Pavel Chinsky : "La Russie restera très enclavée, malgré l’aide envoyée à l’Italie et aux États-Unis"

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Pavel Chinsky : "La Russie restera très enclavée, malgré l’aide envoyée à l’Italie et aux États-Unis"

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"Quarantaine" , près de Saint-Petersbourg, 3 mai 2020
"Quarantaine" , près de Saint-Petersbourg, 3 mai 2020
© AFP - Olga MALTSEVA

Coronavirus, une conversation mondiale. Alors que le nombre de malades du coronavirus continue d'augmenter en Russie, l'historien et directeur général de la Chambre de Commerce et d'Industrie France-Russie nous explique pourquoi ce sont surtout les conséquences économiques de la crise qui sont mises en avant dans le pays.

Face à la pandémie de coronavirus, Le Temps du Débat avait prévu en mars une série d’émissions spéciales « Coronavirus : une conversation mondiale » pour réfléchir aux enjeux de cette épidémie, en convoquant  les savoirs et les créations des intellectuels, artistes et écrivains du monde entier. Cette série a dû prendre fin malheureusement après le premier épisode : « Qu'est-ce-que nous fait l'enfermement ? »

Nous avons donc décidé de continuer cette conversation mondiale en ligne en vous proposant chaque jour sur le site de France Culture le regard inédit d’un intellectuel étranger sur la crise que nous traversons.

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Depuis le 24 avril, Le temps du débat est de retour à l'antenne, mais la conversation se poursuit, aussi, ici.

Aujourd'hui le Franco-Russe Pavel Chinsky, historien spécialiste de l’histoire politique et culturelle de l’Union soviétique et directeur général de la chambre de commerce et d'industrie France-Russie pointe ce que la crise révèle de la fragilité du tissu économique russe. 

Le traitement médiatique de l’épidémie en Russie consacre une place bien plus importante aux conséquences économiques de la crise qu’à ses conséquences sanitaires. Cela s’explique notamment par le rapport que les Russes entretiennent avec la mort. Elle était omniprésente dans les années quatre-vingt-dix, où l'on pouvait dénombrer 2 100 000 décès pour 1 500 000 naissances et 1 600 000 avortements par an. Quelques décennies auparavant, le pays était sorti exsangue de la Seconde Guerre mondiale, toute famille ayant perdu au moins l’un de ses membres. Ce rapport particulier à la mort doit aussi beaucoup aux rites religieux ;  les funérailles se font la plupart du temps à cercueil ouvert dans la liturgie orthodoxe.

Les médias ont raison de pointer le caractère vulnérable du tissu économique russe. Son problème réside dans la fragilité de la classe moyenne et dans la précarité d’un réseau de petites et moyennes entreprises qui souffre d’un mode de gestion encore très largement soviétique. Dans certaines régions, les usines peinent à survivre, leurs ouvriers sont payés en retard, alors qu’une petite oligarchie tire de gros revenus de la vente de matières premières. Cette classe moyenne a notamment été la victime principale des réformes de privatisations des années quatre-vingt-dix puis des crises financières qui ont suivi. Aujourd’hui, elle ne peut s’appuyer sur une armature sociale digne de ce nom. 

Le pouvoir ne donne pas vraiment l’impression de suivre un cap. Par exemple, il existe une liste qui recense les sociétés ayant un rôle névralgique dans la crise : on y trouve des fabricants d’équipements sanitaires bien sûr, mais aussi une chaîne de bookmakers… Pourquoi ? Parce que ce business fructueux donne lieu à une lourde imposition et représente une source de revenus conséquente pour l’État. 

Bref, quels sont les critères pour figurer sur cette liste hétéroclite ? Est-ce que cela vaut le coup, pour des entreprises, de gaspiller de l’énergie et des moyens pour y figurer ? Quels avantages en tirer ? Autre exemple : le 24 mars, le président Poutine a innové en décrétant non pas un confinement mais des « vacances », des jours fériés pendant lesquels on peut travailler, ce qui ne correspond à rien dans le code du travail.

Ce sont ces manques d’informations que nous cherchons à pallier via la Chambre de Commerce et d’Industrie France-Russie, en informant notre communauté, en faisant du lobbying à destination des administrations russes pour leur soumettre des recommandations. Nous travaillons également à la question des barrières douanières afin de favoriser les flux, puisque tout ce qui empêche la dynamique économique de jouer à plein doit être atténué. De ce point de vue, je suis pessimiste concernant la levée des sanctions contre la Russie une fois la période la plus dure de la pandémie passée. Cela irait pourtant dans la logique des choses… Mais au contraire je pense que la Russie restera très enclavée, malgré l’aide envoyée à l’Italie et aux États-Unis. Paradoxalement, peut-être que cet isolement la protégera par ailleurs des répercussions graves de la crise du coronavirus.

Emmanuel Laurentin avec l’équipe du « Temps du débat ».

Retrouvez ici toutes les chroniques de notre série Coronavirus, une conversation mondiale.