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"Pays réel" : quand le porte-parole du gouvernement cite Maurras

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Charles Maurras à l'Accadémie française, le 8 juin 1939
Charles Maurras à l'Accadémie française, le 8 juin 1939
© Getty - Gamma-Keystone

Benjamin Griveaux, porte-parole du gouvernement, confondant Charles Maurras et Marc Bloch, ça fait désordre. Mais derrière l'erreur, se pose la question de la référence au "pays réel", qui est bien maurrassienne, et embarque avec elle une dénonciation raciste, démagogique et antisémite des élites.

Benjamin Griveaux, porte-parole du gouvernement, était sur France Inter ce mercredi 15 novembre, où il entendait vanter le côté tout-terrain de l’Exécutif. Dans un plaidoyer pro-domo, il racontait par exemple, en début d’interview, comment Emmanuel Macron avait demandé à ses ministres, à l’occasion d’un récent Conseil des ministres, “de se rendre chaque semaine dans les régions”... “mais d’y amener nos directeurs d’administration centrales qui parfois, ont une vision un peu parisienne, un peu jacobine de ce qui se fait en région”.

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Le journaliste Nicolas Demorand l’interrompt : “Donc c’est les technocrates qui vont rencontrer le réel ?” Demi-sourire de Benjamin Griveaux, qui semble content de pouvoir faire mouche, et qui répond, d’un air entendu : “C’est le pays légal qui rencontre le pays réel, pour reprendre les propos de Marc Bloch il y a bien longtemps.”

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Le “pays réel” par Marc Bloch ? Benjamin Griveaux confond en fait avec Charles Maurras. Les deux hommes furent contemporains, puisqu’une demi-génération à peine les sépare (Bloch, né en 1886, était le plus jeune des deux). En dehors de ça, pas grand-chose en commun entre Maurras, essayiste et homme politique réactionnaire qui compta parmi les piliers de L’Action française, et Bloch, historien fondateur avec Lucien Febvre de l’Ecole des Annales, et qui, résistant durant la Seconde Guerre mondiale, sera assassiné par la Gestapo le 16 juin 1944. 

Les quatre Etats confédérés, pas n'importe quelle classe dirigeante

Bloch n’a évidemment jamais parlé du “pays réel” pour la bonne raison que cette expression porte en elle un paradigme bien précis : l’idée d’une dénonciation des élites, brocardées sur pièces (quand quelqu’un oppose explicitement “pays réel” et “pays légal”) ou en creux. Car c’est la classe dirigeante qui devient le “pays légal” chez Maurras. Mais pas n’importe quelle classe dirigeante : chez Maurras, “le pays réel” désigne ce que l’académicien royaliste et antidreyfusard théorisera comme “les quatre Etats confédérés”.

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Ces “quatre Etats confédérés” rassemblent les juifs, les protestants, les franc-maçons et “les métèques”, c’est-à-dire les étrangers, que Maurras appelle comme au temps de la Grèce antique. Dans De la liberté suisse à l’unité française, un texte de 1905 publié en plusieurs épisodes dans La Semaine littéraire en Suisse, puis repris par La Gazette de France, Charles Maurras écrivait par exemple que la décrépitude de l’Etat républicain avait atomisé la nation, livrée à elle-même et à la merci de groupes d’intérêts minoritaires mais surreprésentés dans les fonctions dirigeantes :

Ces minorités ont fini par constituer automatiquement, et sans y avoir grand mérite, les seules organisations distinctes et libres, sur ce territoire livré d'un bout à l'autre au fonctionnariat, même religieux. Le seul contrepoids à leur force provint des Congrégations. Mais celles-ci ne pouvaient pas exister sans révéler quelque puissance, et leur puissance inquiétait naturellement un pouvoir centralisé, de sorte qu'elles ont été soumises à un régime de tribulations périodiques qui leur interdisait de rien fonder. Le rôle des juifs, des protestants, des étrangers fraîchement naturalisés et des organisations maçonniques ressembla donc de plus en plus à un privilège public. Privilège de fait, qui put être ignoré d'un certain nombre de ceux qui en bénéficient ; leurs oligarchies fédérées par un intérêt naturel n'en ont pas moins tout pris : finance, Conseil d'État, universités, magistrature, administration, académies. Ce serait encore peu de chose si la direction des affaires nationales n'était viciée par la prépondérance de ces éléments étrangers excentriques à la nation !

