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Passe ton COVID d’abord. Avec Claude Garcera, Olivier Galland, DJ Simo Cell...

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Passe ton COVID d’abord
Passe ton COVID d’abord
© Getty - Grzegorzs Galazka/Archivio /Mondadori Portfolio

La Revue de presse des idées. En France métropolitaine, le combat est aujourd’hui plus économique que sanitaire. Plusieurs prises de positions s’intéressent en particulier au sort des jeunes dans le moment que nous connaissons, ainsi qu’à leurs aspirations.

"Tout le monde s’accorde pour reconnaître que les jeunes seront les premières victimes de l'impact économique et social de la crise sanitaire, ainsi qu’en témoigne déjà leur forte présence dans les associations d’aide alimentaire. Arrêt de CDD, mise au chômage, blocage des missions d’intérim ou saisonnières, report des stages, baisse probable de l’apprentissage… la plupart se retrouvent aujourd’hui sans perspective et surtout sans ressources". C’est Claude Garcera, le président de l’Union nationale pour l’habitat des jeunes, qui tient ces propos dans une tribune pour Libération

S’il prend note des mesures déjà prises par le gouvernement pour soutenir cette tranche d’âge (versement de 200 euros à 800 000 précaires, nombreuses mesures en faveur de l’emploi des jeunes dans le plan de relance…), il appelle aussi de ses vœux une politique transversale pour la jeunesse, plutôt que l’addition de mesures sans liens entre elles : "voilà près de cinquante ans que les gouvernements successifs multiplient les dispositifs en faveur des jeunes, contribuant à l’instabilité et à l’illisibilité des politiques jeunesse, avec comme principale perspective l’accès à l’emploi des jeunes. Ceci a structuré une politique d’accompagnement vers l’emploi inspirant la création du futur Service public de l’insertion. Pour autant, ces politiques n’ont pas endigué la paupérisation et l’augmentation du nombre de jeunes à la rue".

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Des séquelles durables

Dans Slate.fr, le sociologue Olivier Galland revient sur les différentes séquelles que la crise laissera à la jeunesse. La première est d’ordre scolaire : "certain·es professeur·es des lycées professionnels ont fait état de 20% d'élèves dont la trace aurait été totalement perdue durant le confinement, et ce taux est sans doute plus proche de 50% dans certains quartiers sensibles". Les inégalités entre bons élèves et élèves médiocres va donc encore s’accentuer.

Autre séquelle, l’emploi : "le taux de chômage des jeunes était de 24,5% en 2016, l'année précédant l'élection présidentielle ; il était de 19,2% au premier trimestre 2020. Le nombre d'individus au chômage dans cette tranche d'âge a décru de 20% entre les deux dates, un premier indéniable succès... qui risque d'être fortement compromis dans les mois qui viennent"

Pour le chercheur, le pouvoir peut s’attendre à de fortes tensions :  "on sait par ailleurs qu'une partie de la jeunesse, certes minoritaire, mais très active, est radicalisée alors qu'une grande partie est au contraire peu politisée mais demeure très sensible aux sentiments d'injustice. Il n'est donc pas exclu que se cristallise une conscience générationnelle autour de l'enjeu des conditions de vie des jeunes, enjeu auquel peut s'amalgamer la question jamais résolue des rapports difficiles et conflictuels entre une partie de la jeunesse et la police. Si une telle coagulation se produit, cela représentera un grand danger pour le pouvoir politique en place et un foyer de tensions important dans la société".

Chocs multiples

Les chocs qui secouent cette génération ne se limitent en effet pas aux questions économiques et sociales. Aux États-Unis singulièrement, ces dernières se doublent du mouvement pour l’égalité des droits et contre le racisme. C’est ce que note Pierre Haski dans un éditorial de L’Obs : "la « génération Z », née après 1995, est celle qui voit son horizon soudainement s’obscurcir avec les conséquences économiques du Covid-19. Il n’est pas indifférent que ce soit cette même jeunesse qui descende dans la rue contre les violences policières et le racisme. On ne peut s’empêcher de penser à cette année 1968, un autre temps où rien ne se passa comme prévu et où, entre guerre du Vietnam et rejet de la société de consommation, une autre jeunesse entra en scène, durablement. La prise de conscience d’une génération ne fait pas en soi un projet politique, mais elle en est le point de départ, quitte à le perdre en route…".

