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Paternalisme de l'État en temps de crise. Avec Dominique Moïsi, Najat Vallaud-Belkacem, Jean-Baptiste Mauvais…

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Peut-on parler de paternalisme dans la gestion de crise de l'exécutif ?
Peut-on parler de paternalisme dans la gestion de crise de l'exécutif ?
© AFP - CHARLES PLATIAU

La Revue de presse des idées. Les défauts, supposés français, de l’arrogance et du paternalisme dans la pratique du pouvoir semblent avoir été de mise dans la gestion de cette crise. L’exécutif est en cause, mais les Français ne tendent-ils pas le bâton pour se faire battre ?

Au jeu des comparaisons internationales dans la gestion de crise, les éditorialistes de la presse étrangère s’amusent à pointer le défaut habituel qu’ils attribuent aux Français : l’arrogance. Le géopolitologue Dominique Moïsi rapporte ainsi, dans Les Echos, ce que l’un de ses amis italiens lui a confié au sujet de la gestion française de la crise : "Tout se passe comme si, inconsciemment, vous étiez convaincus que ce qui se passe en Italie ne pouvait pas vous arriver chez vous. A vos yeux, votre État est tellement mieux structuré, votre service de santé tellement supérieur !". Mais si la France a pris de haut la Lombardie aux premiers jours de la pandémie, elle a su aussi, à peine celle-ci arrivée sur son territoire, s’auto-flageller sans retenue : "Nous sommes paradoxalement souvent trop sévères à l'égard de nous-mêmes, mais nous nous comportons à l'égard des critiques venues d'ailleurs, et plus particulièrement d'Europe, comme Cyrano de Bergerac dans la conclusion de la célèbre tirade du nez : "Je me les sers moi-même avec assez de verve, Mais je ne permets pas qu'un autre me les serve". "

Une autre amie de Dominique Moïsi, berlinoise celle-là, lui a dit n'avoir pas compris comment la France avait organisé le confinement : "A Paris, il faut remplir une attestation de déplacement dérogatoire et si je ne la remplis pas ou mal, je paie une amende. A Berlin, pas de document à remplir, pas de sanctions, on me traite comme une adulte".

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Le pouvoir, comme trop souvent, aurait-il fait preuve d’un paternalisme de mauvais aloi, en ne faisant pas confiance ? "Si l'État traite ses citoyens comme des enfants, en exigeant des attestations de déplacement qui ne sont que partiellement levées à partir du 11 mai, pourquoi ces derniers ne se comporteraient-ils pas de manière trop souvent infantile, jouant au chat et à la souris avec les représentants de l'autorité ? De fait, la défiance de l'État à l'égard des citoyens n'a d'égale que celle des citoyens à l'égard des dirigeants".

Infantilisation

Dans une tribune donnée au journal Le Monde, l’ancienne ministre de l’Éducation nationale, Najat Vallaud-Belkacem, évoque également cette relation paternaliste qu’entretiendraient les présidents de la République française avec leurs administrés : "On a un problème structurel en France avec le présidentialisme qui infantilise le peuple et déresponsabilise le Parlement. Les monologues d’un homme seul dans un bureau doré dont on attend tout, la difficulté des maires à faire entendre les spécificités locales et les expertises de terrain, le poids de la bureaucratie… Il y a un problème d’organisation du pouvoir qui appelle une réforme institutionnelle majeure. Ce travers est renforcé par l’insuffisance systématique de concertation avec les corps intermédiaires propre à ce gouvernement".

Le thème de l’arrogance pointe également dans les déclarations de l'ancienne ministre : "On a quand même vu une pratique du pouvoir assez solitaire, parfois opaque et manquant d’humilité. Le manque de transparence dans l’information publique, la faiblesse de la délibération collective ont fini par créer une suspicion, dont les tergiversations sur les masques et les tests sont symptomatiques. Ce n’est pas sain car ça amoindrit la portée des politiques publiques et la confiance dans l’action étatique".

Mais certains observateurs estiment que l’infantilisation n’est possible que pour qui se laisse infantiliser. On peut entendre ainsi la phrase de Bruno Latour dans l’entretien qu’il a accordé la semaine dernière à L’Obs :  "M. Macron gère les Français comme un berger et les brebis hochent la tête et bêlent. C’est une relation très classique de biopouvoir, pour reprendre le concept de Michel Foucault".

Macron peut-il incarner le père ?

