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Petite géopolitique des monuments aux morts français

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Le "poilu" en bronze est le monument aux morts le plus classique
Le "poilu" en bronze est le monument aux morts le plus classique
© Maxppp - Lionel Vadam

Crise économique, particularismes locaux, laïcité, pacifisme, les 36 000 monuments aux morts communaux construits après la Grande Guerre traduisent les tensions qui agitaient la société française de l’époque.

Près de 1,4 million de soldats français sont morts sur les champs de bataille de la Première Guerre mondiale. A de rares exceptions près, les 36 000 communes françaises répertoriées à l’époque ont toutes fait bâtir un monument aux morts communal, symbole du deuil national. Mais ces "36 000 cicatrices" du massacre illustrent également les enjeux sociétaux d’un pays en reconstruction. 

Obélisque bon marché, plaque commémorative anonyme, monument pacifiste, sculpture polychrome, la diversité de l’art commémoratif permet de construire une petite géopolitique des monuments aux morts en France.    

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1905 face à 1918

Dans un pays majoritairement catholique au sortir de la guerre, difficile de ne pas faire cohabiter le deuil et la religion. Pourtant, obligation est faite aux communes de respecter la loi de séparation des Eglises et de l’Etat, votée en 1905, et dont l’article 24 est formel : 

Il est interdit, à l'avenir, d'élever ou d'apposer aucun signe ou emblème religieux sur les monuments publics ou en quelque emplacement public que ce soit, à l'exception des édifices servant au culte, des terrains de sépulture dans les cimetières, des monuments funéraires, ainsi que des musées ou expositions.

Pour autant, les exemples de contournements de la loi de 1905 sont nombreux. Martine Aubry est ingénieure de recherche au laboratoire IRHiS de l’université de lettres de Lille. Depuis plusieurs années, elle mène un travail de recensement des monuments aux morts en France et dans le monde. Cette base de données participative compte plus de 28 000 notices détaillant l'histoire de chaque monument historique. Grâce à cette vue d'ensemble, Martine Aubry fournit de nombreux exemples d'immixtion de la religion dans l'architecture des monuments aux morts censément laïques : "Dans les Flandres, on s’est aperçu que sur certains monuments, la partie inférieure de la croix de guerre, au sommet de l’obélisque, avait été allongée, la faisant ressembler à une croix latine pattée." C'est le cas à Ochtezeele (Nord) où dans le courant des années 1920, la Préfecture demande à plusieurs reprises à la commune "de supprimer la croix emblème religieux placé au sommet du monument ou de la transformer en croix de guerre en y ajoutant les attributs et la tête de la République."

La croix du monuments aux morts d'Ochtezeele
La croix du monuments aux morts d'Ochtezeele
- DR

Afin d’insuffler un caractère sacré aux monuments aux morts, certaines communes ont également eu recours à une astuce topographique. "Le monument ne pouvant être installé au sein du cimetière du village considéré comme terre religieuse, analyse Martine Aubry, certaines communes l’ont installé dans une sorte d’enclave jouxtant le cimetière.  En l’occurrence, celui de Wemaers-Cappel, dans le Nord, a été installé à l’extérieur du cimetière, devant l’église.

Les couleurs du deuil

Si la religion entre parfois en conflit direct avec la loi de 1905, les traces du catholicisme sur les monuments aux morts ne sont bien souvent qu'une traduction d'un héritage artistique imprégné de sacralité. Il en est ainsi des monuments aux morts peints, selon Patrice Alexandre, sculpteur, ancien professeur à l’école des Beaux-arts de Paris, qui mène depuis près de vingt ans une réflexion plastique et théorique sur les monuments aux morts. "Dans les églises, les sculptures religieuses étaient peintes, depuis des siècles. Dans certains petits villages, on retrouve les mêmes peintures pour une Sainte-Thérèse que pour un monument de la Grande Guerre. C’est notamment le cas à La Ville-en-Tardenois (Marne) où encore aujourd’hui les habitants repeignent le monument chaque année.

La sculpture polychrome de Ville-en-Tardenois
La sculpture polychrome de Ville-en-Tardenois
- Béatrice Keller

D'après le sculpteur, une dichotomie peut être faite entre "le monde rural et les grandes villes" puisque l'on retrouve "la majorité des sculptures polychromes dans les petits villages où la religion est encore très puissante à l'époque. Tandis que dans les villes, comme Paris ou Reims, on ne pouvait édifier un monument avec une figure peinte parce qu’on respectait la matière que ce soit le bronze, la fonte ou la pierre".  

"A nos soldats", le cas particulier de l'Alsace-Moselle

Dans l'Est de la France, les monuments aux morts sont les témoins d'un bouleversement géopolitique majeur. Annette Becker est professeure d’histoire contemporaine à l’université Paris-Nanterre. Elle est également l’une des responsables du centre de recherche de l’Historial de la Grande Guerre de Péronne. Elle a notamment étudié la particularité architecturale des monuments aux morts dans l'ancienne "Alsace-Moselle" allemande, redevenue française après la guerre : "_Dans ces trois départements, le Bas-Rhin, le Haut-Rhin et la Moselle qui correspondait à la Terre d'Empire d'Alsace-Lorraine, beaucoup de soldats ont fait la guerre du côté allemand. Sur tous les monuments de cette région, il est donc écrit '_A nos morts' et non pas 'Morts pour la patrie' ou 'Morts pour la France'.

