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"Partagez cinq fois ce message", ou le retour des chaînes de mails

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Une "Lettre du ciel", ou l'ancêtre du bouton partage sur les réseaux sociaux.
Une "Lettre du ciel", ou l'ancêtre du bouton partage sur les réseaux sociaux.
- Daniel W. VanArsdale

Previously. Avec le confinement vous avez dû partager une couverture de livre ? Ou poster une photo de vous enfant ? Ces demandes ne sont pas sans rappeler les défuntes chaînes de mails. Une tradition qui existait déjà avec les chaînes de lettres et qui, selon la légende, remonterait à Jésus en personne !

La soudaine résurgence des "chaînes" en ligne va-t-elle prendre fin en même temps que le confinement ? Réminiscence des années 1990, les chaînes de mails semblaient avoir disparu... ou tout du moins avoir muté. Si elles ont longtemps encombré nos boîtes mails en diffusant massivement des rumeurs, blagues ou informations erronées, elles semblent désormais éteintes, absorbées par l'ère du "tout-partage" des réseaux sociaux.

Curieusement, le confinement a fait resurgir cette tendance à solliciter sa liste de contacts sur les réseaux sociaux, sans autre réelle raison que le prétexte du lien social, pour lui demander de répondre à un "défi" ou à un "challenge". Preuve que les chaînes de mails n'ont jamais été bien loin de nous… Et c’est ainsi que l’on se retrouve à devoir partager une photo de soi enfant ou bien à afficher une couverture de livre sans véritable explication.

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Une "chaîne" reçue sur Facebook, pendant le confinement, par l'auteur de cet article.
Une "chaîne" reçue sur Facebook, pendant le confinement, par l'auteur de cet article.
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La faute originelle ? Jésus lui-même

Mais à qui doit-on d'être régulièrement tanné pour partager une blague ou une information bien souvent erronée ? Les chaînes de mails, si elles sont devenues désuètes, ne sont pourtant elles-mêmes que les lointaines ancêtres de leurs prédécesseuses : les chaînes de lettres. 

Selon la légende, le plus ancien responsable de ces redoutables chaînes de lettres serait rien de moins que Jésus de Nazareth lui-même, avec ses fameuses “Letters of Heaven” (Lettres du Ciel). Les premières copies auraient ainsi été rédigées avec le sang du prophète ou écrites en lettres d’or, selon les versions. 

A en croire ces (fausses) lettres, et comme le racontait au média NPR [en anglais] Earle Havens, commissaire d'une exposition à Baltimore consacrée aux mensonges, Jésus aurait décidé d’envoyer environ 55 ans après son ascension un message à l’ange Gabriel, que ce dernier aurait placé, conformément aux instructions du prophète, sous un rocher sur lequel il était inscrit : “Celui qui soulèvera ce rocher sera béni !” Cet Excalibur avant l’heure ne manqua pas d’attirer l’attention, mais impossible pour les badauds de soulever le fameux rocher, jusqu’à ce qu’un petit garçon, qui n’avait jamais pêché au vu de son jeune âge, parvienne à le déplacer et à ramasser la lettre miraculeuse. 

La fameuse lettre consistait surtout en des instructions laissées par Jésus pour déplacer le Shabbat du samedi au dimanche. Et précisait aussi “Celui qui copiera cette lettre recevra ma bénédiction. Celui qui ne le fera pas sera maudit". Ambiance. 

Il existe évidemment de nombreuses variations autour de ces “Lettres du Ciel”, selon qu’elles ont été écrites par Dieu, Jésus, ou tout autre agent d’ordre divin. Elles tendent en général à promettre à leurs récipiendaires une protection divine s’ils les diffusent, et une malédiction s’ils les ignorent. En ce sens, pas grand-chose n’a changé entre ces lettres d’un autre temps et leurs ersatz modernes. 

Dans une longue étude de Daniel W. VanArsdale intitulée L’Évolution des chaînes de lettres [en anglais], ce dernier rappelle ainsi que certaines d’entre elles dateraient d’avant le christianisme, mais que la plus ancienne connue est vieille de 1 400 ans :

La plus ancienne des Lettres du Ciel pour laquelle nous avons un texte complet est la lettre latine “Lettre du Ciel….”, dont l’originale date du début du VIe siècle. Saint Boniface a dénoncé cela comme le “travail maladroit d'un fou ou du diable lui-même."

Une version de la lettre du VIe siècle, diffusée en 1795 : "Letter from Heaven on the observance of the Lord's Day".
Une version de la lettre du VIe siècle, diffusée en 1795 : "Letter from Heaven on the observance of the Lord's Day".
- Daniel W. VanArsdale

Il cite également comme exemple une lettre datée de 1895 (en anglais), mais dont la version originale remonterait à la guerre d’indépendance des États-Unis. Elle raconte ainsi comment le Comte Philippe de Flandres ne parvient pas à exécuter un de ses servants ayant commis un crime, ce dernier étant en possession d’une lettre qui lui accorde la protection contre les “lances, épées, sabres, coutelas, couteaux, tomahawks, rapières... et tout ce qui est interdit par le Saint Écrit, c'est-à-dire toutes sortes d'armes, d'artillerie, de canons, de mousquets, de fusils ou de pistolets“ :

La curieuse et remarquable lettre suivante, qui a sauvé la vie d'une personne condamnée à mort, car aucun instrument de meurtre n'a pu le tuer, s'est déjà, dans de nombreux cas sur notre propre territoire, montrée, en particulier pendant notre Révolution, d’un grand effet, à ceux qui l'avaient en leur possession, pendant que face au danger, leurs compagnons à droite à et à gauche d’eux tombaient morts. Mais que chacun lise la lettre elle-même et apprenne à quel point elle est merveilleuse et efficace, et à quel point il est souhaitable d'en obtenir une copie.

