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Petite histoire (sociale et politique) des jardins publics

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n avril 1952, promenade d'un père et son fils dans un parc parisien
n avril 1952, promenade d'un père et son fils dans un parc parisien
© AFP

Ils ont fait cruellement défaut aux citadins par ces temps d'épidémie, mais vont rouvrir leurs portes ce week-end. Dans les villes françaises, les espaces verts n'ont vu le jour qu'au XIXe siècle, sur l'impulsion de Napoléon III. On retrace ici leur histoire, très liée à celle des classes sociales.

Enfin ! Les parcs et jardins vont à nouveau pouvoir accueillir du public en ville. Après plus de deux mois de privation d'espace vert, la nouvelle a de quoi réjouir les citadins. La décision du gouvernement de ne pas les rouvrir jusque-là dans les zones "rouges" avait fait polémique, parfois dénoncée comme "une injustice sociale majeure" pour reprendre les mots de David Belliard, président du groupe écologiste de Paris, qui s'exprimait dans Libération le 21 mai : "C’est (…) l’illustration d’une vision du monde qui privilégie d’abord la rentabilisation économique et les plus fortunés".

Le lien entre espaces verts et conditions socio-économiques ne date pas d'aujourd'hui. Il est même au fondement de la création des parcs et jardins publics impulsée il y a deux siècles par Napoléon III qui souhaitait que tout Paris, quartiers populaires compris, bénéficie de l'air, du soleil et de la verdure. Avant lui, ces espaces privilégiés restaient extrêmement rares en ville. On retrace leur histoire.

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Dans les cités médiévales : un confinement permanent

Dans l'Antiquité, l'urbanisation était assez ouverte, les frontières entre la ville et la campagne étant peu délimitées. C'est surtout le Moyen Âge (et son climat d'insécurité) qui a favorisé, avec ses hauts remparts, une nette dissociation entre les deux espaces : "Les gens qui vivaient en périphérie sont restés dehors avec tous les risques que ça pouvait représenter en matière d’invasion, quitte à entrer ponctuellement en cas de siège, et ceux de l’intérieur se tassaient alors de manière terrible" explique Daniel Lejeune, ingénieur horticole, administrateur de la Société Nationale d'Horticulture de France.

L'espace de la ville fortifiée était si dense que des incendies s'y déclaraient fréquemment, tant les maisons étaient proches entre elles. La verdure n'avait donc pas droit de cité, sauf en périphérie, poursuit Daniel Lejeune. En effet, restaient juste les grandes zones qui devaient rester libres pour les manœuvres militaires, à l’arrière des remparts : "Elles pouvaient faire office de promenade, dès lors que la classe bourgeoise a pu monter un peu en puissance et s'offrir ce loisir. Il s'agissait d'un lieu où se montrer, tout comme le parvis des églises, mais qui étaient, elles, enkystées dans le tissu urbain".

La Citadelle de Carcassonne, 13e siècle, et un vignoble adjacent, le 24 février 2007
La Citadelle de Carcassonne, 13e siècle, et un vignoble adjacent, le 24 février 2007
© AFP - Manuel Cohen

Depuis, les villes occidentales ont été pensées sur "le modèle de l'arrachement à la nature" pour reprendre les mots de la géographe Magali Reghezza, passée en 2013 dans une "Grande table" consacrée à la nature en ville.

Vous avez cette figure très forte de la muraille médiévale qui sépare la ville de la campagne environnante, et notamment des "bêtes brutes" - c’est comme ça qu’on appelle à l’époque les paysans, c’est quand même assez sympathique ! -, ou les “naturels”.

Un arrachement qui, pour elle, est aussi celui à notre propre nature humaine puisque la ville nous civilise.

27 min

Il faut attendre les XVIIIe, XIXe, et surtout XXe siècles pour que se produise un renversement des représentations, avec l'idée émergente que la ville est contre-nature dans la mesure où elle l'attaque et la menace.

Parc royaux, jardins botaniques… Avant l'"urbanisme vert", quand même quelques lieux de promenade

Jusqu'à l'essor de l'urbanisme vert sous le Second Empire, l'accès des citadins à des espaces verts était assez restreint, même s'ils pouvaient généralement déambuler dans les domaines ecclésiaux (les jardins des cardinaux notamment étaient ouverts au public dès le XVIe siècle à Rome), seigneuriaux et royaux… sous condition malgré tout pour ces derniers, explique Daniel Lejeune : "Sous Louis XV, pour peu que les gens soient habillés proprement, ils avaient toute liberté d'entrer pour se balader dans le domaine de Versailles. Il suffisait d’avoir une épée de location au côté. Il y a quand même eu des dérives : des bosquets étaient utilisés pour des usages imprévus, il y avait des trafics…"

Pour l'anecdote, ajoutons qu'à la fin de la monarchie, sous Louis XVI, le cousin du roi Louis-Philippe d’Orléans possédait un domaine très important à Paris, le domaine du Palais-Royal, sur lequel il avait pouvoir de police, raconte encore Daniel Lejeune. Il l’avait transformé en un jardin public, avec débits de boisson, tripots de jeu, et forte concentration de prostituées… C'était en fait un lieu politique, où se rassemblaient les opposants à Louis XVI.

