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"Pétroleuse" : l'image d'hystérique du baril qui masque l'engagement des femmes dans la Commune de Paris

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Emeutiers et pétroleuses sur cette représentation de la Commune de Paris
Emeutiers et pétroleuses sur cette représentation de la Commune de Paris
© Getty - Culture Club/Getty Images

Le premier livre sur la Commune de Paris au prisme des femmes remonte à 1963. Un siècle après la révolution démocratique et sociale du printemps 1871, le stigmate "pétroleuse" brouillait l'accès à un engagement féminin authentique.

Très brièvement, on a dit “pétroleurs” mais plutôt dans un pluriel tout éphémère : “pétroleurs et pétroleuses”. Puis, en quelques jours tout juste, le mot s’est raidi, figé pour de bon au féminin : les “pétroleuses” venaient de voir le jour au printemps 1871, au chaud de l’événement que fut la Commune de Paris. C’est du côté de Versailles, dans la presse qui défend le gouvernement exilé d’Adolphe Thiers face à l’insurrection populaire qui s’est levée le 18 mars cette année-là dans Paris, que le mot “pétroleuses” s’enracine. Une invention de situation en somme, et un substantif qui reste, indissociable de la flétrissure qu’il a d’emblée charriée.

En le passant à la loupe, on voit qu’en réalité, c’est toujours dans le même camp que le mot “pétroleuse” voyagera : on ne le retrouve dans aucune archive du côté de celles qu’il dénomme. Personne ne s’auto-désigne comme pétroleuse (ni ne parle ainsi de sa compagne). Ainsi, il naît comme insulte, et le restera. C’est l’usage immédiat du mot comme tare ou comme stigmate dont on affuble l’adversaire qui le routinisera dans la langue française. Et c’est à travers cette ritualisation au négatif qu’on peut distinguer, depuis ce mot qui remonte à la Commune de Paris, quelque chose qui raconte, plus largement, la manière dont on peut regarder l’engagement politique des femmes.

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 Le 18 mai 1871 au petit matin, des femmes se sont mêlées aux soldats venus récupérer ces canons entreposés à Montmartre au parc de l'artillerie. Leur rôle sera décisif.
Le 18 mai 1871 au petit matin, des femmes se sont mêlées aux soldats venus récupérer ces canons entreposés à Montmartre au parc de l'artillerie. Leur rôle sera décisif.
© AFP

Car parler de “pétroleuse” n’est ni équivalent, ni synonyme de “communarde” ou, plus rare, “communeuse”. On ne peut pas même y voir un mot métonymique qui embarquerait en quelque sorte la partie par le tout, et pour cause : enchâssé dans sa démarche de stigmatisation, le terme s’inscrit dans une entreprise très volontariste de répression… qui, en réalité, a fait chou blanc. Car une fois la Commune défaite à l’issue de la Semaine sanglante, entre le 21 et le 28 mai 1871, les autorités qui reprenaient le contrôle sur la capitale les ont ardemment recherchées, ces harpies incendiaires dont tout Versailles parlait. C’est justement à ce moment-là que le mot a sédimenté à la hâte, mobilisé dans les journaux anti-communards, puis par la police. C’est un mot pour condamner, en somme un mot de propagande que l’Etat reprend à son compte : on construit la catégorie tandis qu’on traque des pétroleuses, alors que les cendres des grands incendies qui mirent Paris à nu sont encore chaudes et que le gouvernement a besoin de restaurer son autorité. Dès 1873, lorsque Alphonse Daudet, virulent anti-communard, publie Les Fées de France, il décrit “un banc de pétroleuses” aux procès de la Commune de Paris, qui ont démarré déjà voilà un an et demi. Daudet écrit :

« Accusée, levez-vous », dit le président. Un mouvement se fit au banc hideux des pétroleuses, et quelque chose d’informe et de grelottant vint s’appuyer contre la barre. 

C’était un paquet de haillons, de trous, de pièces, de ficelles, de vieilles fleurs, de vieux panaches, et là-dessous, une pauvre figure fanée, tannée, ridée, crevassée, où la malice de deux petits yeux noirs frétillait au milieu des rides comme un lézard à la fente d’un vieux mur.

