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Peur des rats : pourquoi nous dégoûtent-ils ?

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Un mulot sylvestre (Apodemus sylvaticus) dans une galerie.
Un mulot sylvestre (Apodemus sylvaticus) dans une galerie.
© Getty - Damian Kuzdak

PREVIOUSLY. La prolifération des rats dans la capitale inquiète. Ces figures des ténèbres, rongeurs hantant les soubassements autant que nos subconscients, sont l'objet de tous les fantasmes. Mais d'où nous vient cette peur du genre "Rattus" ?

Ils grouillent sous nos pieds, vivent dans les égouts sans jamais être vus. A peine les aperçoit-on, tard la nuit, courant le long d'un trottoir ou guettant au pied d'une poubelle. Il y a quelques jours une vidéo a fait parler d'eux : les rats sont sortis des soubassements qu'ils habitent, en masse, pour s'entasser dans une poubelle. Une prolifération qui inquiète d'autant plus que le rat renvoie à l'imaginaire de la peur, des ténèbres. 

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Le rat, un symbole ambivalent 

Un rat pris en photo dans le temple de  Karni Mata, au Rajasthan dans le Nord-Ouest de l'Inde.
Un rat pris en photo dans le temple de Karni Mata, au Rajasthan dans le Nord-Ouest de l'Inde.
© Getty - Alexander W Helin

Si le rat est aujourd'hui source d'inquiétude, il a longtemps été un symbole ambivalent. Dans la mythologie grecque comme dans la mythologie indienne, le rongeur est à la fois le rat et la souris, l'emblème de la maladie et de la guérison. 

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"Il se trouve que l’on appelle aussi Apollon le dieu aux rats, ou bien « le dieu-rat », en grec, Apollon Smintheus, dit encore "dieu des souris", expliquait Catherine Clément en août 2014, dans l'émission Nous serons comme des Dieux :

Apollo Smintheus, est celui qui contribua à la naissance de Troie. Des Crétois, pour qui les rats étaient des animaux sacrés, partirent fonder une ville en Asie mineure. Apollon leur avait prédit dans un oracle qu’il leur faudrait fonder la cité à l’endroit où ils seraient attaqués par des ennemis venus de l’intérieur, surgis du sol. Comme par hasard, la nuit où le prince crétois établit son campement, des hordes de rats dévorèrent les cordes des arcs, les courroies des boucliers, les liens qui tenaient les piquets des tentes, enfin, tout ce qu’un rat peut grignoter. Les Crétois comprirent qu’ils étaient arrivés et fondèrent la ville de Sminthion, dressant un temple à l’Apollon Smintheus où ils installèrent, bien entendu, deux ou trois souris blanches pour se protéger de la peste.

En Asie, le rat est bien mieux perçu qu'en occident. Dans les deux cas, il est souvent lié à l'idée d'argent, mais là où en Europe il est synonyme d'avarice, il véhicule en Chine ou au Japon l'idée d'abondance et de prospérité. En Inde, le rat est la monture de Ganesh, dieu de la chance et de la sagesse. 

En Europe, le rat n'a jamais eu bonne réputation, en témoignent les nombreux contes et légendes qui l'entourent, à commencer par la légende allemande du Joueur de Flûte de Hamelin, qui fut transcrite par les frères Grimm. S'il est aussi mal aimé, c'est avant tout parce qu'il ronge et détruit, et est donc synonyme de dévastation. Ce n'est pas un animal qui terrorise, mais un animal qui va se servir dans les récoltes stockées dans les greniers. S'y ajoute le fait que le rat vit sous terre, caché : créature des ténèbres, il renvoie aux animaux néfastes, diaboliques, au même titre que le crapaud ou le serpent. Il devient rapidement l'objet de superstitions : ainsi, si des rats quittent un navire c'est qu'il va couler et s'ils fuient une maison c'est qu'elle est sur le point de s'effondrer.