Le comte Philippe de Flandres avait un serviteur qui avait commis un crime pour lequel il était condamné à mourir, mais aucune épée ne le punissait et ne l'exécutait correctement, ce à quoi le comte s’étonna : "Comment devrais-je comprendre cela ? Dites moi ce qu’il en est, et je vous accorderai votre vie, et plus encore". Le serviteur lui montra la lettre, et le comte en fut satisfait et la fit transcrire et remettre à ses serviteurs.

Si vous vous présentez devant le magistrat, le tribunal ou le juge, prenez alors cette lettre avec vous, et quoi que vous demandiez à l'officier, cela ne vous sera pas refusé ; ou si vous avez un ennemi qui veut se quereller avec vous, prenez cette lettre avec vous et gardez-la du côté droit de votre corps, et il ne pourra pas vous vaincre. Pendant les douleurs de l'accouchement et si l’enfant ne peut naître, accrochez la lettre autour du cou de la femme et l'enfant naîtra avec peu de difficulté. Pour les saignements de nez, remettez la lettre dans la main droite de la personne qui saigne et cela vous aidera immédiatement. Lisez ou dites : 'Seigneur Jésus-Christ, toi qui es le vrai homme et fils de Dieu, protège-moi des attaques de toutes sortes d'armes.'

Le dernier paragraphe de la lettre est une longue prière adressée à Jésus-Christ et destinée à protéger de tous les maux possibles. Mais à en croire cette lettre, cette dernière suffit d’ores et déjà à protéger contre à peu près tout, des armes les plus diverses aux simples saignements de nez. 

“L’Ancienne prière” et les lettres de chance 

Aux “Lettres du Ciel” vont succéder les lettres de chance. La première connue est nommée “L’Ancienne Prière” et circule massivement aux États-Unis dès 1906 (même s’il en existe probablement des versions antérieures : en France, elle est dénoncée par le diocèse de Bayonne dès 1905). On y distingue d’ores et déjà ce qui fera les grands jours des chaînes de lettres : la promesse d’une récompense quasi-immédiate si la chaîne est renvoyée, et d’un terrible malheur si elle n’est pas diffusée.

Oh, Seigneur Jésus-Christ, nous Te supplions, ô Dieu éternel, d'avoir pitié de l'humanité. Garde-nous de tout péché et prends-nous pour être avec toi éternellement. Amen                                        
Cette prière a été envoyée par Mgr Lawrence, recommandant qu'elle soit réécrite et envoyée à neuf autres personnes. Celui qui ne le dira pas sera affligé d'un grand malheur. Une personne qui n'y a pas prêté attention a subi un terrible accident. Celui qui la réécrira à neuf autres personnes à partir du jour où elle sera reçue - et n'en enverra qu'une seule chaque jour, éprouvera une grande joie le - ou après le - neuvième jour. Veuillez ne pas casser la chaîne.

Peu à peu, les lettres de chance se déclinent sous différentes formes. Certaines perdent leur connotation religieuse, les objectifs changent (faire trois fois le tour du monde !) mais surtout les exemples de personnes ayant tiré bénéfice ou, à l’inverse, ayant été victimes de grands malheurs, se font de plus en plus précis. Dans une "chaîne de bonheur" envoyée en Suisse, en 1928, on peut ainsi lire :

M. Privois, de l'Etat de Cadron, doit sa fortune au fait qu'il a suivi scrupuleusement les indications ci-dessus. M. Francesco Monthey, n'ayant pas pris au sérieux, vit sa maison ruinée neuf jours après avoir reçu la présente.

En 1995, une chaîne circulant en France intitulée “Avec de l’amour, toute chose est possible” convoque ainsi tous les stéréotypes du genre. Elle aurait en effet déjà fait neuf fois le tour du monde, elle fait appel à la “foi” de son récipiendaire, et surtout elle lui promet bonheur ou malheur, selon qu’il l’envoie à son tour ou non, en convoquant d'invraisemblables exemples :

Même si vous n'êtes pas superstitieux, prenez note de ce qui suit : Constantin Dios reçut cette lettre en 1983. Il demanda à sa secrétaire de faire 20 copies et de les expédier. Quelques jours plus tard, il gagna un gros lot de deux millions de dollars. Carlo Doddit, un employé de bureau, reçut cette lettre mais oublia qu'il devait s'en débarrasser dans les 96 heures. Il perdit son emploi. Plus tard, après avoir retrouvé la lettre, il envoya les 20 copies : quelques jours plus tard, il trouva un bien meilleur emploi. Dolon Fairchlid reçut la lettre et n'y croyait pas, la jeta à la poubelle. Neuf jours plus tard, elle mourut… En 1987, la lettre fut reçue par une jeune femme en Californie qui constata qu'elle était quasi illisible. Elle se fit la promesse de la réécrire à la dactylo, mais la mit de côté pour le faire un peu plus tard. Elle fut troublée de problèmes divers dont des factures élevées de réparation de voiture. Elle ne se débarrassa pas de la lettre dans les 96 heures. Finalement, elle vint à la réécrire tel que promis et eut une voiture neuve.