Le monument aux morts de Strasbourg
Le monument aux morts de Strasbourg
© Maxppp - Lenz G

Cet effort de neutralité dans les épitaphes se retrouve également dans la représentation des statues. "A l’époque, observe Martine Aubry, les enfants d’une même mère pouvait combattre l’un sous l’uniforme allemand, l’autre sous l’uniforme français. L’exemple le plus parlant est le monument de Strasbourg où la femme tient dans ses bras deux enfants dénudés. Et pour cause, on ne pouvait les habiller ni avec l’uniforme français ni avec l’uniforme allemand. La mémoire était encore trop à vif au moment où les monuments ont été édifiés."

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Monuments sur catalogue

Au sortir de la guerre, la France est un pays détruit. D'après l'ouvrage "Histoire économique et sociale de la France", sous la direction de Fernand Braudel et Ernest Labrousse, la guerre aurait fait disparaître environ un tiers de la richesse de la France. Selon une analyse parue dans "Le Monde" et signée de Pierre Bezbakh, Maître de conférences en Sciences économiques à l’Université Paris Dauphine, "la guerre eut aussi des effets considérables sur le budget de l’Etat : en 1930, la dette publique liée au financement du conflit et à la reconstruction s’élevait à 23,2 milliards de francs (moins de 1 milliard en 1913), et le montant des pensions de guerre à 5,1 milliards, ces 'charges du passé' additionnées représentant alors 52,4 % des dépenses publiques." Dans un tel contexte économique, difficile pour les communes de débloquer des fonds conséquents pour se payer un monument aux morts. 

"Heureusement, l'Etat a donné jusqu'en 1926 des subventions aux communes pour l'édification de ces monuments" affirme Martine Aubry. "Toutefois, ces subventions ne représentaient pas beaucoup d'argent", tempère Annette Becker. Il faut donc faire avec les moyens du bord. Selon l'historienne, "il y a des petits villages où l’on décide de mettre beaucoup d’argent dans le monument même si les caisses de la commune sont vides. On se lance alors dans des souscriptions.

Extraits des catalogues distribués aux communes
Extraits des catalogues distribués aux communes
- Capture d'écran Fontesdart.org

Commémorer ses morts, tout en faisant des économies passe dans la grande majorité des cas par l'achat de monuments aux morts sur catalogue. "De nombreuses petites communes ne pouvaient se payer qu’un petit obélisque avec une palme gravée, un poilu ou un coq, généralement tiré en série, raconte le sculpteur Patrice Alexandre. Les fonderies de Sommevoire (Haute-Marne) distribuaient ces catalogues aux communes. En fonction du prix, vous aviez soit de la fonte, soit de la pierre taillée, soit de la pierre reconstituée. Sachant qu’une forme anthropomorphique coûtait plus cher qu’un coq ou qu’une simple plaque gravée." De manière plus anecdotique, des petits villages sans le sous ont parfois pu bénéficier de la générosité de leurs administrés. Dans le petit village de Proyart (Somme), un homme ayant perdu son fils à la guerre a fait construire sur un terrain de la commune une réplique de l’arc de triomphe de la place de l’Etoile à Paris. 

"Maudite soit la guerre"

L'histoire des monuments aux morts pacifistes est paradoxale. D'après Annette Becker, "il y a 36 000 monuments aux morts en France et seulement huit d'entre eux sont des monuments pacifistes. A l'époque, beaucoup d'anciens soldats sont revenus de la guerre en étant pacifistes, mais peu l'ont exprimé ouvertement." Le plus célèbre monument pacifiste est probablement celui de Gentioux-Pigerolles (Creuse). Le message véhiculé est clair puisqu'on peut lire à la fin de la liste des soldats tués au front cette inscription : "Maudite soit la guerre".  

Le monuments aux morts pacifiste de Gentioux-Pigerolles
Le monuments aux morts pacifiste de Gentioux-Pigerolles
© Maxppp - Michele Delpy

Comment expliquer la faible représentation de ces monuments sur le territoire français ? D'après le sculpteur Patrice Alexandre, "le choix d'un monument pacifiste ne pouvait être fait sans l’aval du conseil municipal. Cela traduit une vision particulière de la guerre qui faisait difficilement consensus. Généralement, les conseils municipaux qui ont ordonné la construction de ces monuments pacifistes étaient de gauche, socialistes." Le maire et instituteur de Gentioux-Pigerolles était justement un pacifiste convaincu depuis son retour des tranchées. La représentation d'un enfant sur le monument de cette commune creusoise est également porteur d'un message. Il s'agit ici d'évoquer les victimes collatérales de la guerre : les enfants, les parents, les familles des soldats morts au front. "Il y a toute une région du Finistère où l'on a décidé de représenter les parents, souvent âgés, et qui avaient le plus souffert de la guerre, analyse Annette Becker. On trouve donc des portraits d'hommes et de femmes en deuil. Il y en a également dans le Pays-Basque ou encore en Savoie. C'est même une spécificité française, puisque dans les autres pays belligérants on ne trouve pas ces monuments représentant des familles."

Une femme en deuil représentée sur le monument aux morts de Termignon (Savoie)
Une femme en deuil représentée sur le monument aux morts de Termignon (Savoie)
- DR Ghislain Charlier
3 min