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Peau humaine tatouée à vendre contre vie meilleure : retour sur deux siècles d'exhibition glaçante

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Dans les fonds de la BNF, cette image de Kabris est légendée : "Joseph Kabris, natif de Bordeaux, Vice Roi et Grand Juge des îles de Mendoça".
Dans les fonds de la BNF, cette image de Kabris est légendée : "Joseph Kabris, natif de Bordeaux, Vice Roi et Grand Juge des îles de Mendoça".
- Martinet, Bibliothèque nationale de France

Au début du XIXe siècle, on faisait ses choux gras de rêves d'empailler, dépecer, ou découper des hommes et des femmes extraordinaires exhibés dans des spectacles très courus.

L’homme qui a vendu sa peau est le film de la réalisatrice tunisienne Kaouther Ben Hania, en lice pour l’Oscar du meilleur film étranger, le 26 avril prochain. Le pitch fait froid dans le dos : une œuvre d’un artiste flamand, tatouée sur le dos d’un migrant syrien, volontaire, reviendra au collectionneur qui l’a achetée. Après la mort de son porteur, certes. Mais en contrepartie d'une vie meilleure.

Improbable en plus d’être glaçant ? Sauf que le long métrage est inspiré d’une histoire vraie. Le plasticien néerlandais s’appelle Wim Delvoye et c’est lui qui avait ouvert un poste de tatouage, en 2006, à sa galerie de Zurich, Pury & Luxembourg. Il proposait un contrat à un cobaye : se faire tatouer le dos, et accepter d’être exhibé, en contrepartie d’un prix. Et accepter que, à sa mort, la peau de son dos soit dépecée, puis tannée, avant d’intégrer la collection privée de l’acquéreur. Au bout de deux ans, la galerie suisse avait trouvé un acheteur en la personne d’un collectionneur installé à Hambourg. Deux cabinets d’avocats seront mandatés pour ficeler la transaction, à hauteur de 150 000 euros. 

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S’emparant de cette histoire, c’est la réalisatrice tunisienne qui ajoutera la dimension Nord-Sud, le contexte de guerre civile syrienne, et l’urgence de l’exil pour des millions de Syriens depuis dix ans que la guerre dépèce leur pays. Mais l’intersection du tatouage et de ce marché ahurissant, sur fond de société du spectacle poussée à son comble, évoque toute une tradition d’exhibition. Ainsi, en octobre 1822, on pouvait lire dans la presse locale du Valenciennois, dans le Nord de la France : “Décès [...] Du 23 Joseph Kabris, ex-vice-roi.” La nouvelle avait mis sept jours à paraître, à la rubrique “Etat civil”, car dans les jours qui avaient immédiatement suivi le décès, le sort de ce mort-là avait fait l’objet d’un petit suspense : un riche industriel de Calais avait des vues sur sa dépouille. En “amateur de choses rares”, il envisageait d’en faire l’acquisition pour l’empailler. Car ce Joseph Kabris, qu'on menaçait de dépecer alors qu'il venait de mourir, était tatoué des pieds à la tête. La municipalité s’empressera de le faire inhumer dans la fosse commune pour l’éviter, rapporte l’historien Christophe Granger dans le magnifique Joseph Kabris, ou les possibilités d’une vie, paru chez Anamosa à l’automne 2020.

Dans cette formidable enquête de quinze ans, l’auteur dit très bien en quoi ce corps tatoué d’un natif de Gascogne devenu le gendre d’un roi du bout du monde est bien sûr spectaculaire… et, tout à la fois, secondaire. Ces tatouages-là, qui ont ourlé la notoriété d’un homme, sont comme la trace incorporée d’un périple hors normes, et la marque à même la peau d’un itinéraire à la fois intime et social, à travers les mers et jusqu’à trois mille kilomètres de Bordeaux, où il avait vu le jour en 1780. De la Gironde jusqu’aux Marquises, en Océanie, en passant par la pêche à la baleine, la cour impériale en Russie, Louis XVIII et les barnums de foires plus ou moins soucieuses de raffinement, c’est à l'étoffe de ce qui trame une vie, et ses ruptures biographiques comme autant de rebonds, de compétences et de ressorts, que Christophe Granger invite à réfléchir. L’historien pose au fond cette question simple et vertigineuse : 

C’est quoi, une vie ?