Certains commentateurs, convoquant la psychanalyse, vont jusqu’à se demander si ce ne sont pas les Français qui se placent dans une posture adolescente face au pouvoir. C’est l’avis de l’agrégé d’allemand Jean-Baptiste Mauvais, qu’il expose dans le journal L’Opinion :

"Contrairement à nos voisins Suisses et Allemands, dont les niveaux de confiance à l’égard de leurs responsables politiques paraissent surréalistes tant ils sont élevés, la France fonde son identité collective sur l’ébullition et la défiance, le scepticisme et la révolte : nous jouons et rejouons, dans un évident plaisir ou dans un deuil jamais fait, les barricades du passé". 

L’auteur fait ainsi la comparaison avec le tempérament suisse, ou supposé tel : "L’ordre, la propreté, la retenue ou la rétention des pulsions, des selles ou de l’information (en témoigne le secret bancaire) suggèrent une identité helvète que les Freudiens diraient comme coincée au stade anal. Inversement, le rapport forcément et nécessairement conflictuel à celui qui incarne l’autorité suggère une France restée, elle, adolescente, perpétuellement révolutionnaire, prenant tout au sérieux : ayant encore et toujours 17 ans".

Or, nous dit l’auteur en poursuivant sur son canevas psychanalytique, "Emmanuel Macron est trop jeune pour incarner le père des Français. Il est, par intermittence, le père et le jeune frère. Dès lors, les transactions simples décrites par les analystes transactionnels ne sont plus guère possibles : comment se rebeller si, une fois sur deux, le père n’est pas père ?".

Selon lui, ce que beaucoup d’entre nous ne pardonnent pas au président de la République, "c’est qu’il est (inconsciemment), fondamentalement à notre image : un éternel adolescent […] Ultime pied de nez aux codes et aux cadres établis, Macron empêche la relation, le schéma bien connu qui prévalait jusque-là. Macron l’adolescent dit à des Français eux-mêmes éternellement adolescents : "Je vous ai pris votre place."".

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Paternalisme et jacobinisme

La critique de l’arrogance et du paternalisme français peut facilement prendre comme exemple notre système politique, notoirement centralisé. On entend facilement dire que l’échelon local serait toujours le bon, mais qu'il serait empêché par un État trop centralisateur.  L'urbaniste Martin Vanier, dans Télos, ne souscrit pas à cette analyse qu'il trouve facile : "La "petite ritournelle territoriale" n’a pas tardé à reprendre. Passé le pic de crise, cette petite musique bien française, selon laquelle pour tout problème, enjeu ou défi, il y a avant tout une réponse territoriale, celle du local censé être à la bonne échelle, s’entend à nouveau partout".

"Doit-on pour autant en revenir au très classique et stérile face-à-face entre un État technocratique et parisien, et des territoires seuls dépositaires de la proximité ? […] Il faut coordonner les différentes échelles et ne pas jouer le local contre le national".

L’État semble aussi avoir mis un peu d’eau dans son vin. Après un début de confinement très vertical, il a davantage délégué aux régions. Dans l’article de Patrick Roger publié dans Le Monde le 20 mai : "Entre l’État et les collectivités, année zéro ?", les associations d’élus saluent d'ailleurs les bonnes relations entre le pouvoir central et les territoires lors de la crise, mais craignent le retour des "mauvaises habitudes". Nicolas Portier, DG de l’AdCF (Assemblée des Communautés de France), s’en félicite, tout en rappelant la complexité de la gestion d’une crise pareille par le pouvoir central qui est une énorme machine fonctionnant à  l’habitude : "De quoi et de qui parle-t-on ? Du pouvoir exécutif ? De ces méchants de Bercy qui veulent nous serrer le kiki ? Des ministères amis ? Des préfets ? C’est une galaxie. Et il se trouve que, dans cette situation de crise, Bercy a été au rendez-vous". 

"On a besoin de l’État. Les mesures exceptionnelles qui ont été prises, il n’y a que l’État qui peut faire ça. Il joue son rôle assurantiel et, pour le moment, on est plutôt en bonne intelligence sur la manière de comptabiliser les effets de la crise sur les collectivités territoriales".

Peut-on alors espérer que, à la faveur du confinement, les enfants grandissent et les pères s’adoucissent ?

Matthieu Garrigou-Lagrange, avec Anne-Vanessa Prévost et l’équipe de la Compagnie des œuvres