Publicité

Pêche électrique : technique innovante ou menace pour la pêche traditionnelle ?

Par
Le port de Den Helder, aux Pays-Bas, est le berceau de la pêche électrique.
Le port de Den Helder, aux Pays-Bas, est le berceau de la pêche électrique.
© Maxppp - Ton Koene

Le Parlement européen se réunit ce mardi en séance plénière pour décider s’il donne son feu vert à l’élargissement de la pêche électrique. Un type de pêche qui suscite de nombreuses oppositions, avec des interdictions dans de nombreux autres pays du monde.

Pêcher à l’aide d’électrodes. Le Parlement européen doit décider ce mardi en séance plénière si la pêche électrique doit "être interdite ou largement autorisée", selon les termes du communiqué. Les eurodéputés doivent confirmer ou infirmer le vote de la commission de la Pêche du Parlement du 21 novembre dernier (ils ont voté pour la généralisation de la pêche électrique dans l’Union). Une décision scrutée par les opposants à ce type de pêche : des pêcheurs, des poissonniers, des ONG, des scientifiques, mais aussi des élus notamment français, de tous bords politiques, des chefs cuisiniers, des groupes industriels. Pourquoi cette pêche suscite une bronca ? Et ailleurs, en dehors de l'Europe, comment est-elle perçue ?

La pêche électrique est une technique de pêche utilisée uniquement par les chaluts à perche. "Un chalut à perche est un filet en forme d’entonnoir traîné sur les fonds marins, explique Didier Gascuel, enseignant-chercheur spécialisé en écologie halieutique à Rennes. Ce filet est maintenu ouvert latéralement par une grande perche, de 4 à 12 mètres selon les bateaux. Ce chalut à perche est un engin extrêmement lourd, qui colle sur le fond, à l’entrée du chalut, il y a des chaînes pour bien racler le fond". Ce chalut, considéré comme très impactant pour les fonds marins, car il les racle, pêche essentiellement les poissons plats : les plies, les soles, mais aussi les turbots. Et ce sont en grande majorité les Néerlandais qui utilisent ces bateaux. Voilà pour l’engin classique.

Publicité

Depuis une dizaine d’années, les pêcheurs ont commencé à équiper ce chalut à perche "d’électrodes, espacées tous les mètres ou les deux mètres, poursuit le chercheur. Elles envoient des impulsions électriques qui touchent les organismes sur les fonds marins. Les poissons ont une réaction de contraction, se décollent du fond et sont plus facilement attrapables."

Cette technique permet de moins racler le fond, de pêcher plus de poissons, en consommant moins de fioul qu’un chalutier classique, car la force de traction est plus faible. 

© AFP - VINCENT LEFAI, KUN TIAN

A titre expérimental dans l’Union européenne

La pêche électrique est interdite en Europe depuis 1998. Mais en 2007, des dérogations ont été accordées par la Commission européenne pour la Mer du Nord. Et ce, à titre expérimental. Chaque Etat membre de l’UE peut équiper en électrodes jusqu’à 5% de sa flotte de chalutiers à perche, et d’après la Commission européenne, "la tension réelle entre les électrodes ne doit pas excéder pas 15 V". 

La France comme les Anglais n’utilisent pas cette méthode de chaluts à perche qui est assez minoritaire chez les pêcheurs européens. L'essentiel des chaluts sont à panneaux (un filet avec deux panneaux verticaux qui agissent comme des ailes qui s’ouvrent quand le filet est tiré). En revanche, les Pays-Bas ont en majorité des chaluts à perche et se sont donc équipés en électrodes. Selon l’ONG spécialisée dans la défense des océans, Bloom, les Néerlandais dépasseraient largement les quotas, pour atteindre les 28% de leur flotte. 

Pour les pêcheurs néerlandais qui utilisent cette pêche, leur rentabilité augmente de 20% par rapport à la pêche traditionnelle. Autre argument avancé : c’est bon pour l’environnement. La pêche électrique permettrait selon eux, de réduire de 20 à 40% la consommation de fioul des bateaux.

