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Philippe Meirieu : "Il faut dire clairement aux familles qu'elles n'ont pas de pouvoir sur les contenus"

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Image d'illustration
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© Maxppp - Rémy Perrin / Le Progrès

Entretien. Les contestations d'un cours de Samuel Paty sont au coeur de l'enquête sur ce qui a abouti à la décapitation de l'enseignant. Un parent d'élève a été placé en garde à vue. Spécialiste des sciences de l'éducation et de la pédagogie et homme de gauche, Philippe Meirieu revient sur ce drame.

La chronologie des faits n'est pas encore totalement établie, même si une note du renseignement territorial des Yvelines (SCRT) l'éclaire grandement. On sait que tout a commencé le 5 octobre dernier par un cours de Samuel Paty à des élèves de quatrième du collège du Bois d'Aulne de Conflans-Sainte-Honorine sur la liberté d'expression. Le professeur d'histoire-géographie y montre deux caricatures du prophète Mahomet publiées par Charlie Hebdo, après avoir demandé aux élèves qui pourraient être choqués de fermer les yeux ou de sortir de la classe. Deux jours plus tard, un père de famille publie "un appel à la mobilisation contre l'enseignant" sur Facebook, avant d'être reçu par la principale de l'établissement. Selon la note du renseignement, il dénonce une "offense d'un sacré", sa fille n'ayant pourtant pas assisté au cours en question. Le 8 octobre, ce père va plus loin et publie une vidéo désignant nommément le professeur avec l'adresse du collège. Il y incite ses soutiens à "dire stop", comme le détaille Le Parisien. D'autres vidéos dénonçant le professeur comme "un voyou" circuleront via WhatsApp et YouTube avec le concours du militant islamiste Abdelhakim Sefrioui, fiché S et inscrit aux fichiers des personnes radicalisées (FSPRT).

Entretien avec Philippe Meirieu, chercheur, essayiste, homme politique de gauche et spécialiste des sciences de l'éducation et de la pédagogie.

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Philippe Meirieu : "Il faut dire clairement aux familles qu'elles n'ont pas pouvoir dans l'enseignement public sur les contenus et les méthodes d'enseignement."

6 min

Cet attentat était-il prévisible ? Depuis les attentats du Bataclan et de Saint-Denis, il y avait des menaces très importantes contre les écoles. A-t-on eu tendance à oublier ces menaces ?  

Non. Je pense qu'on n'a pas oublié ces menaces. Mais évidemment, cet attentat était à la fois prévisible et imprévisible. Imprévisible parce que c'est effroyable et que nous ne pouvons pas anticiper ou imaginer un tel acte. Prévisible parce que c'est vrai qu'il y a des tensions dans un certain nombre d'établissements scolaires, des tensions entre des familles, des enseignants et l'institution scolaire. Et ces tensions sont répercutées assez massivement sur les réseaux sociaux qui servent de caisse de résonance et qui peuvent entraîner certains à des gestes aussi effroyables et barbares que celui auquel nous avons assisté.  

Ces tensions existent malheureusement encore plus en zone d'éducation prioritaire où, on le sait, certains sujets sont compliqués à aborder. Par exemple la religion, la Shoah, la décolonisation. Comment peut-on mieux accompagner les enseignants, mais aussi les élèves et les parents, car les parents ont aussi un rôle à jouer ?

Bien sûr, la question d'abord est celle des familles. N'oublions pas que dans le cas qui nous occupe, ce sont les familles qui ont alerté l'opinion publique et qui ont provoqué cette vague de fond qui a abouti peut-être, en tout cas nous le supposons, à cet attentat terrible. 

Il faut, je crois, dire clairement aux familles dans l'enseignement public qu'elles n'ont pas de pouvoir sur les contenus et les méthodes d'enseignement. Il faut le dire tout en les accueillant, parce que le risque existe réellement que ces familles, à ce moment-là, fuient vers l'enseignement privé hors contrat. Le président de la République lui-même l'a évoqué dans son discours il y a quelques jours. 