Défrichage et objet neuf

C’est au début des années 1960 que des historiens, encore rarissimes à considérer le sort des femmes dans les sources de la Commune de Paris, mettent en évidence ceci : les femmes de la Commune de Paris ont été proportionnellement moins nombreuses à être déférées en procès ; mais celles qui l’ont été ont été plus durement condamnées. Parce qu’être une femme du côté des insurgés aura eu valeur de circonstance aggravante ? Transgresser les frontières de genre en combattant, ou en s’habillant en homme, semble en effet avoir coûté plus cher parmi tous les gestes de remise en cause de l’ordre social établi qui germinent ce printemps-là. Ou plutôt : combattre pour la Commune, et s’affairer à élargir du côté du genre l’horizon émancipateur de la révolution sociale de 1871, relève au fond d’une double remise en cause de l’ordre établi. Et le mot “pétroleuse” saisit justement cette double transgression, dont le coût affleure aussi dans l'image de combattante échevelée… ou d'hystérique du baril. Une fois l’insurrection matée, laisser le stigmate voyager jusque dans les rouages de la répression policière et judiciaire, c’est construire des épouvantails pour mieux les clouer au pilori.

En 1963, l’historienne Edith Thomas écrit dans son introduction aux “Pétroleuses”, qui reparaît à l’occasion des 150 ans de la Commune en Folio

On pourrait multiplier les témoignages. Ce serait, je crois, inutile. Que les détracteurs de la Commune traitent les femmes, qui y participèrent, de “femelles” et de “viragos”, que les partisans de la Commune exaltent ces “pures héroïnes”, peu importe. De ces opinions contradictoires se dégage un fait certain : la participation importante, massive, extraordinaire, des femmes à la Commune. L’enquête parlementaire sur l’insurrection du 18 mars le confirme d’ailleurs officiellement : 1 051 femmes furent déférées aux Conseils de guerre. D’autres, dont on ignorera toujours le nombre, furent tuées sur les barricades et dans les grands massacres de la semaine de mai. Qui furent ces femmes ? Que firent-elles ? Que voulaient-elles ? Que pensaient-elles ? Les “pétroleuses” furent-elles un mythe ou une réalité ? Autant de questions qui se posent à l’historien.

Cet extrait montre combien, près d’un siècle après la Commune de Paris, déconstruire le mythe des pétroleuses et démontrer la participation concrète, tangible, et respectable des femmes à l’événement, allait de pair. C’est ce regard-là et toute sa force à la fois obstinément novatrice et à contre-courant, que reconnaîtront, dans les décennies suivantes, des historiennes comme Michelle Perrot, Geneviève Fraisse ou Françoise Thébaud, qui inventeront l’histoire des femmes en soulignant le travail de défricheuse dont avait pu s'honorer Edith Thomas - en particulier avec Les “Pétroleuses”.

La publication de l'essai Les "Pétroleuses" chez Gallimard date de fin 1963. Quelques semaines plus tard, Jacques Rougerie faisait paraître à son tour Procès de Communards (chez Julliard). Les deux historiens avaient eu accès à de nouvelles sources tout juste excavées des sous-sols humides des archives militaires : les dossiers de communards et de communardes déférés devant les conseils de guerre, ces juridictions d’exception qui jugeront les insurgés dans les sept années qui suivront la Commune. Au total, la Commune se soldera par 40 000 prisonniers selon un rapport de l’autorité militaire publié très vite après l’événement. C’est quatre fois plus que les journées de juin 1848. “C’est la plus vaste entreprise de répression qu’ait connue notre histoire sociale”, écrit Jacques Rougerie en 1964. Juste avant, dans Les “Pétroleuses”, Edith Thomas avait commencé à déblayer un chemin sinueux, au ras des sources et depuis les lunettes du genre qu’elle avait chaussées en pionnière, pour décrire le sort des femmes déportées au bagne. Il faudra attendre 1990 et une autre historienne archiviste, Odile Krakovitch, pour poursuivre ce travail de fourmi et faire parler des archives rares et parcellaires. 