La pêche traditionnelle menacée

Pour les pêcheurs français, cette pêche est néfaste. Ils dénoncent d’abord une "concurrence déloyale", notamment pour ceux qui pèchent aux filets. Les fileyeurs, comme on les appelle, laissent des filets posés sur le sol toute la nuit et récupèrent le lendemain les poissons. "C’est un engin dormant, poursuit Didier Gascuel. Il n’abîme donc pas le sol, dépense peu de gasoil et il est sélectif, un engin qui est très avantageux d’un point de vue écologique et environnemental." Auparavant, il y avait un équilibre entre fileyeurs et chaluts à perche traditionnels, "ils se partageaient les quotas de pêche, chacun vivait relativement bien". L’introduction des chaluts électriques a bouleversé cet équilibre, au détriment des fileyeurs, forcés d’aller chercher le poisson plus loin en mer. Ils ne peuvent plus atteindre leurs quotas. Au bord de la faillite économique, certains ont divisé par deux leur pêche. 

A cela s’ajoute l’impact sur l’écosystème. Peu d’études scientifiques à grande échelle existent sur le sujet, mais des études plus mesurées montrent la dangerosité à long terme de "l’électrisation des fonds marins". Les décharges électriques des chaluts à perche pourraient toucher les œufs ou d’autres espèces. Selon l’ONG Bloom, "dans 50 à 70% des cas, les cabillauds de grandes tailles ont la colonne vertébrale fracturées et des hémorragies internes, suite à l’électrocution". 

De temps en temps, les pêcheurs français retrouvent dans leurs filets des poissons abîmés, qui présentent des marques de brûlures qui pourraient provenir des électrodes des chalutiers néerlandais
De temps en temps, les pêcheurs français retrouvent dans leurs filets des poissons abîmés, qui présentent des marques de brûlures qui pourraient provenir des électrodes des chalutiers néerlandais
© Radio France - Rosalie Lafarge

Pour le spécialiste en écologie halieutique, Didier Gascuel, "la majorité de la Mer du Nord est chalutée au moins une fois par an, pour certaines zones, cela peut aller jusqu’à dix fois par an. Donc, si l’on commence à passer de l’électricité partout, personne aujourd’hui n’oserait prétendre qu’on est sûr que cela n’aura aucun impact sur les écosystèmes. Et je vais encore plus loin, la vraie question derrière tout ça est : quelle type de pêche voulons-nous plus tard ? Une pêche industrielle avec un petit nombre de bateaux très efficaces ou une pêche douce avec des engins moins impactants…"

David Sussman est le Président fondateur de Seafoodia - une entreprise qui commercialise 55 000 tonnes de poissons et produits de la mer par an.  Il achète auprès de pêcheurs dans 40 pays et commercialise ses poissons dans 60 pays.  Il est aussi le fondateur d'une ONG (Pure Océan) qui défend la biodiversité marine.  Ce patron explique en quoi cette technique de pêche électrique est dévastatrice - notamment parce qu'elle n'est pas sélective : 

"Parfois jusqu'à 60% de la pêche peut être rejetée dans la mer, à cause de l'électrocution"

1 min

Lorsque vous avez une pêche électrique, par nature, vous allez prendre les gros poissons, les petits, les juvéniles, dans toutes ces eaux de la mer du Nord, cela inclura les larves, les femelles qui sont pleines, et qui seront forcément électrocutées donc cela aura une incidence sur la reproduction et l'accélération de l'épuisement des stocks.

Interdite dans de nombreux pays

En tout cas, si les pays de l'Union européenne généralisent la pêche électrique, ils seraient quasiment les seuls au monde. Cette pratique est interdite dans de nombreux pays : aux Etats-Unis, au Brésil, en Chine, en Uruguay, en Australie, en Russie, au Kenya, entres autres. 

En Chine, selon l’ONG Bloom, "ils ont été obligés d’arrêter cette pêche parce qu’ils se sont rendus compte qu’elle faisait trop de dégâts. Ils avaient davantage de bateaux équipés que nous n’en avons en Europe, mais en une dizaine d’années, la pratique a porté de graves dommages à leur stock de ressources marines_." _

4 min