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Patrimoine dans les pays en guerre : une fondation soutenue par la France œuvre pour sa sauvegarde

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A Mossoul en Irak, la fondation ALIPH accompagne la rénovation de la maison Tutunji datant du début du XIXe siècle, utilisée par le groupe Etat islamique comme fabrique d'explosifs et fortement endommagée, avant la libération de la ville en 2017.
A Mossoul en Irak, la fondation ALIPH accompagne la rénovation de la maison Tutunji datant du début du XIXe siècle, utilisée par le groupe Etat islamique comme fabrique d'explosifs et fortement endommagée, avant la libération de la ville en 2017.
- ALIPH - Rosalie Gonzalez

L’Alliance internationale pour la protection du patrimoine dans les zones en conflit (ALIPH) a permis en cinq ans de monter quelque 150 projets, au Moyen-Orient et au Sahel notamment. Une conférence de ses donateurs et partenaires se tient le 31 janvier 2022 au musée du Louvre.

Depuis la destruction en Afghanistan des Bouddhas de Bâmiyân par les talibans en 2001, de nombreux autres joyaux culturels ont été pris pour cible par des groupes islamistes. Les images de la démolition des mausolées de Tombouctou en 2012 et des monuments de la cité antique de Palmyre en Syrie en 2015 ont marqué les esprits.

Au Moyen-Orient, en Afrique, en Asie centrale, dans une trentaine de pays en guerre ou en sortie de crise, en Irak et au Mali notamment, une fondation internationale à l’initiative de la France et des Émirats arabes unis, s’engage depuis mars 2017 dans la protection ou la réhabilitation du patrimoine face aux effets dévastateurs des conflits armés : l'ALIPH, dont le siège se trouve à Genève en Suisse, a vu le jour après la remise d’un rapport du président du Louvre en 2015, Jean-Luc Martinez, à l’ancien locataire de l'Élysée François Hollande et après une tentative de l’UNESCO de constituer un fonds d’urgence, sans succès.

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Cette fondation a été créée sous la forme d'un partenariat public-privé, peu après l’adoption de la Déclaration d’Abou Dhabi sur la protection du patrimoine culturel en péril. Présidée par un de ses principaux mécènes, le milliardaire et collectionneur d’art Thomas Kaplan, elle compte sept États membres : la France, les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite, le Koweït, le Luxembourg, la Chine et le Maroc.

La France, un des principaux bailleurs, a débloqué 30 millions de dollars sur les 80 millions de dollars qui ont pu être collectés depuis cinq ans et participe activement sur le terrain, avec l'intervention du musée du Louvre et de l’Institut national du patrimoine. Des conservateurs de l’armée de Terre jouent aussi un rôle important dans les Opex, les opérations extérieures.

Un Jeudi du mécénat, rencontre organisée par le ministère de la Culture, le 16 décembre 2021, avait pour thème "Soutenir la sauvegarde du patrimoine des effets des conflits armés", à l'approche d'un rendez-vous déterminant. La deuxième conférence des donateurs et partenaires d'ALIPH, le 31 janvier 2022 à Paris, dans le cadre de la présidence française du Conseil de l’UE, avec une soixantaine de pays invités, vise à réunir des moyens supplémentaires et à élargir ses acteurs au niveau européen. 

Dès la Première Guerre mondiale, la sauvegarde du patrimoine était une préoccupation des armées françaises, comme l’illustre cette photo extraite de “Terre information magazine” de novembre 2021.
Dès la Première Guerre mondiale, la sauvegarde du patrimoine était une préoccupation des armées françaises, comme l’illustre cette photo extraite de “Terre information magazine” de novembre 2021.
- TIM - Armée de Terre

La France, pionnière dans la sauvegarde du patrimoine en zones de conflit 

La France, cocréatrice avec les Émirats arabes unis d’ALIPH, est historiquement en première ligne dans la sauvegarde du patrimoine, avec un engagement de l’armée bien avant la signature en 1954 de la Convention de la Haye pour la protection des biens culturels et la ratification en 2017 d’un protocole additionnel qui s’applique aussi bien aux conflits nationaux qu’aux conflits internationaux.