Par définition, une chaîne de lettres efficace à 100 %, trouve pourtant vite ses limites :  sa structure exponentielle (9 lettres, puis 81, puis 6561, etc.) la contraint, en cinq tours, à dépasser la population présente sur Terre... 

Des histoires “Glurge”

Avec l’avènement d’internet, les chaînes de lettres se réinventent, sans qu’on ne sache jamais réellement qui se cache derrière ces e-mails venant encombrer les boîtes mail. Des simples canulars aux histoires mélodramatiques, sans compter les véritables arnaques, on voit apparaître toutes formes de chaînes, usant de tous les ressorts possibles pour être massivement diffusées. En réalité, ces chaînes n'ont guère d'autre utilité que de permettre de lister les adresses mails en vue d'envoyer des "spams"

À réécouter : Arnaque en ligne

Les plus communes sont les “glurges”, d'après un mot anglais issu de l’onomatopée imitant un bruit de vomissement, pour dénoncer les histoires sirupeuses un peu trop mélodramatiques.

Les chaînes les plus virales jouent sur la peur (on se souvient des fameuses “seringues infectées au VIH” prétendument “cachées dans les fauteuils de cinéma”) et sur la compassion. Ainsi, en 2003, une chaîne de mails incite à donner son sang au CHU de Nantes pour sauver une petite fille dont le nom n’aura de cesse de varier, passant successivement de Noëlie à Lucie par exemple, au fil des ans. Au point de contraindre le CHU à créer une page pour demander de cesser de les contacter à ce sujet : 

Ce message mensonger amène de très nombreuses personnes à chercher à joindre les CHU de Nantes et Angers ; bien que motivés par de très bonnes intentions, ces appels encombrent inutilement des lignes déjà fort demandées.

À lire aussi : Histoires d'arnaques : du mail du prince nigérian aux "lettres de Jérusalem"

Un exemple de chaîne de mails.
Un exemple de chaîne de mails.

Après les chaînes de mails, "les fake news"

L’émergence des réseaux sociaux n’a pour autant diminué en rien la publication de ces faux contenus. Non seulement, dans leur forme classique, les chaînes de mails continuent d’exister chez les personnes âgées (avec un contenu bien plus politisé qu’auparavant), mais les réseaux sociaux, Facebook en tête, ont augmenté leur viralité en facilitant leur partage.

Et les mêmes rumeurs, aujourd'hui appelées fake news, continuent de circuler : les seringues avec le VIH sont dorénavant dissimulées dans les pompes des stations essences, et le Dr Rigaudeau (qui n’a jamais existé) passe toujours un appel afin de trouver un donneur pour sauver Lucie au CHU de Nantes… y compris en pleine crise sanitaire, “à l'heure où le CHU a d'autres chats à fouetter avec l'épidémie de coronavirus”, comme le rappelait France Info en mars dernier.

Tel un virus, la chaîne de lettres a muté. Il en existe plusieurs itérations, mais son ADN reste peu ou prou le même : elle continue de jouer sur la superstition, les peurs, la compassion, ou simplement la naïveté, pour assurer sa survie. Avec pour objectif, parfois, de véhiculer un message. 

On l’a vu, en pleine crise du Coronavirus, nombreuses étaient les fausses informations à circuler, invoquant des médecins ou infirmières imaginaires. Elles se sont répandues, au début de l’épidémie de Covid-19, comme une traînée de poudre sur Whatsapp ou Facebook. Sans avoir d’autre effet utile que d’ajouter à la panique générale. 

Message diffusé sur Facebook, diffusant de fausses informations à propos du Covid-19.
Message diffusé sur Facebook, diffusant de fausses informations à propos du Covid-19.

Avec l’arrivée du confinement, si d’inévitables rumeurs ont continué d’être diffusées sur les réseaux sociaux, elles ont peu à peu cédé la place à des défis visant plus à permettre à tout un chacun de se sentir en lien, d’appartenir à une communauté, qu’à véhiculer un quelconque message. Elles n’ont pas d’autre utilité que celle d’inciter à la discussion et de créer du lien social. La seule réminiscence évoquant les lointaines chaînes de lettre étant la pression de ses pairs à participer à cette grande chaîne inarrêtable qui devrait faire, on n’en doute pas, plusieurs fois le tour du monde ! Et d’ailleurs, n’oubliez pas de partager neuf fois cet article, sans quoi le fantôme d’un présentateur télé viendra vous murmurer des chroniques sur la téléréalité à l’oreille pendant votre sommeil…