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Pendant la crise, le libre-échange européen continue

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Parc à bétail sur un port de commerce, 2018
Parc à bétail sur un port de commerce, 2018
© Maxppp - Guillaume Bonnefont

Bulle économique. Bruxelles a validé cette semaine la dernière étape des négociations entre l'Union européenne et le Mexique pour un nouvel accord commercial bilatéral. Suscitant de nombreuses réactions d'opposition.

Pendant la crise, le libre échange européen continue.

5 min

Qu'on se le dise : Phil Hogan, le commissaire européen au Commerce, qui fut commissaire à l'Agriculture lors de la précédente mandature, n'a pas l'intention de ralentir le rythme des traités de commerces signés entre l'Europe et le reste du monde. Au contraire : "Nous avons signé 41 traités dans 75 pays et nous devrions en signer encore plus que cela dans les années à venir", a t-il déclaré récemment. C'est l'une des conditions, selon lui, du rebond européen.

Des déclarations en contradiction apparente avec celle d'un autre commissaire européen, Thierry Breton, qui déclarait il y a peu que la "mondialisation était sans doute allée trop loin", alors qu'un autre Français, Emmanuel Macron, estimait lui qu'il faudrait à l'avenir, produire plus en France et en Europe, et compter moins sur les importations pour nous nourrir et nous équiper.

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La crise du Covid-19 suscite beaucoup de commentaires sur une nécessaire souveraineté industrielle et alimentaire qu'il faudrait refonder. Mais de pause ou de suspension des accords de libre échange : point.

Pour la Commission : une nécessaire réciprocité des échanges mondiaux

Car Phil Hogan, et avec lui le reste de la Commission européenne, estiment que le repli sur soi commercial n'est pas la solution à cette crise. Surtout, cette Commission affirme qu'il n'y a aucune contradiction entre la nécessité promue par un nombre grandissant de citoyens de diminuer sinon les échanges commerciaux, du moins leur impact néfaste sur la planète d'un côté, et de l'autre la multiplication des accords d'échanges avec un nombre grandissant de pays.

Pas de contradiction non plus aux yeux de l'UE entre la  nécessité qui se fait jour de sécuriser à l'intérieur des frontières européennes les productions stratégiques, médicales et alimentaires notamment, et la possibilité donnée via ces accords commerciaux de faire rentrer pour un coût moindre en Europe ces mêmes productions. La doctrine européenne sur ce sujet est claire : signer ce type d'accords bilatéraux permet de réguler un commerce mondial encore trop déséquilibré (il est à noter que l'UE met de moins en moins en avant les gains que procurent ces traités au PIB et à l'emploi européen, les études d'impact à ce sujet montrant le plus souvent qu'ils sont minimes. Sur le nombre d'emplois liés au commerce européen, voir ici)

Ce qui se joue principalement, dans l'esprit des dirigeants actuels de la Commission, c'est plutôt une sorte de rééquilibrage entre les puissances par le commerce : les accords de libre échange signés par l'UE assurent en effet une réciprocité des échanges internationaux, promet la Commission : l'Europe chevalier blanc de la moralisation du commerce mondial, mettant fin à l’asymétrie historique existant jusque là dans les traités de commerce entre les pays industrialisés et les autres.

Ce qui est également en jeu, particulièrement avec le CETA et le traité Mexique-UE, deux pays frontaliers des États-Unis, c'est  aussi la possibilité pour l'Europe de rediriger à son profit une partie du commerce existant entre ces puissances. L'opportunité également de sécuriser un certain nombre de ses indications géographiques protégées. Enfin la permission d'accéder aux marchés publics étrangers, c'est d'ailleurs l'une des lignes directrices de la politique commerciale européenne.

Alors pourquoi la crise du Covid, et de façon générale l'opposition grandissante des citoyens européens sur ce sujet devrait elle freiner, voire empêcher, la conclusion de tels accords ?

Pour les opposants : une accélération de la mondialisation rétrograde

Sur le sujet, les ONG et une partie des députés européens ont des réponses : parce que ces accords, en libéralisant de nombreux secteurs stratégiques, comme les matières premières, l'énergie ou l'agriculture, amplifient une mondialisation dont on a largement démontré les conséquences néfastes pour la planète. Parce qu'en ouvrant les marchés publics des provinces mexicaines par exemple aux multinationales européennes et en autorisant le règlement d’éventuels conflits entre investisseurs et Etats à des tribunaux d'arbitrage très décriés, on renforce l'impunité des dites multinationales et on renforce aussi leur pouvoir contre des collectivités qui voudraient limiter leurs actions. Parce qu'en permettant l'importation à prix réduit de dizaines de milliers de tonnes de bœuf mexicain produit dans des conditions moins strictes, et moins coûteuses qu'en Europe, l'Union met en danger ses propres producteurs et remet en cause la capacité mexicaine de renforcer son autonomie alimentaire.

Là où Bruxelles ne voit pas de contradiction et fait valoir que cet accord UE-Mexique n'est que la modernisation d'un accord existant déjà depuis 2000, et qu'il est par ailleurs en phase avec l'accord de Paris sur le climat, d'autres estiment qu'on ne peut d'un côté vanter un Green Deal européen ambitieux, qui met l'accent sur la nécessaire transformations des modèles agro alimentaires DANS le cadre de la politique commerciale, et signer ce type de traité qui ouvre au contraire la porte à une industrialisation de l'agriculture à vocation exportatrice.

Entre ces deux positions, qui tranchera ? Dans une large mesure, ce sera le Parlement Européen, dont de plus en plus d'élus partagent désormais au sein de presque tous les groupes politiques, les questionnements voire les oppositions des citoyens. De là à voter contre une doctrine commerciale si ancienne et partagée au sein de l’appareil bruxellois, il y a un fossé qui n'est pas encore franchi.

Pour aller plus loin :

Une évaluation par l'UE datant de 2017 de la modernisation de l'accord UE/Mexique.

Une autre évaluation d'impact de 2019.

Sur le Green Deal, l'analyse de l'institut Veblen.