Peste noire et maladies 

Mais c'est avec la peste noire que le rat est définitivement associé à la maladie. C'est le rat noir (rattus rattus) qui est le propagateur d'une grande peste médievale, au début du XIVème siècle. Entre 1347 et 1352, cette peste bubonique décime entre 30 et 50 % de la population européenne, soit environ vingt-cinq millions de personnes. Cette pandémie est à l'origine de nombreux foyers d'infections, qui se déclenchent sporadiquement jusqu'au XVIIIe siècle, notamment avec la grande peste de Londres en 1665.

Ironie du sort : le rat n'est pas directement responsable de la peste, dont il n'est pas le vecteur mais, au même titre que l'Homme, une victime. La peste, causée par le bacille Yersinia pestis, ce que découvrira en 1894 le bactériologiste franco-suisse Alexandre Yersin de l'Institut Pasteur, a pour vecteur les puces de rats. Le rat, quand il est atteint de la peste, meurt à son tour, et les puces se déplacent alors vers l'Homme, qu'elles contaminent en le piquant. 

En savoir plus : La peste : le plus vieil ennemi de l’homme ?

En Europe, la dernière épidémie de peste majeure a lieu en France, en 1720, à Marseille : elle tue environ 40 000 personnes sur une population de près de 90 000 habitants, avant de s'étendre en Provence où elle fait entre 90 000 et 120 000 victimes. Ce sera la dernière vague de la peste noire débutée en 1347. Mais si l'arrêt de cette épidémie doit beaucoup aux progrès de la médecine, elle doit aussi en partie à l'arrivée d'un concurrent au rattus rattus : le rattus norvegicus, tout droit venu du Japon et de l'est de la Chine et de la Russie.

"Chevalier Roze à la Tourette" : la peste à Marseille, en 1720.
"Chevalier Roze à la Tourette" : la peste à Marseille, en 1720.
- Michel Serre [Public domain], via Wikimedia Commons

Des rats des champs aux rats des villes

La fable de La Fontaine de 1668 Le Rat de ville et le rat des champs semble, avec du recul, quasi-prophétique. Et d'autant plus quand on sait que la première version de cette fable date d'Esope, au VIIème siècle. Au cours du XVIIIème siècle, le rat noir, ou rat des champs, est en effet chassé des villes par son lointain cousin, le rat gris (rattus norvegicus), aussi surnommé rat d'égout. 

La disparition de la grande pandémie de peste au XVIIIème siècle, outre les mesures sanitaires entreprises, pourrait être en partie liée à l'arrivée du rat gris : si les deux types de rats sont porteurs des puces vectrices de la peste, le rat noir a tendance à sortir au grand jour pour mourir, là où le rat gris reste dans son trou, ce qui réduit les risques de contamination. Plus gros que son cousin, le rat gris n'en est pas moins un vecteur de maladie, comme la leptostirose ou la salmonellose.  

De la torture à la psychanalyse : de la peur du rat à la peur de l'étranger

Le rat a une réputation d'autant plus mauvaise qu'il est également associé à la torture. Le "supplice du rat" consiste ainsi à poser un pot contenant un rat affamé sur le ventre du supplicié, et à chauffer le contenant pour contraindre le rat à tenter de s'échapper en creusant un passage à travers le corps du condamné.

En octobre 1907, un patient de Freud, qui sera surnommé "l'homme aux rats", raconte au père de la psychanalyse un autre supplice : il consiste à appliquer un pot emplis de rats sur le postérieur de la victime, contraignant ces derniers à lui pénétrer l'anus. Le patient est obsédé à l'idée que les personnes qu'il aime puissent subir ce supplice. En étudiant son cas, Freud définit pour la première fois le principe de la névrose obsessionnelle

En novembre 2007, dans l'émission "Surpris par la nuit", la psychanalyste Irène Diamantis, spécialiste des phobies, revenait plus précisément sur la peur générée par le rat, et en quoi il était devenu le symbole de la peur de l'autre, de l'étranger : 

Dans l’histoire de l'humanité, le rat est porteur de la peste, donc de la mort. La peste est ce qui a été le plus étranger. Les pestiférés ce sont ceux qu’on mettait de côté pour des raisons de contagion... mais pas seulement : c’est l'exclusion et la quarantaine, la xénophobie. Quelqu’un qu’on veut mettre très loin parce qu’on ne se reconnait pas en lui et qu’on le rejette. 

