. Les petites conversations jouent finalement un rôle unique dans la connexion des gens”. En 2014, une étude publiée dans le Bulletin de la personnalité et de la psychologie sociale, intitulée Interactions sociales et bien-être : le pouvoir surprenant des liens faibles, statuait ainsi que le simple fait de dire bonjour à une connaissance, ou d'avoir une brève conversation avec un voisin ou un barman, nous rendait plus heureux.

Les bavardages sont, surtout, la base de l'établissement de relations plus profondes. Lorsque nous sommes présentés à une nouvelle personne, nous sommes rarement confrontés à des discussions intimes sur le divorce, la politique ou sur l’état de santé d’un membre de notre famille ; des sujets facilement considérés comme intrusifs. “Les bavardages fonctionnent comme un lubrifiant social qui aide à instaurer la confiance et à créer un rapport avec quelqu’un… qui peut éventuellement devenir une relation plus étroite et significative par la suite”, poursuit Jessica Methot.

N’en déplaise aux patrons un peu obtus sur les pauses au bureau, les effets du bavardage seraient même particulièrement positifs au travail, explique la professeure associée de gestion des ressources humaines. Dans leur étude Le Bavardage au bureau en tant que rituel social : les effets édifiants mais distrayants de la conversation quotidienne au travail, Jessica Methot et ses co-auteurs ont constaté que les jours où les employés bavardaient davantage, ils étaient plus susceptibles de ressentir des émotions positives, ce qui se traduisait par un plus grand bien-être et moins d'épuisement professionnel à la fin de chaque journée. Cet outil de lien permet d'établir une proximité avec les autres, une connexion, et n'a pas toujours vocation à transmettre des informations significatives ou à améliorer notre productivité.

Le bavardage tiendrait donc plus du rituel social, permettant aux interlocuteurs de se sentir à l’aise dans un environnement ou dans un groupe. “L'idée selon laquelle la transmission d'informations est la fonction première du langage est inexacte”, souligne la linguiste Deborah Tannen :

Le pourcentage de temps dans nos vies où il est nécessaire de transmettre des informations utiles est très faible par rapport au temps que nous passons à entretenir des relations. Il existe de nombreuses différences culturelles et personnelles quant à la quantité de discours que les gens jugent souhaitable. Il y a ceux qui disent : “Nous avons une si bonne relation, nous pouvons passer des heures ensemble et ne jamais manquer de choses à dire”, et d’autres qui disent : “Nous avons une si bonne relation, nous pouvons passer des heures ensemble en silence et nous sentir toujours connectés”. Pour n'importe qui, n'importe où, dans n'importe quelle culture, la fonction première de la langue est de créer une connexion humaine, pas de transmettre des informations.

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Sans bavardages, une amplification de l'isolement social

En nous empêchant de parler de tout et de rien, en substituant à une conversation bien rôdée des échanges de mails ou de messages, le confinement nous prive d'un rituel social salvateur. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si les “apéros zooms” ont rencontré un tel succès lors du premier confinement, avant que ces derniers ne s’étiolent au fil du temps, à mesure que la lassitude des schémas répétitifs s'imposait à nous. Le regain de popularité des applications comme Chatroulette ou Omegle, qui proposent de connecter en ligne de parfaits inconnus par webcam interposée, s'explique aussi par ce besoin de bavardages. 

La transition brusque vers le travail à distance a réduit nos réseaux à nos relations intimes - famille et amis les plus proches - alors que ceux de la périphérie, nos connaissances avec lesquelles nous interagissions essentiellement sur nos lieux de travail, sont “dans une période d'animation suspendue”, juge Jessica Methot. “Nous constatons maintenant que nos conversations sont passées de spontanées et informelles à plus intentionnelles et transactionnelles. [...] L’impact significatif que le manque de bavardages a sur nous n’est pas toujours clair, car les gens voient généralement dans ces interactions une perte de temps. L'absence de bavardage spontané a pourtant contribué à un sentiment d'isolement social. Cela nuit à notre santé et augmente le sentiment d’épuisement professionnel. La solitude était déjà considérée comme une épidémie moderne, et le manque de bavardages occasionnels pendant la pandémie a exacerbé cet effet.”

"De nombreux éléments suggèrent que les gens ne sont pas seulement plus seuls, mais qu'ils se sentent aussi moins respectés par leurs collègues et un peu oubliés", témoigne Beth Schinoff chercheuse en comportement organisationnel au Boston College, dans une interview au média The Walrus (en anglais).

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La perspective d’un déconfinement devrait mettre, au moins temporairement, la problématique de côté, quand bien même le télétravail se poursuivra pendant un temps encore indéterminé. Pour remédier à la sensation d’isolement, il faut d’abord “reconnaître les avantages du bavardage et planifier délibérément les interactions non structurées qui se produisent normalement de manière naturelle dans un bureau, recommande Jessica Methot. Il faut évaluer notre propre santé sociale en se demandant, au quotidien : “Ai-je parlé à quelqu'un en dehors de mon foyer ou de mon équipe aujourd'hui ?". Rien n’empêche de construire un “temps tampon”, c’est-à-dire un temps délibérément non structuré où les gens se joignent à la vidéoconférence avant le début de la réunion. Si vous planifiez une réunion à 10h, par exemple, indiquez clairement que vous serez connecté à 9h50 et que vous êtes libre de discuter avec toute autre personne qui se présente.”

Quand bien même, ces options restent insuffisantes : la particularité de ces rencontres impromptues reste leur spontanéité. Sans cet aspect inopiné, la causette reste moins efficace... mais nécessaire. “Parler uniquement lorsqu'il y a un sujet spécifique à discuter, c'est une perte du sentiment fondamental de connexion humaine, d'être une personne faisant partie d'une communauté plus large”, renchérit Deborah Tannen, avant de conclure :

Pour le surmonter, programmez justement des moments de conversation quand il n’y a rien de particulier dont vous avez besoin de parler. Et faites-vous vacciner et encouragez les autres à le faire, afin que nous puissions revenir dans un monde sans danger pour les bavardages.