Un monde nouveau

Face à ces défis, nombre de jeunes prennent leurs responsabilités. Ainsi, l’arrêt forcé de son activité a conduit le DJ de 28 ans Simo Cell à réfléchir à comment travailler de manière plus vertueuse. En effet, avec "33 allers-retours en avion, 30 en train et 2 en voiture" le bilan carbone de son année 2019 lui semble aberrant. Ce pourquoi il imagine de s’organiser à l’avenir autrement : "il s’agit de développer à l’échelle nationale (et des pays voisins) des résidences mensuelles ou bimensuelles et ainsi de jouer de manière plus régulière dans les mêmes villes. Ce sera l’occasion de proposer des sets toujours différents (voire des sets thématiques) et de relocaliser une partie de mes dates".

Dans le même ordre d’idées, il imagine : je "diminuer[ais] mes tournées sur d’autres continents et les [ferais] durer plus de temps. Oui pour jouer à l’étranger mais pas à n’importe quelles conditions. Un séjour prolongé loin de chez moi pourra être l’occasion de collaborer avec des artistes sur place afin de m’inscrire dans une dynamique locale qui fait sens".

Les jeunes aux champs 

Vivre autrement, c’est une aspiration forte de ces jeunes garçons et filles qui ont été nombreux à caresser l’idée de partir à la campagne, parfois en petit groupes communautaires, pour construire un autre mode de vie. Dans Le Figaro, Vincent Grimault insiste sur l’attractivité de ces territoires : "les campagnes sont attractives aujourd’hui parce qu’elles restent des territoires bien équipés. D’ailleurs c’est difficile à faire entendre comme discours parce qu’on entend beaucoup que les services publics ont reculé dans les campagnes. C’est vrai, mais ce que l’on oublie de dire, c’est que sur de nombreux points, elles étaient très bien équipées voire parfois suréquipées. Par exemple en Ardèche ou dans la Drôme il y a plus de cinéma par habitants qu’à Lyon".

Pour la jeunesse d’aujourd’hui, il ne s’agit plus d’opposer ville et campagne, explique Vincent Grimault. Un parcours de vie pourra, à l’avenir, alterner l’un et l’autre. Par exemple, "l’université ne va pas s’implanter demain en campagne. Donc ceux qui font des études continueront de partir en ville pour étudier. En revanche, à la question de savoir si ils retourneront ensuite à la campagne, la réponse est oui, plus encore qu’avant. Finalement c’est ça la grande nouveauté : pouvoir réconcilier deux choix de vie qui étaient irréconciliables pendant longtemps, mener une carrière professionnelle qui nous plaît et le fait de vivre dans un endroit qui nous plaît".

Jeunes abstinents

Une autre question, plus inattendue, se pose à la lecture d’Usbek et Rica : les jeunes ont-il tant de soucis qu’ils n’ont plus envie de faire l’amour ? Lila Meghraoua a mené l’enquête sur la vie sexuelle de la génération Z : "entre 2000 et 2018, le pourcentage de garçons âgés de 18 à 24 ans déclarant n'avoir eu aucune activité sexuelle au cours de l'année écoulée est passé de 18,9% à 30,9%. Les 25-34 ans aussi voient double : en 2000, ils étaient 7% à ne pas avoir eu de relation sexuelle au moins depuis un an ; dix-huit ans plus tard, le pourcentage s’élève à 14,1%".

Rien à voir avec la pandémie, il s’agit d’une évolution au long cours. Les écrans pourraient être en partie responsables de cette chute de libido. "Pour une proportion importante d'individus dans la force de l'âge, binger Netflix ou traîner sur Instagram le soir apparaît aujourd'hui aussi attirant que de coucher avec son partenaire sexuel ou d'en rechercher un : « Il y a davantage de choses à faire à 22 heures qu’auparavant », constate Jean M.Twenge", professeure en psychologie à la San Diego State University et autrice du livre Génération Internet (éd. Mardaga, 2018).

Elan lyrique

Et s’il leur manquait l’élan lyrique d’un Luc Le Vaillant, dans sa lettre à une jeunesse sous COVID ? "Jeunesse, jeunesse, rejette cette capeline d’impossibilités qui t’engonce comme une surblouse de bloc opératoire. Et défais-toi des anxiétés que je te transfuse moi aussi, sans m’en apercevoir".

Cette jeunesse, l’éditorialiste de Libé la voit d’un œil attendri : "jeunesse, jeunesse, je me berçais sans doute d’illusions, mais j’avais l’impression que l’avenir te souriait. Tu ne ressemblais pas à tes devancières. Tu ne fétichisais pas l’activité rémunérée et ne semblais pas prête à perdre ta vie à la gagner. Tu me paraissais même assez encline à réfléchir à un partage de ces richesses qui te manquent encore". 

Il n’y a, heureusement, pas d’âge pour rêver. 

Par Matthieu Garrigou-Lagrange, Laurence Jennepin et l'équipe de la Compagnie des Œuvres