Dès la Première Guerre mondiale, des unités militaires spécifiques ont été déployées dans le Nord et l’Est de la France pour la sauvegarde du patrimoine. Ces collaborations se sont poursuivies dans les années 1920 et 1930 avec des coopérations entre - à l’époque - le ministère des Beaux Arts et le ministère de la Guerre. Dans chaque région militaire, des conservateurs ont notamment été chargés de préparer des évacuations de biens culturels, avant l’entrée dans le second conflit mondial. Ces opérations précèdent celles du fameux groupe des Monuments Men, créé en 1943 par le général Eisenhower. Les quelque 350 hommes de ce groupe, des directeurs et conservateurs de musée, des historiens de l'art, des architectes ou archivistes suivaient la progression des Alliés face aux nazis, pour préserver des combats, les églises, musées et monuments nationaux.   

Et depuis 1996, l’armée française dispose d’une filière de conservateurs, des militaires formés à l’école du Louvre ou à l’Institut national du patrimoine et mobilisables pour des projets concrets sur le terrain. Une filière "unique au monde", souligne le capitaine Timothée Le Berre, de la délégation au patrimoine de l’armée de Terre, avec 22 conservateurs dans ses rangs, pour agir désormais dans les zones de conflits : "Cette évolution est récente, depuis 2018, avec le premier envoi d’un conservateur militaire lors d’une opération extérieure de la France, en Centrafrique pour la réhabilitation du musée national de Bangui__. Cela s’est fait en coopération avec les autorités politiques locales, les autorités culturelles, mais aussi les forces armées centrafricaines qui ont participé à ce projet qui a duré quelques mois et qui permet aujourd’hui au musée national de poursuivre une voie vers une réhabilitation complète, avec le soutien de l’ambassade de France à Bangui. Nous avons pu, dans ce premier jalon, faire un travail d’identification et de préparation à l'accueil des œuvres, dans des conditions plus saines."  

Les forces armées sont par définition les premiers maillons de la chaîne pour la sauvegarde du patrimoine, dans les pays en guerre où les civils ne peuvent pas être immédiatement déployés pour des raisons de sécurité. Le capitaine Le Berre a lui-même été mobilisé en tant que conservateur dans une Opex en 2019 au Mali, pour indiquer à son commandement les lieux à préserver, avant chaque mission. La délégation du patrimoine de l’armée de Terre peut donc apporter très vite son expertise sur le théâtre des opérations, avec un enjeu à la fois culturel et humanitaire, souligne-t-il, auprès des populations concernées : "Le patrimoine joue un rôle essentiel dans l’identité de ces populations et donc au retour vers une situation de paix, une situation normale. La réhabilitation de la culture y participe pleinement. Cela implique une lutte contre le trafic illicite, puisque les zones de guerre sont des lieux ravagés par le pillage. Ce fléau finance énormément les groupes terroristes, comme on a pu le voir en Irak ou en Syrie."

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Priorité d’ALIPH : agir vite !

Avec l’adoption le 14 décembre 2021 de vingt projets supplémentaires pour un montant de 8 millions de dollars, la fondation ALIPH confirme sa position d’acteur majeur de la protection et de la réhabilitation du patrimoine, en portant à près de 150 le nombre des initiatives soutenues en moins de cinq ans, dans une trentaine de pays. Dans le cadre de la lutte contre le trafic illicite de biens culturels dans la région du Sahel, un des nouveaux projets porté par le Conseil international des musées (ICOM) vise à renforcer la sécurité des collections d'une vingtaine de musées burkinabés et maliens. Pour le Musée palestinien de Bir Zeit en Cisjordanie, ALIPH vient de s’engager également à participer à la sauvegarde d’une centaine de thobes, des robes traditionnelles, et à la création d’un nouveau département de conservation des textiles.