Parmi ces procès, un gros millier de femmes condamnées (pour dix fois plus d’hommes). Or seulement une poignée de procédures concerneront pour finir des femmes accusées d’avoir mis le feu à Paris. Signe de leur importance symbolique et politique, ces procès-là seront parmi les tout premiers à passer devant les juges, sitôt les piliers de l’écosystème communaliste jugés. En fait d’armée de harpies incendiaires dont l’image hantaient encore les gazettes et les salons, les pétroleuses putatives se comptaient pour finir sur les doigts d’une main. Remontant le fil des comptes-rendus d’audience, Edith Thomas cherchera en 1963 à démêler les évidences tangibles comme on administre la charge de la preuve : 

De tout cela, que reste-t-il ? Les témoins à charge sont formels. On n’a pas vu les accusées rouler de baril de pétrole. Elles s’occupaient de la cuisine et des soins aux blessés. “Une fois les premiers pansements faits, elles venaient chez moi et je leur donnais à manger”, dit un marchand de vin. Pourtant, c’est lui qui a fait arrêter Elisabeth Retiffe. Il la croyait donc coupable ?

Une femme a bien été condamnée pour avoir mis le feu à un immeuble du côté de l’avenue de Choisy, dans le sud de la capitale. Mais pour le procès exemplaire, on repassera : les comptes-rendus de l'audience publiés dans la presse montrent qu’elle avait plutôt agi par dépit amoureux. Les grands procès des pétroleuses n’auront pas lieu. D’un point de vue historique, ça ne signifie pas pour autant que des femmes n’ont pas utilisé le pétrole parmi d’autres ressources à leur répertoire militant. Si le gros des archives utiles à documenter l’activité des femmes sous la Commune a disparu, quelques traces concernant la plus importante structure féminine durant l’épisode communaliste ont toutefois survécu au feu, au temps, à la destruction et à la dispersion. Il s’agit d’une liasse d’archives sur l’Union des femmes pour la défense de Paris et les soins aux blessés, une structure dont les cheffes de file s'appellent Elisabeth Dmitrieff et Nathalie Le Mel. On y lit, en toutes lettres dans ses statuts qui remontent à la mi-avril 1871, que l’argent des adhésions serait destiné “à l’achat de pétrole et d’armées pour les citoyennes qui combattront”. Sur un autre document, on voit qu’en fait, très vite, les caisses sont vides : impossible de savoir au juste dans quelle mesure les femmes affiliées à cette Union-là ont réellement acheté, et utilisé le pétrole en question. Mais on y découvre a minima un rapport ordinaire au carburant incendiaire.

Ecran de fumée et invisibilisation

Avec cet essai qui remonte à 1963, Edith Thomas sera la première à entreprendre de décrypter la construction du stigmate de la pétroleuse. La chartiste porte alors un regard neuf sur les archives d’un événement au récit viril qui invisibilisait massivement les femmes… et continuera de le faire durablement. Or le mot “pétroleuse” n’y sera pas pour rien puisqu’il fonctionnera aussi comme un écran de fumée. Parce que justement elle s’attachait à déconstruire ce stigmate qui entravait une étude au grain fin, l’historienne avait mis des guillemets à “pétroleuses” dans le titre de l’essai publié à la NRF en 1963. Ironiquement, celles et ceux qui l’évoqueront par la suite feront massivement sauter cette marque de ponctuation... concourant un peu plus à enraciner la figure de la pétroleuse dans l’imaginaire collectif. 

Or le mot, en se déposant dans la langue française, ne s’est pas seulement arrimé à une représentation à charge de ces femmes-là. Dès 1871 et jusqu’à aujourd’hui, le terme allait aussi embarquer dans son sillage une façon latente de saisir la mobilisation des femmes au féminin en situation insurrectionnelle. Car parler de “pétroleuses”, ce n’est pas seulement faire exister l’image épique de femmes combattantes, physiquement engagées dans la révolution en train de se faire. Dire “pétroleuse”, c’est renvoyer à cette notice du dictionnaire Robert qu’Edith Thomas mettait déjà en exergue en 1963 :

Pétroleur, euse, n. (1871, dér. de pétroler) : Personne qui incendie au pétrole. V. Brûleur, incendiaire. Rem. ne se dit guère qu’au féminin. Les pétroleuses de la Commune. “C’était une étrange créature. Ses mèches grises, échevelées, lui donnaient dans les meetings une allure de pétroleuse.” Martin du Gard, Thib. t. VI p.238. - “Il savait ce qu’était une pétroleuse : il avait vu cent fois cette image du Monde illustré de 1871 où deux femmes accroupies, la nuit, près d’un soupirail, allumaient une espèce de feu. Des mèches dépassaient leur bonnet de femme du peuple.” Mauriac, Le Sagouin, p.49.

