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Paul Ricœur : "J'ai toujours vécu la vie philosophique comme un conflit"

Paul Ricœur en 1990.
Paul Ricœur en 1990.
© AFP - Ulf Andersen/Aurimages

1994. Paul Ricœur se raconte dans "Du jour au lendemain" au cours de trois émissions sur France Culture en 1994. Nous vous proposons d'écouter le premier entretien dans lequel le philosophe parle de la nature de la philosophie, de sa vocation et livre son analyse politique de l'université française.

Au micro d'Alain Veinstein, dans "Du jour au lendemain", Paul Ricœur raconte comment il a d'abord tenté de fuir la philosophie en se lançant dans des études de lettres, parce qu'il trouve que la philosophie "c'est dangereux" du fait de la "nature conflictuelle de la réflexion philosophique".

Je n'ai cessé d'affirmer cela, qu'une œuvre achève sa course dans l'acte de lecture. [...] Le lecteur apporte avec lui son monde et en somme il est en débat avec l'œuvre qui lui propose aussi un visage du monde. La lecture est une sorte de lieu de conflit central entre ce que propose l'œuvre à être lue et ce que le lecteur apporte avec ses attentes, ses refus... C'est donc une bataille.

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Le philosophe revient sur son enfance, sa voracité de lecteur des grands textes littéraires, "la rencontre de Dostoïevski très tôt a été absolument décisive". Dès sa jeunesse dans l'après-guerre, orphelin de père et de mère, il s'est senti indigné et a réfléchi sur la conscience du mal et de la violence : "J'ai eu la chance d'avoir une culture politique aussi forte que ma culture protestante."

Il dit avoir été un "écolier heureux" puis "un enseignant heureux" tout en étant très critique à l'égard du système universitaire français. Il raconte son expérience de mai 68 puis compare les modèles universitaires américain et français.

Le système français, voulant être égalitaire dans son recrutement, et légitimement, c'est notre choix, mais le prix à payer est très lourd. Vous avez des auditoires absolument hétérogènes. [...] Je crois que les systèmes universitaires reposent sur des présupposés qui ne peuvent pas changer parce que c'est un produit de l'histoire, c'est très compliqué. Ils ne peuvent se corriger que selon leurs propres capacités internes d'évolution.

Pour conclure la discussion, Paul Ricœur s'interroge sur le rôle du philosophe dans la société et s'inquiète de la crise de la représentation politique dans la démocratie. Il remarque avec regret la "distance excessive entre le corps politique et la classe politique" et il ajoute que "c'est probablement à cela qu'il va falloir remédier dans les années et les décennies à venir."

Paul Ricœur au micro d'Alain Veinstein dans "Du jour au lendemain" sur France Culture le 18/05/1994.

45 min

Nous appartenons à d'innombrables groupes [...] et donc est-ce-que ce ne serait pas ces appartenances multiples qui devraient trouver une certaine représentation politique ? Peut-être comme à un moment donné, mais ça n'avait pas eu de suite, l'idée d'une seconde chambre, comme un Sénat qui nous représenterait à travers tous les corps intermédiaires auxquels nous appartenons. La Révolution Française a tellement détruit les corps intermédiaires que nous sommes seuls un à un devant un pouvoir lointain.

  • "Du jour au lendemain"
  • Première diffusion le 18/05/1994
  • Production : Alain Veinstein
  • Réalisation : Bernard Treton
  • Archive INA - Radio France
  • Indexation web : Odile Dereuddre, de la Documentation de Radio France