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Petite philosophie des chansons de Johnny

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Le chanteur et acteur en 2009, pendant une conférence de presse, au festival de Cannes
Le chanteur et acteur en 2009, pendant une conférence de presse, au festival de Cannes
© AFP - Anne-Christine Poujoulat

Entretien. Professeure de philosophie à New York, Jeanne Proust a récemment cosigné un livre sur le sentiment d'injustice dans la chanson populaire. Où, notamment à travers des chansons de Johnny Hallyday, elle explique que ce sentiment y est presque absent.

Contrairement à ce que l'on pourrait croire, le "sentiment d'injustice" serait absent des chansons populaires, des chansons anciennes jusqu'au rap, mais aussi des chansons engagées, contestataires, voire révolutionnaires. Voilà le postulat développé et publié il y a peu chez Delatour par Charles Ramond et Jeanne Proust. Ils y évoquent notamment Johnny Hallyday. Nous avons donc interrogé l'enseignante de philosophie au Marymount Manhattan College et à l'université Pace de New York à ce propos. 

Johnny est présenté comme le chanteur le plus populaire auprès des Français et a traversé les générations, avec de très nombreux paroliers. Aucune de ses 994 chansons n'exprimerait ce "sentiment d'injustice" ? Alors qu'il a plusieurs fois par exemple souligné sa condition d'enfant abandonné, en chanson justement ?

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Le cas de Johnny est intéressant. J'ai travaillé sur plusieurs de ses chansons, notamment "Ma gueule", "Les portes du pénitencier", sur lesquelles on reviendra. En réalité, déjà, il n'y a pas le terme "injustice" ou un terme proche qui viendrait apparaître dans ses chansons. Et ce que l'on ressent très souvent quand on lit les paroles de Johnny, c'est que c'est plutôt la revanche ou au contraire la consolation, le fatalisme, qui prédominent et qui sont des sentiments que nous avons observés dans beaucoup de chansons qui semblaient constituer de potentiels contre-exemples intéressants à la thèse toujours en devenir que nous avons présentée avec Charles. Cette thèse autour du sentiment d'injustice était d'ailleurs au départ plutôt une sorte d'hypothèse que nous cherchions à réfuter. 

Vous ne voyez pas de sentiment d'injustice exprimé dans "Je suis né dans la rue" ? 

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Cette chanson retrace effectivement l'enfance bien connue de Johnny, sans père, une enfance assez malheureuse, misérable. Mais quand on lit les paroles, que l'on se penche vraiment de très près dessus, je crois qu'il y a plutôt une espèce de fierté à être né dans la rue. Au début, on est dans un propos purement descriptif où il dit sa situation, qu'il est né dans une ville où tous les murs sont toujours gris, derrière un terrain vague, dans un taudis. Donc, effectivement, il y a une sorte de misérabilisme ici, clairement, mais pas forcément pour autant de victimisation. Même s'il dit "bien souvent ma mère travaillait pendant la nuit, je jouais de la guitare", il ne compare pas cela avec la situation d'autrui, en présentant la chose comme étant injuste. D'ailleurs, il précise à la fin de la chanson "Maintenant, je ne vis plus où les murs sont toujours gris, mon nom est en argent, ma guitare est en or". Il dit donc ici qu'il est parvenu à obtenir ce que peut-être il avait espéré enfant, des rêves de richesse qui cela dit ne sont même pas formulés quand il décrit son enfance. Mais quand bien même, il dit aussi : "Mais quand la nuit arrive je retourne dans la rue parce que je suis né dans la rue. On m'en parle avec respect. (...) On voudrait m'en faire changer, mais c'est une cause perdue. Vous perdez votre temps, je reviendrai à la rue." Et j'y reviendrai volontairement ! On peut le voir comme une sorte de fatalisme - c'est plus fort que moi, je vais devoir retourner d'où je viens - et il n'y a pas de sentiment d'injustice car c'est complètement subi par le narrateur. Mais je pense que c'est plutôt une volonté, une fierté de ses racines, en continuant à s'y identifier plutôt qu'avec ce monde en plastique que la gloire lui a offert.

Ni dans "Diego, libre dans sa tête" ? Composée par Michel Berger pour France Gall, mais popularisé par Johnny. 