Le Jardin des plantes de Montpellier, le plus ancien jardin botanique de France, fondé en 1593.
Le Jardin des plantes de Montpellier, le plus ancien jardin botanique de France, fondé en 1593.
- Vpe, CC BY-SA 2.0 / Wikipédia

Autres lieux de verdure accessible : les jardins botaniques apparus avec la Réforme au XVIe siècle, lorsque les sciences se sont émancipées du catholicisme et de la Sorbonne, poursuit l'ingénieur horticole : "Ça a libéré des approches en ce qui concerne les plantes : au lieu de recopier ce qui existait depuis l’Antiquité, qui était parfois aberrant, on s'est mis à regarder…"

Les gens venaient y flâner, mais sous surveillance car la tendance était à la dérobade de plantes : "Les scientifiques se fauchaient les uns les autres pour faire des herbiers." L'un des premiers jardins botaniques de France, le jardin de Touvoie, a ainsi vu le jour en 1538 près du Mans, grâce au naturaliste Pierre Belon.

Vue du jardin depuis le palais des Tuileries dans la seconde moitié du XVIIe siècle. Le jardin a déjà en grande partie son plan actuel, bien que les broderies des parterres aient aujourd'hui disparu.
Vue du jardin depuis le palais des Tuileries dans la seconde moitié du XVIIe siècle. Le jardin a déjà en grande partie son plan actuel, bien que les broderies des parterres aient aujourd'hui disparu.
- Domaine public/ Wikipédia

Notons qu'à Paris, un siècle plus tard, les flâneurs avaient quand même accès aux Tuileries, ainsi qu'à la Promenade du Cours-la-Reine. Mais l'idée d’un jardin public exclusivement destiné à la promenade des citadins n'émerge que bien plus tard. Le premier grand précédent voit le jour en Angleterre, près de Liverpool, en 1847 : il s'agit du Parc Birkenhead, aménagé par l'architecte Joseph Paxton sur la seule idée philanthropique d'offrir à la population des espaces verts.

Plan du parc de Birkenhead
Plan du parc de Birkenhead
- Alexandre Gravis, CC BY-SA 4.0/ Wikipédia

Enfin, soulignons aussi qu'entre la fin du régime de Louis-Philippe et le Second Empire, est apparu un fort engouement pour les plantes à l'aune de nouveaux tropismes exotiques, explique Daniel Lejeune : "On a introduit énormément de plantes exotiques destinées aux riches amateurs qui avaient des terres, des jardinets. L’été on les présentait dehors, à Paris…" Il faut dire que les sociétés d'horticulture avaient commencé à voir le jour dès la fin du régime de Charles X, dont celle de Paris en 1827, poursuit le spécialiste. Au XIXe siècle, pratiquement deux sociétés d'horticulture par an voyaient le jour. Dans la deuxième moitié du siècle, on consommait des plantes dans les réceptions et, tandis que la princesse Mathilde, cousine de Napoléon III, recevait dans ses jardins d'hiver, rue de Courcelles, Zola se plaisait à décrire la serre de l'hôtel Saccard emplie de végétation tropicale dans La Curée (1871), quand les Rothschild "faisaient vivre toute une armée de jardiniers".

De premiers parcs à Paris avec Napoléon III, amoureux de la nature et soucieux de justice sociale

En France, l'idée des parcs destinés exclusivement à la promenade sera reprise pour les parcs haussmanniens, sur une volonté de Napoléon III : "On a souvent parlé de Napoléon III et de ses voyages en Angleterre, mais il ne faut pas oublier qu’il a passé toute sa petite enfance en Suisse, sur les bords du lac de Constance, et commençait ses journées, avec son précepteur, par une promenade d’une heure dans la montagne" relatait la paysagiste et historienne des jardins Isabelle Levêque en 2017 dans un documentaire de France Culture consacré aux Buttes-Chaumont.

À réécouter : Les Buttes Chaumont
55 min

Cette relation avec la nature le marque profondément et une fois au pouvoir, il propose au baron Haussmann de transformer la capitale, alors très insalubre (l'époque est marquée par différentes épidémies de choléra) et dangereuse pour les piétons. Les trottoirs seront généralisés dans la ville grâce au Service des promenades de Paris dirigé par Adolphe Alphand, ingénieur des ponts et chaussées qui œuvrera avec Haussmann.

L'emprisonnement de Napoléon III au fort de Ham de 1840 à 1846 avait également favorisé ses réflexions sur la dimension sociale du fonctionnement de la ville, comme le précise Daniel Lejeune : "Il y avait reçu de nombreuses visites d'intellectuels de la gauche de l’époque, c'est l'une des raisons pour lesquelles il a voulu donner plus tard aux différentes classes sociales des espaces de promenade, de représentation."