Des rats et des hommes (Surpris par la nuit, 29/11/2017)

1h 14

En 1920, le retour de la peste parisienne

Elle-même atteinte de musophobie, ou phobie des rats, la journaliste Zined Dryef leur a consacré un ouvrage, Dans les murs : les rats, de la Grande Peste à Ratatouille (Editions Don Quichotte), où elle raconte l'histoire et la perception des rats à Paris. "On n'a pas peur des rats en réalité, explique-t-elle. On le combat mais par pragmatisme, parce qu'il s'agit d'un nuisible. On lutte contre eux parce qu’ils rongent et détruisent. Sur les départs d'incendie inexpliqués, on soupçonne souvent les rats d'avoir rongé des câbles par exemple. Mais à l'origine, on n'en fait pas un animal qui terrorise puisqu'on vivait avec ces bêtes. On va cependant en avoir de plus en plus peur à mesure qu’on devient une société hygiéniste, parce que nous vivons toujours avec les rats, mais nous ne les voyons plus.

A travers son livre, Zyned Drief conte de nombreuses anecdotes, à commencer par ce couple qui, en 1907, entendant des cris dans la chambre de son nourrisson, le trouve assailli par neuf gros rats et couvert de sang. Les parents les chassent en hurlant avant d'appeler un médecin. Quelques jours plus tard, le journal Les Faits Divers illustrés consacre sa Une aux "Rats anthropophages". L'anecdote a beau être atypique, elle fait écho à une autre agression d'un bébé par un rat, survenue en 2008, à Pré-saint-Gervais.

La couverture "Les Rats Anthropophages" des Faits-Divers Illustrés, le 3 octobre 1907.
La couverture "Les Rats Anthropophages" des Faits-Divers Illustrés, le 3 octobre 1907.
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"L'épisode le plus intéressant, c'est l'épisode de peste à Paris de 1920, raconte Zined Dryef. On y retrouve un peu tout : il y a la peur panique du rat, de la peste, et ce lien entre les rats et l'étranger." Après un premier cas probable de peste étouffé en 1917, un second cas survient en 1920 : d'abord à Levallois, puis à Clichy, sur la ligne des quartiers des chiffonniers, qui entoure Paris. La panique a vite fait de s'emparer de la ville, la presse s'inquiète et on cherche un coupable : "Il y a un débat au Sénat où les juifs vont être accusés. Le rat, c'est toujours l'autre, l'étranger". Dreyfus a beau avoir été réhabilité un an auparavant, les sénateurs antisémites blament "les Juifs d’Orient qui nous apportent toutes sortes de maladies". Charles Maurras, dans l'Action française du 6 octobre 1920 craint que le judéo-bolchevisme, "l’effroyable vermine des Juifs d’Orient, apporte les poux, la peste, le typhus, en attendant la Révolution", relate Zined Dryef dans Dans les murs : les rats, de la Grande Peste à Ratatouille.