Quand on regarde le texte, assez court, effectivement, on peut songer qu'il y a un sentiment d'injustice. Il y a quand même la référence à "la loi du plus fort", donc on peut y voir une référence implicite. Mais d'une part, le terme "injustice" n'apparaît pas, ni le sentiment d'injustice. Pourquoi ? On peut laisser cela de côté et dire qu'il y a une dimension plus métaphorique qui est privilégiée dans les chansons et que l'on veut pas forcément employer ce type de terme là, mais implicitement c'est présent. Eh bien là, par exemple, le narrateur n'est pas Diego, qui est "libre dans sa tête", mais il est une personne qui "danse sa vie, qui chante et qui rit". Il dit "Je pense à lui". Et donc ici, c'est difficile de dire qu'il y a sentiment d'injustice quand le narrateur lui-même n'est pas celui qui subit l'injustice. En réalité, il imagine ce Diego, qui serait l'incarnation du prisonnier politique dans les dictatures répressives d'Amérique latine, il imagine ses idéaux. Mais sans forcément dire que ce Diego ressent un sentiment d'injustice. "Diego libre dans sa tête, derrière sa fenêtre, s'endort peut-être" : comme si Diego avait une certaine satisfaction, finalement, à au moins être suffisamment courageux pour défendre ses idées. On sent effectivement une oppression de l'environnement carcéral - "dehors il fait chaud, des milliers d'oiseaux s'envolent sans efforts" - mais il y a une sorte de fascination, d'admiration pour Diego qui se traduit ici par l'idée que, au moins, il a le privilège d'avoir su rester libre dans sa tête et de ne pas avoir été victime d'un embrigadement idéologique.      

Pas même de sentiment d'injustice dans "Les portes du pénitencier" ? 

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C'est vraiment la première chanson à laquelle j'ai songé quand j'ai rédigé le livre. Et là, typiquement, il n'y a pas du tout de sentiment d'injustice. Si on lit les paroles, "Bientôt les portes du pénitencier viendront se fermer, c'est là que je finirai ma vie, comme d'autres gars l'ont finie. Pour moi, ma mère a donné sa robe de mariée. Peux-tu jamais me pardonner ?" On est au contraire dans une culpabilité exprimée par le narrateur. "Je t'ai fait trop pleurer", etc., il y a toute une espèce d'autoflagellation. Idem quand il décrit la fille qu'il a aimée : "Je t'ai trop fait pleurer", encore une fois, "les larmes de honte que tu as versées". Donc, à aucun moment le narrateur ne se trouve dans une situation de victimisation, au contraire. Les personnes qu'il plaint sont celles qu'il a fait souffrir. Mais lui-même ne considère pas du tout sa situation comme injuste.  

Mais pourquoi, selon vous, le sentiment d'injustice est-il si absent dans la chanson populaire ? Et chez Johnny en particulier ?

Cela nous surprend nous-mêmes. Mais pour l'expliquer, il faut s'y prendre étape par étape. On se rend compte alors que l'on trouve souvent soit une espèce d'acceptation du monde, pris tel qu'il est, par exemple dans des chansons traditionnelles et dans les comptines, que nous avons étudiées au début du livre. Après, pour les chansons d'amour, nous pensions trouver une sorte de sentiment d'injustice, mais pas tellement : on est plutôt dans le fatalisme, la nostalgie, la disgrâce. Mais sans révolte ni indignation face à la situation. Ensuite, avec le rap, je m'étais dit "Là, il y a une dimension sociale, on est dans la conscience des inégalités". Mais dans la plupart des chansons de rap connues que nous avons analysées, "Né sous la même étoile" d'IAM par exemple, on s'est aperçu très souvent que les chanteurs exprimaient davantage une indignation formulée en terme de jalousie ou d'envie, qui fait que l'on veut simplement inverser les rôles. C'est-à-dire profiter des inégalités au lieu de les subir. En particulier dans le rap bling bling.

Et pour les chansons socialement engagées, comme "Lili", contre l'homophobie ou le racisme par exemple, on s'est dit "Quand même !". Mais là, encore une fois, il semble que l'aspect dénonciateur, revendicateur n'apparaisse pas vraiment. On est encore soit dans le fatalisme soit dans un espoir d'un monde meilleur qui invite du coup à oublier les injustices passées. C'est assez surprenant. Sans oublier le refus de se plaindre parce que ce serait une forme de faiblesse et que la chanson populaire doit inviter à penser le monde sous un angle plus positif. Le futur et le futur riant très présent lui aussi dans les chants révolutionnaires de résistance.

Quant à Johnny, on pourrait le comparer à Brassens. C'est l'idée d'un homme qui s'est fait dans la rue, qui du coup n’envisage pas forcément la dimension sociale, humanitaire ou globale d'un propos de la chanson. Ce sont plutôt des chansons qui visent vraiment le niveau existentiel, très centrées sur l'amour de toute façon, avec les chagrins d'amour, mais pas tellement la dénonciation d'inégalités sociales. 

4 min

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