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Pascale Casanova, artisane de l'"universel littéraire", est morte

Par
Pascale Casanova
Pascale Casanova
© Radio France - Christophe Abramowitz

La critique littéraire Pascale Casanova est morte le 29 septembre. Elle avait été l'une des grandes voix de France Culture, prêtant son micro aux acteurs de la littérature en mouvement. Auteure de la "République mondiale des lettres", elle œuvrait à l'expansion internationale du champ littéraire.

"Le pays de la littérature n’est pas l’Île enchantée des formes pures. C’est un univers inégal, un territoire où les plus démunis littérairement sont soumis à une violence invisible", peut-on lire sur la quatrième de couverture de La République mondiale des Lettres, son ouvrage phare, qu'elle avait publié en 1999 (Seuil). La voix de la chercheuse et critique littéraire Pascale Casanova s'est éteinte le 29 septembre. Elle avait longtemps résonné sur les ondes de France Culture, de 1981 - année au cours de laquelle elle intégra l'émission Panorama - jusqu'à 2010, lorsque prit fin après treize saisons son émission L'Atelier littéraire (anciennement Jeudis puis Mardis littéraires) qui rassemblait les tendances vives de la littérature contemporaine. Pascale Casanova avait 59 ans. Nous vous proposons ici de la réécouter parler de sa République mondiale des Lettres. (Re)découvrez également deux archives de ses émissions. 

Appréhender la littérature en filant la métaphore du "motif dans le tapis" de James

Elle voulait "changer de la vision de la critique ordinaire" et "décrire un univers que les écrivains eux-mêmes ont toujours ignoré en tant que tel". C'était l'ambition de son oeuvre majeure, La République mondiale des lettres, qu'elle avait tirée de sa thèse soutenue en 1997 à l'EHESS sous la direction de Pierre Bourdieu. Elle y proposait une approche universelle de la littérature à l'aune de celle du "motif dans le tapis", d'Henry James. Pour Pascale Casanova, il fallait en effet "chercher dans les textes l’expression d’une profondeur excédant le sens manifeste", mais également "changer le point de vue sur l’œuvre"(sur le tapis), afin que le motif global n’apparaisse "que lorsque sa forme et sa cohérence jaillissent soudain de l’enchevêtrement et du désordre apparent d’une configuration complexe".

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En 2009, au micro d'Alain Veinstein, la critique littéraire était venue parler de la réédition de cette oeuvre.

Pascale Casanova dans "Du Jour au lendemain", 06/01/2009

39 min

Elle expliquait notamment comment la circulation internationale de son propre livre, traduit en une douzaine de langues, lui avait permis d'éprouver son modèle théorique ; jusqu'à la dérouter, parfois :

Un livre dont l'objet est la circulation internationale des livres, et qui circule lui-même de façon internationale, ça fait des effets très très bizarres ! J'ai compris qu'il y avait des parties du monde dans lesquelles parler de littérature ne représente pas du tout la même chose que dans d'autres parties du monde. Par exemple, une des traductions importantes pour moi a été celle en langue anglaise, chez les Américains : parler de République mondiale des lettres chez les Américains, c'est s'insérer dans un grand débat sur la "world litterature", la "globalisation", un débat qui existe déjà pour eux, qui a des positions, des adversaires, des arguments, etc. Mais si vous allez raconter votre livre en Egypte ou en Galice, au nord du Portugal, en Espagne, une région qui travaille à son autonomie politico-culturelle, alors on vous pose des questions très différentes, avec le fait que dans ces régions-là, la littérature est une chose très nationale, très collective... C'est Kafka qui a dit ça le premier au fond, dans ce fameux texte du 25 décembre 1911 : il a parlé de ce qu'il appelle "les littératures des petites nations", ce que Marthe Robert a traduit par "littératures mineures". Il a dit qu'il y avait un lien entre la littérature et les nations pour certaines parties du monde qui sont en lutte. 

Renouveler la critique et bousculer les idées reçues ! Les exemples de Kafka et Beckett

Pascale Casanova, qui promouvait le renouvellement de la critique, était connue pour exposer de nouvelles lectures d'auteurs connus. Parmi eux, Samuel Beckett (Beckett l'abstracteur. Anatomie d'une révolution littéraire, 1997, Seuil) et Franz Kafka (Kafka en colère, 2011, Seuil).

En 1999, dans ses Jeudis littéraires, elle recevait James Knowlson, professeur de littérature française en Angleterre et auteur d'une grande biographie de l'auteur d'En attendant Godot (1999, Solin Actes-Sud). Elle inaugurait ainsi son émission : 

C'est l'occasion de revenir sur l'un des personnages les plus mystérieux de la littérature de cette seconde moitié du siècle qui est réputé précisément n'avoir pas de biographie, ou en avoir une qui n'offrirait aucun intérêt puisqu'en France surtout, la vie et l'oeuvre seraient deux instances totalement séparées ; encore plus dans le cas de Beckett, puisqu'il a été consacré en France par Maurice Blanchot, et il serait donc attentatoire à l'oeuvre de tenter d'y introduire un peu d'histoire.

Samuel Beckett, "Les jeudis littéraires", 15/04/1999

53 min

En 2003, elle se penchait cette fois sur l'oeuvre de Kafka avec la romancière Leslie Kaplan, auteure de Les Outils (2003, POL) et l'enseignant Jean-Pierre Gaxie, auteur de L'Egypte de Franz Kafka (2002, éd. Maurice Nadeau) :

Lectures de Franz Kafka, "Les jeudis littéraires", 22/05/2003

56 min

On a du mal à parler de l'amour très fort qu'on peut avoir pour certains écrivains. C'est un peu inépuisable. Il s'agit d'essayer de comprendre en quoi Kafka a résonné pour moi. [...] Kafka écrit comme on rêve. D'une certaine façon, il utilise ce que Freud a découvert comme étant les processus primaires de l'inconscient : la condensation, le déplacement, la figurabilité, etc. Et ça m'a beaucoup frappée, ça m'a paru tout à coup évident. Leslie Kaplan

Accédez ici aux archives des émissions de Pascale Casanova sur France Culture, de 2005 à 2010