Philippe Jaenada ou l'amour des archives judiciaires

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Philippe Jaenada ou l'amour des archives judiciaires

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Philippe Jaenada, sur les marches du Palais de justice de Paris
Philippe Jaenada, sur les marches du Palais de justice de Paris
© Radio France - Florence Sturm

Entretien. En deux romans, l'écrivain Philippe Jaenada est devenu le spécialiste du décryptage des archives judiciaires. Entretien avec l'auteur de "La serpe", un des romans de cette rentrée littéraire.

Pour son nouveau roman, La Serpe (Julliard, août 2017), l'écrivain Philippe Jaenada s'est plongé dans les archives judiciaires des années 1940, afin de retracer et décrypter l'histoire d'Henri Girard, alias Georges Arnaud, l'auteur du Salaire de la peur, accusé d'un triple meurtre - dont celui de son père - incarcéré, jugé et finalement acquitté. L'auteur avait déjà initié la même démarche pour son précédent ouvrage La petite Femelle (Julliard, 2015).

Mais d'où vous vient ce goût des archives, Philippe Jaenada ?

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Pour moi, et je pense pour tout romancier, les archives judiciaires, autrement dit un dossier d'enquête, un dossier d'instruction, c'est l'équivalent, pour un bijoutier, d'une mine d'or ou d'une mine de diamants. Ce qui est fascinant, même si l'on met de côté les aspects techniques, les rapports de police qui concernent les lieux du crime, les pièces à conviction, c'est de se placer d'un point de vue humain. L'enquête, si elle est à peu près correctement faite, porte sur tous les aspects de la vie du suspect, tous les temps de sa vie. On interroge tous les gens qui le connaissent de près ou de loin, aussi bien sa famille que de vagues amis, et cela donne un portrait à 580 facettes d'une personne, comme on n'en trouve nulle part ailleurs. Je connais mieux Henri Girard que ma propre mère !

Sur personne, on n'a une documentation aussi complète, aussi variée, avec des choses très importantes, entre la femme du suspect qui connaît des aspects de sa vie intimes et profonds, sa boulangère un peu moins et son copain de bistrot d'autres éléments... Tout cela donne une sorte de panorama, de Rubik's cube. Pour un romancier, cela représente un trésor mais surtout un défi et un plaisir d'essayer de reconstituer l'ensemble. Parce que, évidemment, on peut trouver chez la boulangère l'idée que "c'était un sale type, arrogant, méprisant", et chez sa tante celle que "c'était un ange, un garçon poli et attentionné".

La Dispute
55 min

Un matériau suffisamment riche qu'il vous permet en l'occurrence d'inverser la première vérité de l'époque.

Dans toutes les affaires criminelles, le principal problème c'est le temps. Maurice Garçon, l'avocat d'Henri Girard, a lu, lui et ses assistants, très attentivement le dossier. Mais le procès approche, il y a les autres clients... Moi, j'ai eu le temps de m'y plonger pendant plus d'un an tous les jours. Et en creusant, on trouve de toutes petites choses qui sont passées à travers le tamis. Le diable est dans les détails. Et ce sont les détails qui m'ont donné la conviction de son innocence. C'est-à-dire par exemple, sur 1500 pages de dépositions, de procès verbaux, cette vieille paysanne du village qui dit "quand j'ai trouvé le portefeuille par terre dans le fossé, il n'y avait pas de rosée dessus". C'est une petite phrase au milieu d'une page de déclarations. Personne n'a jamais accordé la moindre importance à cette phrase et c'est normal. Or, le fait qu'il n'y ait pas de rosée sur ce porte-monnaie, c'est simple et anecdotique mais finalement très important quant au moment où ce porte-monnaie a été déposé dans l'herbe.

Ce n'est pas la première fois que vous plongez dans les archives judiciaires.

Non et c'est fascinant de pouvoir le faire avec une telle facilité, sur simple demande face à des milliers de pages, qui sont à la fois passionnantes et extrêmement émouvantes. Dans le dossier Pauline Dubuisson, il y a un petit morceau de feuille de cahier d'écolier, sur laquelle elle a écrit son testament. C'est évidemment l'original avec - c'est un peu pathétique et kitsch mais c'est ainsi - une sorte de goutte d'eau sur la signature de son nom, on imagine que c'est une larme. On tient tout ça dans sa main. On est tout seul, dans une salle d'archives, à Paris, Rennes ou Périgueux. Émotionnellement c'est fort. L'histoire du temps qui passe, les liens entre le passé et le présent, c'est quelque chose qui me bouleverse. J'écris un livre sur Pauline Dubuisson. J'ai les derniers mots qu'elle a écrits entre mes mains. Il faut être sacrément costaud pour garder la tête froide et haute.

Les archives judiciaires ouvrent aussi des pages de l'histoire, comme pour le procès Barbie. C'est important cette trace de mémoire ?

C'est plus qu'important et je n'avais pas conscience que l'on conservait tout cela. On critique souvent l’administration française pour la paperasse, on se moque, on dit que c'est long...

Mais si l'on reprend l'exemple de Pauline Dubuisson (sujet du roman La Petite femelle - ndlr), incarcérée à la prison des femmes de Haguenau, qui n'existe plus maintenant, les archives ont été transférées à Rennes. Pauline Dubuisson n'était pas une criminelle célébre. Donc je suis allé à Rennes et on m'a sorti un dossier avec les journaux qu'elle avait découpés et qu'elle a laissés dans sa cellule en partant, ses notes de coiffeur à la prison. On conserve tout sur tout le monde. Ce qui peut avoir un côté un peu inquiétant, et en même temps on peut se dire qu'il y a des centaines de kilomètres de rayonnage qui retracent toutes les affaires judiciaires. Et pas seulement... Dans les salles de lecture des archives, je vois souvent des retraités qui retrouvent des bulletins scolaires, des dossiers de généalogie, et cela donne le vertige ces dizaines de millions de papiers conservés depuis je ne sais combien de temps. Et évidemment, c'est indispensable même si cela ne sert qu'une fois. Pour Henri Girard, j'ai été le premier et à ce jour le dernier à le consulter ces archives depuis 75 ans. C'est assez troublant de se dire : on a gardé 2000 pages juste pour moi !

Et autant de sources d'inspiration encore pour le romancier que vous êtes ?

Je pense que oui, d'une manière ou d'une autre, je ne sais pas encore laquelle. Mes deux derniers livres se situent sous l'Occupation, Pétain, les nazis et je n'en peux plus du Maréchal et de ce qui gravite autour. J'ai envie de faire quelque chose de plus actuel, mais cela rentre moins dans le domaine des archives. Normalement, quand j'écris un livre, il y a un sujet qui me tombe dessus dès qu'il est fini, avant même la publication. J'ai terminé La Serpe en avril, et rien ne m'est tombé dessus par hasard. Donc j'attends, j'ouvre mes yeux, mes oreilles... je vais peut-être aller traîner du côté du Palais de justice, un peu tous les jours, comme on se balade dans un bistrot ou une entreprise pour attraper les histoires. On va voir ce que ça donne, mais pour l'instant, je ne sais pas.