À réécouter : Parlons chiffons avec Antoine Compagnon

Il faudra l'intervention du président de  l’institut Pasteur, le professeur Roux, qui réfutera la responsabilité des juifs dans l’épidémie, et celle de Jules-Louis Breton, le ministre de l’Hygiène, pour faire taire les sénateurs. La peste bubonique était arrivée à Paris en 1917 par un bateau venant des Indes qui contenait des rats malades. Quand l'épidémie se termine, on compte 39 morts. Sous les pavés, les rats parisiens sont eux toujours infectés. En 1921, sur 7000 rats examinés, plusieurs d'entre eux sont porteurs du germe : un rat sur deux cents serait contaminé. Une dératisation est donc entamée, menée par le Laboratoire du rat, créé par la préfecture de Police après l'épidémie. A des fins d'analyse, des pièges sont posés un peu partout dans Paris, mais les rats capturés pour être observés sont parfois volés pour être revendus aux ratodromes, arrivés en France au début du siècle. Dans ces arènes, des affrontements entre rongeurs et chiens sont mis en scène : les molosses doivent égorger le plus de rongeurs possibles en un temps limité. A la grande époque des ratodromes, jusqu'à 300 spectateurs s'y presseront pour observer la grande finale du Ratier Club de France, avant que la mode ne s'éteigne, dans les années 30.

Les rats seront à nouveau source d'inquiétude à Paris en 1968. Le parisien libéré titre ainsi le 8 février 1968 à sa Une, alors même que les jeux olympiques d'hiver viennent de débuter : "Deux cent mille rats, sur quatre millions qui hantent les égouts de Paris, menacent d’envahir la capitale !". C'est la démolition des Halles, prévue un an plus tard, qui inquiète. Sous Les Halles, le principal marché de vente en gros de produits alimentaires frais, résideraient environ 200 000 de ces rongeurs. Après une grande campagne de dératisation, 20 000 d'entre eux sont tués, et les survivants fuient la zone alors que le marché des Halles est déménagé à Rungis.

"Le rat n’est qu’un épiphénomène dans l’Histoire. Une société comme la notre, qui est arrivée à un certain degré de perfectionnement technique mais ne parvient pas à maîtriser ses déchets, on peut dire que c’est une société démissionnaire, jugeait Michel Dansel, historien et auteur du livre Nos frères les rats, en 1977 dans l'émission Parti pris. Finalement le rat est un miroir. Les rats sont des révélateurs qui nous renvoient l’image de nous-mêmes qui est la plus humiliante, la plus désolante, celle de la saleté" : 

Les rats et les hommes (Parti pris, 26/01/1977)

25 min

Le rat, meilleur ami de l'Homme ?

Si en 1968, prétendre qu'il existait 4 millions de rats sous Paris reste un brin exagéré, en 2018, c'est à peu près le nombre d'individus qu'on compte dans la capitale. Les experts en lutte anti-nuisibles parlent en effet d’un ratio de 1.5 à 2 rats par personne en villle. D'autant que les rats se reproduisent vite : ces rongeurs deviennent sexuellement matures dès 8 semaines de vie. Une rate engendrant en moyenne cinq portées annuelles de 5 à 13 ratons, elle peut rapidement être à l'origine de centaines voire de milliers de rats en l'espace d'un an. 

Mais si on aperçoit ces rongeurs plus régulièrement qu'auparavant, c'est surtout en raison des nombreux travaux, qui les poussent à sortir de leur cachette. D'autant plus que les poubelles transparentes du plan vigipirate sont une aubaine pour les rongeurs, qui n'hésitent pas à les déchirer pour accéder aux précieux déchets. Et pourtant les rats ne sont pas qu'une nuisance :  à Paris, ils dévoreraient entre 30 et 34 milliers de tonnes au total chaque année. Et ils sont une aide bienvenue pour l'entretien des égouts, qu'ils nettoient en grande partie, en plus de creuser des galeries qui évitent au réseau de se boucher.

Enfin il convient de ne pas oublier que le rat domestique est le résultat de l'élevage du rat gris, le fameux rattus norvegicus. Animal sociable et malin, ce même rat a, lui, particulièrement bonne presse. Non seulement il est très utilisé dans les laboratoires à des fins d'expérimentation, mais son intelligence et son odorat ont conduit l'être humain à l'utiliser pour repérer des mines encore enfouies, pour détecter la turbeculose ou encore pour déceler la présence d'espèces protégées lors d'un trafic d'animal. Preuve que le rat, finalement, n'est pas si mauvais qu'on veut bien le croire.