Un des nouveaux projets adopté par la fondation ALIPH va permettre la conservation d'une centaine de thobes, robes traditionnelles palestiniennes, au musée de Bir Zeit en Cisjordanie.
Un des nouveaux projets adopté par la fondation ALIPH va permettre la conservation d'une centaine de thobes, robes traditionnelles palestiniennes, au musée de Bir Zeit en Cisjordanie.
- Musée palestinien

Agir avant un conflit, pendant un conflit et après un conflit, c’est ce que ALIPH cherche à faire au plus vite : trois temps d’intervention que détaille Jean-Gabriel Leturcq, chargé de mission auprès de Jean-Luc Martinez, l’ambassadeur pour la coopération internationale dans le domaine du patrimoine et président du comité scientifique de la fondation : "Avant un conflit, il s’agit de prévenir les risques, faire des plans de sauvegarde des œuvres et de sécurisation des musées. ALIPH a par exemple financé un projet en Côte d’Ivoire, en anticipation des dernières élections, pour éviter des pillages, comme cela avait été le cas lors d’un scrutin précédent. Pendant un conflit, moment le plus difficile, il s’agit d’apporter du soutien aux acteurs qui poursuivent leur travail sur le terrain. Après un conflit, il s’agit d'agir souvent dans l’urgence, de stabiliser, de faire un diagnostic avant de mener des projets de plus longue haleine de réhabilitation, quand le temps de paix est retrouvé, avec les autorités. Cela passe par de la formation et de la coopération entre des institutions internationales et les institutions locales qui en raison du conflit ne disposaient pas de tous les moyens nécessaires pour mettre en œuvre les mesures de protection du patrimoine. La lutte contre le pillage et le trafic illicite est aussi très importante sur le rôle que peut jouer la culture dans la reconstruction du tissu social."

Les projets de long terme réclament des études approfondies selon un dispositif d’appel à contributions avec une ou deux dates butoirs par an. Mais ALIPH peut aussi intervenir très rapidement si besoin, grâce à des bourses d’urgence pour la sauvegarde d’un patrimoine confronté à une menace grave de destruction ou de détérioration. C’est une "spécificité de la fondation" explique Jean-Gabriel Leturcq : "N’importe quel opérateur de terrain peut demander un soutien pour des opérations jusqu’à 75 000 dollars. Cette bourse d’urgence est débloquée dans un temps assez court. Cela a été le cas récemment en Irak, au sud de Bagdad, pour empêcher l’effondrement de l’arche monumentale de Ctésiphon datant du VIe siècle, avec l’installation d'échafaudages spécialisés et de capteurs pour surveiller les fissures."

L’arche de Ctésiphon à 40 km au sud de Bagdad sauvée d’un possible effondrement, grâce à des échafaudages montée en urgence, avec le soutien de la fondation ALIPH. Photo prise en décembre 2021.
L’arche de Ctésiphon à 40 km au sud de Bagdad sauvée d’un possible effondrement, grâce à des échafaudages montée en urgence, avec le soutien de la fondation ALIPH. Photo prise en décembre 2021.
- ALIPH

Des projets avec la participation du Louvre et de l’Institut national du patrimoine 

Sur les quelque 150 projets soutenus depuis 2018 par ALIPH, plus d’une vingtaine sont aujourd’hui achevés, affirme la fondation : la sécurisation de sculptures détruites par le groupe État islamique sur le site antique de Hatra, au nord de l’Irak, les reconstructions dans la même région de temples et lieux sacrés yézidis par les ONG World Monuments Fund, Nadia’s Initiative et Mesopotamia, ou encore au Sahel, la préservation au Mali des manuscrits de la bibliothèque Al Aqib de Tombouctou et la restauration de la Grande Mosquée d’Agadez au Niger. 

Œuvre de plus de 2 500 ans, la base du trône du roi assyrien Assurnasirpal II a été pulvérisée par des membres du groupe Etat Islamique, pendant leur occupation de Mossoul, entre 2014 et 2017.
Œuvre de plus de 2 500 ans, la base du trône du roi assyrien Assurnasirpal II a été pulvérisée par des membres du groupe Etat Islamique, pendant leur occupation de Mossoul, entre 2014 et 2017.
- Ivan Erhel, Daniel Ibled / Musée du Louvre

En Irak, le musée du Louvre avec le soutien d’ALIPH est un partenaire très important de la longue et coûteuse réhabilitation du grand musée de Mossoul très fortement endommagé en 2015 par le groupe État Islamique. Le travail se fait "main dans la main" avec les acteurs locaux, dans le cadre de cette intervention à plusieurs niveaux, que détaille la directrice du département des antiquités orientales du Louvre, Ariane Thomas : "De l’expertise, de la logistique, de la main-d’œuvre... nous essayons d’apporter tout cela pour qu’effectivement on puisse ressusciter les œuvres détruites. Comme la base du trône du roi Assurnasirpal II - grand roi d’Assyrie, il y a plus de 2 500 ans - dont l’explosion en plusieurs milliers de pièces, a créé un trou béant au milieu du musée et que l’on s’attache à restaurer."