Le grand-père du "lobby juif et franc-maçon"

On retrouve ce texte dans Quand les Français ne s’aimaient pas, un recueil que Maurras fera paraître en 1916, avant une deuxième version, non caviardée par la censure, dix ans plus tard. Quand Maurras théorise ce qui servira au fond de substrat idéologique à l’expression, toujours active aujourd’hui, de “lobby juif et franc-maçon”, Marc Bloch n’a pas vingt ans. 

Fils d’un professeur d’histoire normalien originaire de Lyon, Bloch a grandi à Paris où il fait ses études, au lycée Louis-le-Grand puis à l’Ecole Normale supérieure. Il est juif, et s’apprête à partir étudier deux ans en Allemagne, une fois l’agrégation en poche. Mobilisé durant la Première Guerre mondiale, exclu de la fonction publique en 1940 parce qu’il est juif, Bloch s’engagera dans la résistance dans un groupe proche de Jean Moulin. Au même moment, Maurras, décoré de la Francisque, sera souvent décrit en éminence grise et occulte du Maréchal Pétain même si l’un est monarchiste, l’autre républicain - au grand regret de certains négationnistes à l'instar de Robert Aron qui le trouvera “gouvernemental et conformiste”.

"Vrais gens", "France d'en-bas", "pays réel"...

Quand Benjamin Griveaux attribue à Marc Bloch la paternité de l’expression “pays réel”, c’est non seulement une erreur, mais aussi un profond contre-sens historique. L’expression “pays réel” est en effet très située historiquement, mais aussi politiquement. Elle ne désigne pas seulement “la vraie vie” contre ceux que Nicolas Demorand appelle “les technocrates”, comme hier Jean-Pierre Raffarin avait dit “la France d’en-bas” ou comme les médias peuvent encore évoquer régulièrement “les vrais gens”. L’expression “pays réel” est explicitement ancrée sur l’aile la plus droitière de l’échiquier politique. D’ailleurs, en 1936, lorsqu’un certain Hubert d'Ydewalle créera un journal fasciste en Belgique, il l’appellera Le Pays réel (entre 150 000 et 200 000 exemplaires tout de même par numéro, nous apprennent au passage les historiens spécialistes de l’extrême-droite belge).

Dans le discours politique, c’est aussi sur le flanc droit de l’échiquier qu’on trouve traditionnellement les traces les plus nombreuses de la référence maurassienne. Ainsi, en février 2018, Slate épinglait Laurent Wauquiez évoquant “la France du réel”, deux ans après que l’état-major de François Fillon brocarde "un décalage entre la médiasphère, les sondages et le pays réel” et tandis que des groupes anti-avortement comme Civitas participent chaque année à “la fête du pays réel”.  

Mais il y a des exceptions, et à gauche aussi, on a pu trouver quelque écho à l’expression de Maurras, à l’instar de Julien Dray ou de Kader Arfi, conseiller de François Hollande, qui, pas très différemment de Benjamin Griveaux, vantait à l'automne 2016 le déplacement en province de François Hollande comme “une prise de contact avec le pays réel” : "C'est important qu'il sorte un peu du bunker élyséen, qu'il parle depuis un territoire éloigné des grandes métropoles. C'est une prise de contact avec le pays réel, pas le pays des 7e ou 8e arrondissements parisiens."

 Jeudi, en début d’après-midi, alors que la boulette de la matinale sur France Inter tournait largement sur les réseaux sociaux, Benjamin Griveaux s’excusait : il était “mal réveillé”.

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