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Philippe Sansonetti, Auriane Guilbaud, Bernard Sellato... Craindre et blâmer

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Deux gardes se tienennt devant un hôpital de campagne, à Wuhan, en Chine, le 8 avril 2020
Deux gardes se tienennt devant un hôpital de campagne, à Wuhan, en Chine, le 8 avril 2020
© AFP - Noel Celis

La Revue de presse des idées. Est-il possible de trouver un responsable dans le cas d'une crise sanitaire ? Si oui, comment ?

Nous ne savons pas encore à quel stade nous en sommes vraiment de la pandémie mais, en France comme dans le reste du monde touché par le Covid-19, la recherche de responsabilité alimente les débats.

Blâmer l'OMS 

Dans un article du site « La Vie des idées », Auriane Guilbaud, maîtresse de conférence en sciences politiques, retrace avec beaucoup de précision les attaques régulières contre l’Organisation Mondiale de la Santé. Accusée alternativement d’avoir déclaré une épidémie trop rapidement (H1N1) ou trop tardivement ( Ebola en Afrique de l’Ouest), son action est scrutée attentivement. 

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Dans le cas du Covid-19, Auriane Guilbaud rappelle que le DG de l’OMS, comme d’autres experts en santé mondiale, avait mis en garde depuis longtemps la communauté internationale en déclarant que « le monde n’était pas prêt pour la prochaine pandémie ». « Ses avertissements les plus récents s’appuyaient notamment sur un rapport publié en septembre 2019, à peine trois mois avant la détection des premiers cas de Covid-19 », explique-t-elle avant de noter que l’Organisation se fonde sur le Règlement Sanitaire International pour décréter le déclenchement d’une épidémie. Ce règlement, régulièrement révisé, est adopté par les États membres qui ont ensuite l’obligation de faire remonter les « évènements de santé publique » permettant à l’OMS d’évaluer la situation. 

Mais l’OMS, note Auriane Guilbaud, ne dispose que de l’autorité que ses membres veulent bien lui accorder, d’autant que son budget dépend d’eux. Sans compter les conflits entre États, comme ce fut le cas, lors du déclenchement de la crise, entre Taiwan et la République populaire de Chine.

« Pourtant, l’OMS ne dépend pas particulièrement de la Chine financièrement, ses principaux bailleurs de fonds restant les États-Unis et la fondation Gates. Mais il n’en va pas de même politiquement, et la position de l’OMS doit également être analysée au regard de l’influence chinoise grandissante au sein du multilatéralisme onusien et du désengagement des États-Unis. L’OMS marche donc sur une corde raide (…) car elle ressemble en ce moment à un chef d’orchestre que ses musiciens ne suivraient pas : les États mettent en œuvre leurs propres mesures en ordre dispersé et les jeux de puissances prédominent. »

Blâmer la Chine 

Pas plus qu’il ne faut blâmer l’OMS, il ne faut blâmer la Chine nous dit Jim O’Neill sur le site international de tribunes de presse « Project Syndicate »

Cet ancien secrétaire au Trésor britannique, actuellement président de de l’institut Chatham House, explique dans sa tribune du jour que certes les dirigeants chinois devront vivre avec les erreurs qu’ils ont commises au début de la crise, mais que « pour de nombreux gouvernements, nommer et humilier la Chine semble être un stratagème pour détourner l'attention de leur propre manque de préparation. » Dans cette tribune, Jim O’Neill vise particulièrement Donald Trump qui, en outre, attaque lui aussi l’OMS. Au contraire, « plutôt que de tirer sur ces organisations, nous devrions travailler à les améliorer. Dans la crise actuelle, nous devons faire tout ce que nous pouvons pour aider l'OMS et le FMI à jouer un rôle de premier plan efficace dans la riposte mondiale. » Car, selon lui, « le FMI devrait étendre la portée de ses évaluations annuelles au titre de l'article IV pour inclure les systèmes nationaux de santé publique, étant donné que ce sont des déterminants essentiels de la capacité d'un pays à prévenir ou au moins à gérer une crise comme celle que nous connaissons actuellement. »

Quant à la Chine, « plutôt que d'appliquer un double standard et de corriger [ses] erreurs incontestablement importantes, nous ferions mieux de considérer ce que la Chine peut nous apprendre (…) et réfléchir aux politiques que ce pays pourrait adopter pour se remettre sur la voie d'une croissance annuelle de 6%, car l'économie chinoise jouera inévitablement un rôle important dans la reprise mondiale. »

Faire payer la Chine ? 

Dans un éditorial du Figaro, Renaud Girard, chroniqueur international dans ce journal, aimerait bien faire payer la Chine. 

Mais elle ne paiera pas ! Pourtant, écrit-il, « le Parti communiste chinois, faisant passer l’idéologie avant la science, a commis trois forfaits_. Il a, le 1er janvier 2020, arrêté les médecins de l’hôpital central qui sonnaient l’alarme. Puis il a déclaré à l’OMS, le 13 janvier 2020, qu’il n’y avait pas de preuve que la maladie était transmissible d’homme à homme. Enfin, il a autorisé, le 18 janvier 2020, que se tienne à Wuhan un banquet patriotique géant de 40.000 personnes. (…) Il serait donc légitime que la Chine accorde des compensations financières aux États touchés par la pandémie._ »

Mais il y a un problème, reconnaît Renaud Girard : « il n’existe aucune institution au monde capable de fixer le montant d’une telle indemnité globale puis de l’imposer à un pays aussi puissant que la Chine. (…) Si faire payer Pékin n’est pas en notre pouvoir, nous pouvons en revanche réduire drastiquement notre dépendance à l’égard de la Chine, en relocalisant nos productions stratégiques sur le territoire national et européen. »

Féliciter la Chine ?

