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Pascal Rambert : "Demain est un possible avec tout ce que ce mot peut produire de beauté et d’effroi"

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Pascal Rambert au Théâtre des Amandiers à Nanterre le 12 juin 2019
Pascal Rambert au Théâtre des Amandiers à Nanterre le 12 juin 2019
© AFP - Stéphane de Sakutin

Imagine la culture demain. Arnaud Laporte s'entretient aujourd’hui avec Pascal Rambert, auteur et metteur en scène. Pour ses réponses, il a choisi la forme écrite qui est la sienne aujourd’hui : pas de ponctuation, pas de majuscule, pas de point qui viendrait fermer la réception possible.

Artiste international, Pascal Rambert ne cesse (ne cessait ?) de parcourir le monde depuis plusieurs années. Le succès planétaire de sa pièce Clôture de l’amour l’a conforté dans l’idée de créer ses textes avec des acteurs des pays où ils sont joués. Il a ainsi vécu les premières semaines de l’épidémie sur différents points du globe.

Aujourd’hui, Arnaud Laporte, producteur de La Dispute et des Masterclasses, donne la parole à Pascal Rambert, qui s’en empare à sa façon, pour dire son désarroi comme son espoir. C’est donc un texte, autour des questions posées, qu’il a choisi de nous livrer, un texte à entendre selon le rythme propre à chaque personne qui fera l’expérience de sa lecture.  

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A quoi pensez-vous ?

Pascal Rambert : je pense à tout ce qui ne sera pas vu pas écouté pas touché pas vécu j’ai entendu le mot coronavirus pour la première fois le 18 janvier 2020 j’étais à Hong Kong je préparais la version hongkongaise de ma pièce Soeurs j’ai senti dans l’équipe de production une inquiétude qui rappelait le moment du SRAS en 2003 où Hong Kong avait été touché ils m’ont donné des masques et je suis parti à Mexico commencer les répétitions de ma pièce Desaparecer quelques jours plus tard le Festival de Hong Kong était annulé en même temps la tournée depuis Avignon d’Architecture continuait et nous jouions au théâtre national de Bologne dans le festival de théâtre d’Emilie Romagne la dernière phrase d’Architecture est dite par une enfant elle dit «  il va falloir se préparer à des temps auxquels on n’avait pas pensé »  puis c’est le noir final après cette phrase et les saluts le directeur du festival m’a appelé pour me dire que tout le festival était annulé c’était le dimanche 23 février 2020 après les gens me disaient « quand même cette phrase pascal » je disais « non je n’ai rien vu » les artistes ne sont pas des visionnaires comme on lit partout ce sont les spectateurs qui projettent leurs angoisses ou leurs joies dans nos œuvres nous les artistes ne voyons rien en même temps je répétais à Mexico et je sentais monter une inquiétude car la grippe H1N1 est partie du Mexique en 2009 et les acteurs me disaient on ne veut pas revoir Mexico vide comme on l’a vu à cette époque on avait l’impression de ne pas vivre et puis la première a eu lieu et  je suis rentré à Paris pour reprendre Mont Vérité  à Bobigny avec les jeunes acteurs de l’école du TNS la première a eu lieu et à la fin après la dernière réplique qui disait «  nous avions apporté nos vies » il y a eu le noir final et tout s’est arrêté c’était le vendredi 13 mars c’était le jour où on a fermé les théâtres quelques jours plus tard  Desaparecer  s’est interrompu à Mexico la dernière phrase disait «  un être humain c’est quoi ? »  et Mexico s’est vidé je ne suis pas parti à Lima mettre en scène la version péruvienne de Soeurs les avions restaient au sol en même temps nous tentions désespérément avec Roméo Castellucci de travailler à travers Zoom entre Paris et Cesena sur ma prochaine création française 3 annonciations  avec l’actrice italienne Silvia Costa l’actrice espagnole Bárbara Lennie et Audrey Bonnet mais nous avons renoncé Roméo et moi car on ne crée pas un espace une scénographie « on line » ce n’est pas la vie on ne vit pas ainsi comme ce n’est pas la vie pour un acteur de lire des textes « on line » ce n’est pas vivre ce n’est pas notre vie ce n’est pas la vie d’avoir toutes mes prochaines créations à Hong Kong Athènes Tallin New York et Paris aux Bouffes du Nord ma pièce TEATRO produite par Tiago Rodrigues arrêtées stoppées net ce n’est pas vivre voilà la réalité mais encore cela n’est rien j’ai fait quelques spectacles et si certains ne sont pas vus pas écoutés ce sera dramatique mais pas tragique ce qui est tragique c’est que toutes les jeunes metteuses en scène et tous les jeunes metteurs en scène toutes les jeunes actrices tous les jeunes acteurs et toutes les autrices et les auteurs qui devaient ce printemps cet été cet automne certains pour la première fois de leur toute jeune vie artistique présenter leur travail ne le pourront pas et c’est à cela que je pense en fait à tous ces mots à tous ces gestes à toutes ces embrassades moi qui aime tant faire des embrassades avec mes acteurs à toute cette chair ces corps ces désirs ces rêves qui ne seront pas qui n’auront pas lieu comme tous les intermittents qui sont dans l’ombre pour que ces miracles aient lieu et qui resteront dans l’ombre appauvris et inquiets devant le futur voilà à quoi je pense en fait je pense à tous ces mots ces corps ces mouvements car vivre ainsi comme nous vivons tous depuis le 13 mars ce n’est pas vivre je me souviens que lors de l’annulation du festival d’Avignon 2003 j’avais rêvé d’écrire et de décrire tous les spectacles qui avaient été annulés il faudrait faire cela il faudrait que quelqu’un fasse cela que deux personnes que 20 personnes que 200 personnes que  20 000 personnes écrivent et décrivent tous ces gestes tous ces mots tous ces corps toutes ces pièces qui n’auront pas eu lieu on ne peut pas laisser tomber les gestes on ne peut pas laisser tomber les mots on n’a pas laissé tomber les gestes et les mots des soignants on ne peut laisser tomber les mots et les gestes des artistes on ne peut pas on ne doit pas voilà la réalité  