Avec l’appui du musée du Louvre, la base du trône du roi Assurnasirpal II est reconstitué comme un gigantesque puzzle. Photo prise en 2021.
Avec l’appui du musée du Louvre, la base du trône du roi Assurnasirpal II est reconstitué comme un gigantesque puzzle. Photo prise en 2021.
- Ivan Erhel, Daniel Ibled / Musée du Louvre

Très impliqué en Irak, le Louvre intervient également au Liban, après les explosions dévastatrices du 4 août 2020 à Beyrouth, au musée national dans la capitale, et sur le site archéologique de Byblos qui nécessite aussi d’être fortement soutenu, selon Ariane Thomas : “Face aux destructions et pillages qui entraînent des pertes irrémédiables et qu’il s’agit de prévenir par des actions de sécurisation, de protection et de valorisation aussi. Le musée du Louvre, la renommée de cette institution et de son expertise, joue à cet égard un rôle de tribune pour sensibiliser à l’importance de ce patrimoine qui est l’affaire de nous tous."

L’Institut national du patrimoine (Inp) joue aussi un grand rôle, par la formation des acteurs locaux, sous le signe de la coopération, comme le précise son directeur, Charles Personnaz : "Nous agissons au Liban, en créant une filière de formation des restaurateurs, en aidant la direction générale des antiquités sur place et en intervenant sur des questions spécifiques comme celle des réserves archéologiques. La question des inventaires est cardinale parce qu’à partir du moment où vous ne disposez pas d’une connaissance précise d’un patrimoine, celui-ci est ouvert à toutes les destructions et tous les pillages. Il est donc crucial de faire ce travail-là. Nous nous sommes rendus très récemment à Gaza, en octobre 2021, pour des formations de professionnels chargés d’entretenir le patrimoine archéologique très riche dans cette zone de transit depuis l’Antiquité, entre l’Egypte et le Levant. Nous intervenons dans le Caucase également, avec un plan de formation des professionnels arméniens tout en gardant des liens avec les professionnels azerbaïdjanais et géorgiens."

Charles Personnaz estime qu’il y a depuis les années 2010 une prise de conscience parmi les acteurs du patrimoine à intervenir conjointement : "Une prise de conscience à l’occasion des grandes destructions observées au Levant, en Syrie et en Irak notamment, et maintenant aussi en raison des menaces qui pèsent sur le Caucase. Une véritable prise de conscience et dans l’intérêt des populations locales, pour que soient préservées leurs racines, tout simplement !

En Irak, l’Institut national du patrimoine, en partenariat avec la BnF, a travaillé à la conservation préventive de manuscrits, pendant toute la durée de l’occupation du pays par le groupe État islamique. Et dans la ville de Mossoul rasée par les combats de sa reprise aux djihadistes, la restauration des édifices religieux, églises et mosquées ravagées, s’est faite avec un financement d’ALIPH et l’appui de l’Inp, explique son directeur : "Elle a pu être entreprise grâce à des associations qui travaillent sur le terrain, soutenues par des institutions comme la nôtre qui donnent des conseils et qui envoient des restaurateurs, des experts permettant de garantir que cette restauration se réalise dans les meilleures conditions possibles.

Charles Personnaz salue ALIPH comme "un nouvel outil de la diplomatie internationale dont on mesure l’utilité quelques années après sa création, un outil extrêmement réactif ! Pour avoir moi-même rempli des dossiers de demandes de financement, c’est adapté aux besoins et cela nous permet d’agir vite !"

La fondation soutenue par deux grands mécènes, deux milliardaires et passionnés d’art, l’Américain Thomas Kaplan et le Suisse Jean-Claude Gandur, espère maintenant attirer d’autres partenaires privés et grossir ses rangs au niveau européen : un élargissement des pays membres est un des objectifs de la deuxième conférence internationale d’ALIPH programmée au musée du Louvre, ce 31 janvier 2022.  

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