Cette citation de François Mauriac montre de façon cristalline comment le mot désigne en même temps un camp politique, une classe sociale et un sexe. Or la figure de la pétroleuse renvoie de surcroît essentiellement au registre de l’action, plutôt qu’à celui des idées, de l’opinion politique. En contraste, c’est notamment ce qui affleure à la lecture du livre d’Edith Thomas, qui décillait le regard sur toutes les femmes de la Commune en même temps qu’elle déconstruisait le mythe de la harpie incendiaire. Avant cela, l’historienne avait déjà publié un livre sur les femmes de la révolution de 1848 et des biographies de figures féministes avant la lettre. Et en 1963, elle ancrait précisément dans le temps long celles qui s’étaient levées un beau matin de mars 1871 pour défier l’armée. Comme celles qui, au cœur de la révolution, pousseront un agenda féministe en revendiquant par exemple le droit au travail qui divisait alors profondément le mouvement ouvrier. 

Regard en longue vue

En les regardant depuis des héritages, une pensée charpentée, des compétences acquises au fil de l’eau, et une façon de structurer leur mobilisation qui n’a rien à voir avec une bouffée incendiaire mal dégrossie, Edith Thomas restaurait au fond, pour la première fois, ces femmes comme des actrices de leur histoire : elle montrait comment elles avaient été évincées du récit dominant de la Commune, et caricaturées en pétroleuses. L’historienne, qui avait été elle-même une résistante de premier plan durant l’Occupation, en faisait des protagonistes de l’événement. En fait, elle les replaçait sur un terrain politique.

En 2012, la chercheuse Dominique Lagorgette reviendra sur la trajectoire de ce stigmate dans deux textes passionnants, publiés coup sur coup, qui montrent à la fois toute la portée pionnière du travail d’Edith Thomas, et le chemin qu’on peut encore faire pour penser l’action de ces femmes d’un point de vue complètement politique. L’historienne montrait en particulier que, dans la temporalité resserrée des 72 jours de la Commune de Paris, c’est au moment où se propageront des récits de barricades féminines que le terme “pétroleuse” s’installera. Dans le chapitre qu’elle publiait cette année-là dans le toujours très riche ouvrage collectif à lire, Penser la violence des femmes (dirigé par Coline Cardi et Geneviève Pruvost à La Découverte), Lagorgette indiquait même une date : le 24 mai 1871. C’est-à-dire en fait, au beau milieu de la Semaine sanglante, donc un moment particulièrement brûlant, chaotique et paroxystique de l’épisode communaliste : un moment sous le signe de l’urgence.

En lisant Dominique Lagorgette ou Edith Thomas, on comprend ainsi qu’en se substituant au mot “communarde”, le terme “pétroleuse” a asphyxié la lecture de l’événement par le genre. Et détaché l’engagement des femmes sous la Commune d’un vaste processus de politisation, et d’élaboration d’une pensée du côté de l’espace de la cause des femmes qui s’enracinait très en amont. C’est valable aussi pour cette représentation qui voyage encore souvent, selon laquelle les femmes de 1871 se seraient soulevées pour donner à manger à leurs enfants : ce raidissement de la portée politique de leur mobilisation du côté d’éternelles révoltes du ventre n’est pas foncièrement fausse - le peuple parisien avait réellement faim, au printemps 1871. Mais il est tellement réducteur qu’il essentialise les femmes dans leur activité domestique, nourricière. Et en même temps, démonétise et euphémise toute la dimension transgressive de l’activité de nombreuses femmes sous la Commune de Paris. C’est-à-dire, au fond, l’affirmation d’une souveraineté, même si, en 72 jours, elles ne demanderont pas le droit de vote.