Qu’avez-vous décidé de ne plus faire ?

rien je ne veux pas décider de ne plus faire quelque chose depuis le 13 mars j’ai été trop empêché de faire des choses prendre mes acteurs dans les bras les rassurer leur parler de leur travail les aimer aimer sans distance mes amis expliquer une chose lunaire qui existe en France qui s’appelle l’intermittence expliquer ce concept dingue imparfait mais unique et beau qui existe en France pour aider les artistes expliquer cela à mes acteurs à New York à Pékin à Taïwan au Caire à Mexico à Ouagadougou où les acteurs en plus se battent tous les jours contre le terrorisme partout ailleurs où les acteurs aujourd’hui se retrouvent sans rien du tout tous me transmettent leurs angoisses leur peur soit de quitter le métier soit de faire autre chose en attendant retourner servir des boissons des plats travailler dans des magasins ne plus vivre en tant qu’acteur ne plus vivre c’est déjà très dur en France mais sur la planète à l’exception des théâtres allemands la situation est complètement anxiogène alors la chose concrète à faire c’est aider un peu prêter un peu d’argent à ses amis quand on le peut en attendant que la vie et le travail reprennent  

Qu’attendez-vous des autres ?

l’imagination pour le futur qui en ce moment me fait défaut je ne suis pas très preneur de ce concept de « monde d’après »  je n’y crois pas il y a un avant et un après oui pour les personnes qui auront perdu un proche un parent un être cher cela est ferme et réel mais un « monde d’après » non je trouve cela trop romantique je pense que le monde sera le même bien sûr fragmenté à chaque seconde par les gestes barrières et la distanciation mais je crois que nous serons les mêmes dans quelques mois tout à la fois décevants et surprenants comme nous avons su l'être dans ce temps vide et détestable du Covid-19 je crois que nous allons réinventer des façons de faire au théâtre même si beaucoup de ces façons de faire existent déjà et je ne crois pas qu’une civilisation car l’art est une civilisation regarder écouter toucher c’est faire civilisation disparaisse en 4 mois nous sommes plus forts que cela de la même manière je ne suis pas inquiet sur « le retour du public dans les salles » personne personne jamais ne pourra se passer d’un art qui développe une chose intestinale oui intestinale qui chaque soir dit «  je parle de toi »   

et cela je l’attends de la jeune génération c’est pour cela que je dis que j’attends plus d’imagination des autres que de la mienne propre donc je pense aux gens de 20 ans et je pense à mon petit garçon qui vient de naître je ne sais pas comment quand il aura 20 ans en 2040 je lui parlerai de maintenant comment sera ce « monde d’avant »  pour lui est-ce que son monde futur à lui ne sera pas toujours le même monde violent et irrationnel que nous connaissons qui ne change jamais et qui sera peut-être son enfer à lui et aux jeunes gens nés en 2020 si ne nous déchargeons pas définitivement la planète du poids malsain que nous lui faisons porter ?  

De quelle façon la crise que l’on traverse a-t-elle changé votre rapport au temps ?

elle n’a rien changé pour moi la condition de la liberté c’est la maîtrise du temps je maîtrise mon temps écrire mettre en scène c’est maîtriser son temps cette chose que je déteste je déteste le Covid 19 je le hais n’aura pas eu de prise sur mon temps je ne lui donnerai jamais cela jamais

L’art s’adresse à qui, et comment, désormais ?

à tout le monde comme avant avec des ratés et des réussites des gens qui n’en veulent pas et qui finalement aiment des gens qui ont aimé et qui s’en éloignent je crois que la situation existentielle de l’être humain face à l’art est indestructible et inchangée depuis le début des temps rien ne peut l’altérer c’est un absolu un peu comme l’amour cela n’a rien à voir avec des politiques publiques cela a à voir avec notre condition humaine grandiose et misérable il n’y a rien d’autre   

De quelle façon l’art et la culture peuvent-ils contribuer à cet autre monde en train de naître ?

je ne sais pas si un autre monde est en train de naître mais c’est une bonne occasion pour se réinventer même si en tant qu’artiste on essaie modestement et pathétiquement chaque jour de le faire en ratant souvent mais on peut garder un peu d’espoir et de gentillesse pour nous tous oui on peut on va essayer je vois plutôt demain comme un possible avec tout ce que ce mot peut produire de beauté et d’effroi  

Qu’avez-vous envie de partager ?

tout écrire mettre en scène c’est tout partager tout le temps ça on sait faire on peut même donner des cours aux politiques s'ils veulent ça partager on sait faire au théâtre