Celle de Kabris a changé d’initiale comme on se réinvente en un looping sur soi-même. Né Cabris, il sera Kabris, à son retour en France, en 1817. Il a 37 ans. La lettre dit l’exotisme, et la construction d’un récit d’ailleurs : l’individu devient son propre personnage, et son nom qui devient célèbre, est le théâtre de sa mise en scène. Il est “le monde en personne”, écrit Christophe Granger, qui nous apprend que c’est un célèbre entrepreneur de spectacles qui a imaginé ce léger changement de nom comme un pastiche marketing. Ce corps tatoué aux antipodes est à la fois son viatique, son objet et le support d’un spectacle qu’il s’invente de lui-même comme un récit de soi. Corps et mots puisque Joseph Kabris récite un texte homologué en préfecture : au cabinet de curiosités du Palais-Royal, à Paris, il se produit chaque soir de 19 à 21 heures, deux représentations à la suite. 

Dans la presse de l’époque, on vante son spectacle et ses tatouages font sensation : c’est cet homme-là qui remplace Munito, le chien savant que tout-Paris s’arrachait et qui avait triomphé du fils du Duc d’Orléans aux échecs. De méandre en accostage éphémère, l’itinéraire de Kabris nous plonge dans des mondes inconnus. Mais son retour en France, où il est reçu par le roi Louis XVIII qui lui donne de l’argent, est aussi un voyage dans une société du spectacle. C’est là que Kabris trouve à convertir ses tatouages et, entre les lignes bleutées sur l’épiderme, l’histoire de sa vie. A l’époque en effet, les savants français ne se précipitent guère pour envisager l’homme sous l’angle des Lumières. Ca aurait pu : un peu plus tôt avant lui, et ailleurs aussi, ça a été le cas pour d’autres voyageurs charriant la connaissance des confins à même leur vie, ou leur peau. Mais en France, au début du XIXe siècle, Kabris n’est pas tant un support au savoir qu’un élargissement de l’imaginaire, et une curiosité esthétique. C’est depuis cet endroit-là que son histoire fait le plein - 3 francs la représentation, plein tarif.

Portrait de Joseph Kabris, 1817.
Portrait de Joseph Kabris, 1817.
- Louis-Etienne Bougon, Bibliothèque nationale de France

Un "homme extraordinaire"

Dans la presse et les salons de la bonne société, on vante la prestation d’un “homme extraordinaire”. Mais les tatouages, “singulières décorations” écrit par exemple le Journal de Paris, ne suffisent pas au spectacle : c’est autant son histoire, et sa capacité à la mettre en mots et en scènes, à se fondre dans la peau de cet objet de curiosité qu’il a charpenté depuis sa propre histoire, que ces tatouages, que Kabris vend au plus offrant - en l'occurrence, les entrepreneurs de spectacles. Car c’est bien de l’économie du spectacle, et de la place qu’un individu peut y occuper, que nous parle au fond cette enquête sur le fil d’un homme. Dès le siècle précédent, Paris avait découvert déjà d’autres tatoués, et Granger écrit que “la présentation de corps marqués, ceux des Esquimos ou des natifs des Amériques, a déjà retenu les salons européens au XVIIIe siècle”. On y louait par exemple ces sauvages durs au mal qui ne craignent pas l’aiguille qui creuse son sillon dans la peau, et auréole le tatoué. Sous la Restauration, les tatouages se répandent aussi chez les prisonniers ou dans la marine, et au mitan du XVIIIe siècle, Kabris n’était pas né que des échoppes de “piqueurs publics” ouvraient en ville. 

Si, en 1817, Paris s’entiche des dessins qui couvrent le corps de Kabris ce n’est pas tant pour la nouveauté qu’ils dévoilent, mais pour la trame d’une histoire qui s’est plusieurs fois réinventée au bout du monde. Les tatouages de Kabris sont comme une géolocalisation a posteriori ; un marqueur qui graverait, pour toujours, “il est passé par ici”. Mais alors ce “ici” n’est pas seulement géographique ou exotique, mais bien davantage l’épreuve du monde à la hauteur d’une vie - aussi singulière soit-elle : c’est un ici qui embarque le tour des mers, le naufrage, la prison, l’amour d’une princesse, la rencontre du cannibalisme, l'expérience d’un mariage qui joue à saute-moutons avec à peu près toutes les frontières. Son corps donne chair à cette histoire-là, et à même sa chair, c’est l’expérience de ce monde dilaté qui prend corps, et que Kabris monnaie. Il convertit sa vie aux attentes sociales.