Il faut les entendre, les accueillir, mais il faut être ferme. Et il faut être ferme sur le projet de l'école de la République et sur le fait que l'école de la République n'est pas au service des familles et a fortiori de l'idéologie des familles.  

Ensuite, bien sûr, il faut aider les enseignants. L'Education nationale tente de le faire à travers des documents, des séquences pédagogiques. Mais je crois que la formation initiale et la formation continue dans ce domaine restent extrêmement insuffisantes. L'éducation morale et civique qui est dans les programmes doit être accompagnée. Tous les professeurs doivent être accompagnés et surtout, tous les professeurs doivent se sentir concernés, pas seulement les professeurs d'histoire. Parce que dès l'école maternelle, dès l'école primaire, le travail sur le langage dans toutes les disciplines, en mathématiques, en français, mais aussi le travail en lycée professionnel, en mécanique ou autre chose, toutes les disciplines sont des occasions d'apprendre à parler juste, d'apprendre à balayer les préjugés, d'apprendre à être précis, rigoureux, respectueux aussi dans la prise de parole. Tout cela construit une ambiance et une citoyenneté. C'est long, c'est compliqué, c'est difficile. Mais je crois que c'est un chantier qui est devant nous et qui est éminemment nécessaire. 

Philippe Meirieu en 2014.
Philippe Meirieu en 2014.
© Radio France - Geneviève Méric

Il est important de rappeler qu'il n'y a pas qu'en histoire-géo que l'on peut avoir de la contestation de la part de certains élèves. Cela existe aussi en sciences et vie de la Terre. 

Oui, bien sûr, cela existe en SVT et cela existe en français. Il y a un certain nombre de collègues enseignant en français qui, quand ils proposent un poème de Baudelaire, se voient opposer des résistances et voient des parents venir à la charge. Cela existe évidemment en philosophie. 

Cela existe, je crois, dès que les parents veulent légiférer sur l'enseignement tel qu'il est donné. Or l'école publique française est une école où les parents ne légifèrent pas sur l'enseignement. L'enseignement, c'est le bien commun, les finalités de la République. Et il faut aider les enseignants à être à la fois accueillants et fermes à l'égard des parents et en même temps à trouver, avec les élèves, les voies qui peuvent permettre de les convaincre sans les humilier. Parce que beaucoup d'enfants font une identification, c'est vrai. Beaucoup d'adolescents font une identification avec certaines théories islamistes radicales, certaines théories du complot et ils peuvent vivre certains enseignements comme les détruisant en quelque sorte, comme les niant. Il faut leur donner la possibilité d'entendre que des connaissances peuvent venir entrer en dialogue dialectique avec leurs convictions sans que cela les humilie. C'est une tâche pédagogique extrêmement complexe et à laquelle nous devons nous attacher pour aider tous les enseignants. 

Au delà de la formation, de l'accompagnement des enseignants, il existe aussi le phénomène d'autocensure. Beaucoup d'entre eux, notamment en zone d'éducation prioritaire parfois, ont peur. Ils préfèrent volontairement éviter certains aspects de l'enseignement civique parce que, justement, ils ont peur d'avoir des débats non contrôlés dans la classe. 

Oui, bien sûr. Il faut absolument éviter cette autocensure. Il faut que les enseignants acceptent d'introduire des documents qui peuvent, à certains moments, dégager un débat. Mais il faut qu'on les aide aussi à structurer un débat. Un débat n'est pas quelque chose qui s'improvise. Un débat se prépare, en donnant le sujet quelques jours à l'avance, en permettant aux élèves d'y réfléchir et d'en discuter, en organisant un tour de parole où chacun respecte l'autre. La technique du débat est quelque chose de complexe, nous le savons bien. Nos représentants du peuple le savent bien. Et on ne peut pas imaginer qu'un débat serein se passe dans une classe sans que cela ait été minutieusement préparé sur le plan pédagogique. Lancer comme cela une question et laisser parler des élèves sans régulation, c'est évidemment prendre tous les risques. C'est comme faire une opération à cœur ouvert dans un grenier poussiéreux.  

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