Paris est bien le cœur de la France ; mettons tous nos efforts à embellir cette grande cité, à améliorer le sort de ses habitants. Ouvrons des nouvelles rues, assainissons les quartiers populaires qui manquent d'air et de jour et que la lumière bienfaisante du soleil pénètre partout dans nos murs. Napoléon III en 1850

En 1853, Napoléon III nomme plus précisément la "Commission des embellissements de Paris", ou "Commission Simeon" du nom de son rédacteur, le comte Henri Simeon. Cette dernière est chargée de créer des parcs ou des squares à moins d’une demi-heure de marche, pour tous les Parisiens. 

Certains espaces verts sont fondés sur des terrains accidentés, voire de véritables décharges. C'est ce que décrivait encore Isabelle Levêque à propos des Buttes-Chaumont, "technoparc du baron Haussmann" destiné à représenter un coin de l'Helvétie et planté sur vingt centimètres de sol :

Antérieurement, en 1849, il y avait la voirie, c’est-à-dire le dépotoir des excréments parisiens, qui disparaît pour aller à Bondy. Mais il reste encore des carrières de pierres à plâtre, les ateliers d’équarrissage de tous les chevaux parisiens (…) et certains disent que les jours de vent de Nord-Est, on sentait les effluves jusqu’au Louvre. Ces carrières la nuit servent d’habitat à tous les miséreux de la capitale, et sont évidemment un repère de rats. L’une des gravures qui paraît dans "Les Promenades de Paris" montre l’émergence de ce parc au milieu des fumées d’usine.

Gravure représentant un repas dans les vides des carrières dites d'Amérique, dans le 19e arrondissement de Paris
Gravure représentant un repas dans les vides des carrières dites d'Amérique, dans le 19e arrondissement de Paris
- Inconnu — Musée Carnavalet, Paris

En 1867, vers la fin du règne de Napoléon III, alors que plusieurs grands parcs parisiens étaient soit achevés comme le parc du Ranelagh ou le parc Monceau (respectivement inaugurés en 1860 et 1861), soit en passe de l'être comme les Buttes-Chaumont (inauguré le 1er avril 1867 en même temps que l'Exposition universelle), soit en cours d'aménagement comme le parc Montsouris (commencé en 1867 et achevé onze ans plus tard), George Sand écrivait dans le Paris-Guide :

Il y a entre le réel et le convenu, entre l'art et la nature, un milieu nécessaire à la jouissance sédentaire du grand nombre. Combien de pauvres citadins n'ont jamais vu et ne verront jamais les sites pittoresques de l'Espagne, de la Suisse et de l'Italie, et les enchantements de la perspective particulière aux grands accidents de la montagne et de la forêt, du lac et du torrent, qu'à travers les fictions de nos théâtres et de nos jardins ? Il est impossible de leur en présenter des spécimens réels ; il faut se borner à copier un détail, un recoin, un épisode. Je ne puis vous apporter l'Océan, contentez-vous d'un récif et d'une vague.

C'est Paris qui a ensuite servi de modèle aux autres grandes villes. A Lyon, le préfet Vaïsse, imitant Haussmann, se lance ainsi dans de vastes opérations de transformation et inaugure le parc de la Tête d'or en 1857 aux confins de la ville. Bordeaux, Rennes (le parc du Thabor), Tours (les Prébendes d’Oë), Roubaix (parc Barbieux), Marseillle (parc Borély)… ces villes à l'époque n'ont pas de concepteurs et font appel au service des cadres et techniciens de la ville de Paris, comme le jardinier et paysagiste Jean-Pierre Barillet-Deschamps. De plus, à cette époque, les chapelets de petits jardins qui accompagnent la progression du chemin de fer favorisent aussi l'introduction du végétal dans l'espace urbain, souligne Daniel Lejeune.

Gravure représentant le Parc de la Tête d'Or à Lyon
Gravure représentant le Parc de la Tête d'Or à Lyon
- Auguste Anastasi

En France aujourd'hui, plus des trois quarts des habitants sont urbains. Mais le besoin de laisser la nature investir de l'espace est de plus en plus prégnant. "La biodiversité s’invite dans nos vies et dans nos villes, et nous amène à changer nos regards, nos habitudes, notre façon de partager cet espace conçu pour nous avant de l’être pour elle aussi", commentait Aurélie Luneau dans une émission consacrée à la ville "végétale et animale", en mars 2020.

58 min

Mais si l'urbanisme végétal est toujours très présent, il a changé de vêtements, estime Daniel Lejeune. Il s'est notamment doté d'une très forte dimension environnementale : "Les paysagistes sont de plus en plus formés à la connaissance de l’écologie, à la prise en compte de l’écosystème… Le rôle microclimatique de tous ces espaces est aussi un enjeu important." Tout comme la promenade, qui reste l'un des arguments majeurs, comme le prouve le soulagement des citadins suite à la réouverture annoncée des parcs. 

Ne reste plus qu'à vous souhaiter une bonne (re)mise au vert !