Si nous suivons la démonstration de Philippe Le Corre sur le site de « The Conversation », la riposte européenne à la crise est observée depuis Pékin. 

Ce spécialiste des questions chinoises et asiatiques analyse ainsi la « diplomatie des masques » et des respirateurs mise en oeuvre depuis quelques semaines vis à vis de certains européens. Italie, Espagne, Grèce, Belgique, République tchèque, France, Autriche et surtout Serbie ont reçu des dons et des propositions de la part de Xi Jinping, assimilés par certains à une « route de la soie pour la santé ». « L’intérêt stratégique de conquérir l’Europe est d’autant plus important que la Chine est engagée dans une guerre commerciale avec les États-Unis, écrit Philippe Le Corre. Il s’agit donc pour elle d’améliorer son accès à la technologie et au marché européens tout en sapant une éventuelle riposte transatlantique commune. » 

Cependant les résultats de cette propagande ne s’annoncent pas si exceptionnels pour Pékin. L’Union européenne a critiqué le fait que l’envoi de matériels européens à la Chine, dès le début du mois de février ait été entièrement passé sous silence par les médias chinois bien qu’ayant fait l’objet d’une communication à Bruxelles ? » C’est ce que le Haut représentant de l’Union à la politique étrangère, Josep Borrell a appelé « la confrontation globale de récits ». L’Europe s’engage donc à « contrer les fausses informations par une communication transparente, exacte et fondée sur des faits ». Une politique qui pourrait préluder, une fois la crise passée, selon Philippe Le Corre, une attitude plus agressive pour contrer les investissements chinois en Europe.

Nous blâmer ? 

Dans un très long article confié aujourd’hui au site « La Vie des idées », Philippe Sansonetti, titulaire de la chaire « Microbiologies et maladies infectieuses » du Collège de France, tente de dresser un premier bilan de ce qui n’a pas marché dans la lutte contre le Covid-19 en France.

La distanciation sociale n’a pas fonctionné, écrit-il, parce que nos concitoyens, et en particulier les adultes jeunes, ne se sont pas sentis assez tôt concernés par le risque épidémique. Mais aussi parce que :

Nous avons manqué de moyens de diagnostic à la hauteur de l’ampleur et de la rapidité de progression de l’épidémie. (…) Aveugles sur le nombre, même approximatif, des cas réels, nous n’avons pu procéder à un large isolement de sujets contagieux et à une mise en « quatorzaine » de leurs contacts directs, voire à un confinement plus précoce

Enfin Philippe Sansonetti se fait plus dur quand il se demande « pourquoi avoir discrédité l’usage des masques dans la population générale et affirmé avec assurance qu’ils étaient inutiles ou que les experts étaient à ce sujet divisés ? Nos collègues asiatiques n’en sont toujours pas revenus. » Une fois dressé ce constat, sévère pour tous, il propose des pistes pour le déconfinement envisagé hier par le Président de la République.

Mais il avertit: « Il faut aider nos concitoyens à comprendre que cette situation d’exception va durer. La fin du confinement ne sonnera pas la fin de l’épidémie ! L’ épidémie sera toujours présente, moins virulente, certes, que la vague que nous sommes en train de subir, mais ne demandant qu’à rebondir. Une fois décidée, la sortie de confinement devra s’accompagner d’un maintien rigoureux des mesures de distanciation sociale et d’hygiène individuelle et collective, incluant le port de masques. »

Craindre l'autre 

Depuis deux semaines maintenant, une autre grande institution de recherches, l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, publie des « perspectives sur le coronavirus » sur son site. On y trouve de courts articles sur ce que la crise fait au handicap ou sur les pratiques rituelles en temps de pandémie. Je terminerai cette revue de presse par la contribution du jour, signée Bernard Sellato, anthropologue et historien.

Dans cet article, il éclaire le « vivre-ensemble distancié » que nous connaissons tous depuis un mois à la lueur des pratiques traditionnelles de troc. Pour ce faire, il nous décrit une scène désormais quotidienne :

« L’homme s’approche du lieu de sa transaction, pose son vélo contre le mur, extrait son smartphone de l’une des poches de son anorak. Il envoie un message convenu à son contact, un client. Après quelques minutes, le client apparaît à la porte de l’immeuble. Le livreur a posé par terre, sur le trottoir, son sac à dos. C’est un sac isotherme cubique, de couleur verte, noire ou bleue, avec des bretelles. 

ll recule de quelque deux mètres. Le client, alors, s’approche du sac, en extrait un paquet enveloppé de papier, puis il s’éloigne et rentre dans l’immeuble. La transaction a été finalisée par smartphone. Le livreur revient vers le sac à dos, effectue une série de gestes destinés à purifier les instruments du dispositif de l’échange avec un liquide spécial, puis il remonte en selle et repart vers une autre destination de livraison. »

Il mobilise aussi bien le récit d’Hérodote sur les échanges auxquels procédaient les Carthaginois avec leurs partenaires commerciaux africains que les Punan, chasseurs-cueilleurs de Bornéo, craignent les agriculteurs voisins qui, lors d’échanges, pourraient les emporter comme esclaves. Ils pratiquaient donc « le troc sans contact, se retirant à distance du lieu où ils avaient déposé leurs produits. »

Dans tous ces cas, aussi éloignés soient-ils dans l’espace et le temps, le motif de ce troc était simple : la peur de l’Autre, poursuit Bernard Sellato qui conclut : 

« Un vivre-ensemble distancié se met en place dans notre vie quotidienne. »

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