Rétrogradé

Ainsi, c’est l’économie des spectacles de curiosités qui absorbe Kabris autant que lui saisit quelque chose d’une opportunité d’en vivre. L’essor de l’univers de ces curiosités est celui d’un itinéraire bis : lorsqu’en 1806, la loi décidera quels spectacles pouvaient se réclamer du théâtre (ou pas), ce monde florissant de l’animation étrange sera relégué du côté subalterne. Magiciens, acrobates, contorsionnistes, animaux savants, et jeux d’optique voisineront pour plusieurs décennies avec l’exhibition de corps étranges. Mais ce monde-là, prisé de la bourgeoisie et de la noblesse qui fréquente les cabinets de curiosités et autres épicentres de l'illusion est aussi un lieu où le désir d’étrangeté s’émousse, et la curiosité trépide par à-coups brutaux. Au bout de deux mois, Kabris ne fait déjà plus le plein : d’autres corps étranges et numéros divertissants le remplacent déjà. Entrepreneur de lui-même, Kabris conserve sa coiffe de plumes blanches dressées bien haut, et ce récit qu’il irrigue de son verbe et de ses gestes. Il se met alors à se produire dans les foires de province. Une vie de routes, de cahutes et de côte qui s'effrite, en vérité : il n’est plus le vice-roi des Marquises reçu par le roi de France, mais ce sauvage de cafés, au tarif en berne. Lui qui maîtrisait les codes de la haute société cultivée se produit désormais devant un public frustre à La Rochelle, Troyes, Reims ou Le Havre à raison de 30 ou 50 centimes la représentation - à peine le prix d’un litre de vin rouge. L’issue du récit est pour bientôt, et Christophe Granger écrit :

Kabris se tenait là. Au loin, on pouvait entendre la clameur des bateleurs de la ménagerie, et lui était là, debout avec ses phrases, parlant comme pour lui seul, sans regarder personne. Il racontait ce qu’avait été sa vie, comme si à ce moment précis il n’en faisait déjà plus partie.

Loin depuis le temps des salons royaux et les curiosités prisées de la haute société, sa valeur sur le marché du spectacle a ainsi passablement dégringolé déjà, lorsque Joseph Kabris meurt, à 42 ans, des suites d’une infection. Sans avoir pu rejoindre les Marquises et en passant à un cheveu de se faire empailler pour un industriel calaisien. En rythme avec la cote de Kabris, vice-roi bien nu, c’est le prestige du monde de l’extraordinaire qui s’effrite à mesure qu’on avance dans le XIXe siècle. L’invention des freak shows, ces cabinets de curiosité à la fois plus trash et plus rigolards, remonte à cette époque-là. A ce point de rencontre entre des “hommes extraordinaires” et un marché qui les exhibe comme on dépècerait, on peut distinguer les ressorts de l’hégémonie, un certain rapport à l’autre et tous ses linéaments. L’institutionnalisation des freak shows doit beaucoup à un certain Monsieur Barnum, outre-Atlantique (le même Barnum qui laissera son nom aux grandes tentes amovibles qu’on appelle toujours ainsi). 

A l’orée de sa fortune, Barnum allait démarrer dans le monde du bizarre sur une aubaine au goût de supercherie : il achète une esclave pour l’exhiber. Mais pas en tant que n’importe quelle esclave puisque l’attraction vante une esclave noire, aveugle et tétraplégique. Et assure aux curieux que cette femme, du nom de Joice Heth, âgée de 161 ans, aurait été, un jour, la nourrice de George Washington. C’est-à-dire, rien de moins que le premier président des Etats-Unis d’Amérique. A la mort de Joice Heth, Phineas Taylor Barnum, jamais avare de spectaculaire lucratif, organisera une autopsie publique géante. C’est un chirurgien qui se charge de l'opération au New York City Saloon, et le ticket d’entrée est fixé à 50 cents. Quelque 1500 personnes assisteront ce jour-là à l’autopsie, cette année 1836. L’attraction, qui bénéficie d’une couverture médiatique astronomique, propulsera la renommée de Barnum. Elle scellera aussi l’invention des spectacles raciaux, comme autant de peaux mortes d’un rapport à l’altérité où, contrairement à Kabris, le Gascon devenu vice-roi au bout du monde, les intéressés sont loin de construire leur propre récit.