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Philosophie : plus de femmes au programme du baccalauréat

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Iris Murdoch, Simone de Beauvoir et Jeanne Hersch (haut); Simone Weil et Elizabeth Anscombe (bas)
Iris Murdoch, Simone de Beauvoir et Jeanne Hersch (haut); Simone Weil et Elizabeth Anscombe (bas)
© Getty

Les élèves de terminale sont cette année les premiers à passer l'épreuve de philosophie dans le cadre de la réforme du baccalauréat. Dans les changements, une liste un peu plus féminisée avec l'ajout de Simone de Beauvoir, Simone Weil, Jeanne Hersch, Elizabeth Anscombe et Iris Murdoch.

Dans le cadre de la réforme du baccalauréat menée par Jean-Michel Blanquer, la liste des philosophes du programme de philosophie de Terminale est passée de 57 à 83 noms. Parmi ces nouveaux entrants, plus de femmes. Aux côtés de la philosophe d'origine allemande Hannah Arendt, bien isolée dans cette agora masculine, se trouvent désormais les Françaises Simone de Beauvoir, Simone Weil, la Suisse Jeanne Hersch et les Britanniques Elizabeth Anscombe et Iris Murdoch. On trouve également des auteurs non occidentaux : le penseur chinois Zhuangzi, le bouddhiste indien Nāgārjuna, le philosophe et médecin perse Avicenne ainsi que le rabbin séfarade Maïmonide. 

Concrètement, cela signifie qu'un texte de ces philosophes peut être proposé à l'examen et qu'on peut retrouver leur nom dans les nouveaux manuels de philosophie. "Enfin ! Le mythe académique de la « philosophie rien-que-grecque », qui fit les beaux jours du XIXe et du XXe siècle, semble heureusement se fissurer", se réjouit le philosophe et journaliste Roger Pol-Droit dans Les Echos. Il est désormais possible d'étudier officiellement dans les classes de terminales des œuvres de traditions taoïste ou bouddhiste et de présenter davantage de philosophes femmes afin de rappeler, s'il en était besoin, cette évidence : pour faire de la philosophie, nul besoin de descendre des Grecs ou d'être un homme. 

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Cela ne signifie pas que tous les lycéens qui passent cette année le bac version 2021 étudieront la pensée de Simone Weil ou un extrait du Guide des égarés de Maïmonide. Dans les faits, les professeurs sont et ont toujours été libres d'aborder les œuvres qu'ils souhaitent, afin de préparer au mieux les élèves à l'épreuve. Si les notions au programme doivent être traitées au cours de l'année, cette liste n'est donc pas contraignante. Pour le président de l'APPEP (Association des professeurs de philosophie de l'enseignement public) Nicolas Franck, les professeurs feront d'ailleurs sûrement l'impasse sur ces nouveaux entrants non-occidentaux : "Il faut avoir atteint une technicité qu’un élève n’a pas en terminale", réagissait-il pour Le Figaro. L’enjeu étant selon lui "nul pour le bac, car ces auteurs ne seront jamais étudiés par quiconque, mais il a sans doute fallu répondre à une pression symbolique ou politique". 

Mais des auteurs comme "Anselme de Canterbury, Giambattista Vico ou Edmund Husserl" (présents dans l'ancienne liste), n'étaient-ils pas tout aussi "techniques" et "peu étudiés en classe" ? Voilà ce que rétorque Vanina Mozziconacci, maîtresse de conférences à Montpellier, dans un article publié dans La Vie des idées, ajoutant que "la pédagogie et la didactique consistent précisément à rendre accessibles des concepts et des pensées qui semblent d’abord inaccessibles". Sans prétendre faire ici cours de philosophie, voici une courte présentation de ces philosophes qu'ont peut-être la chance de découvrir les lycéens aujourd'hui. 

À réécouter : Réforme du bac : la philosophie sacralisée, et sacrifiée ?

Des philosophes majeures mais minorées

"L'"exception" Hannah Arendt ne nous satisfait plus", dénonçaient soixante enseignantes et chercheuses dans une tribune publiée dans Libération, en 2018, contre l'invisibilisation des femmes dans la discipline : 

Elles ne sont pas "mineures" mais minorisées. Les travaux de philosophEs sont moins lus, moins cités (...). Il y a ici une production d'ignorance arrogante. (...) Même si elle est un moyen pragmatique de pallier la persistance des discriminations, il n'en reste pas moins que la parité n'entame pas le stigmate, comme en témoignent les remarques des hommes philosophes lorsqu'il s'agit de dégoter une femme philosophe (n'importe laquelle pourvu qu'elle soit une femme) pour parvenir au quota imposé.

Dans cet "effort" de parité, ont été intégrés les noms de Simone de Beauvoir, Simone Weil, Jeanne Hersch, Elizabeth Anscombe et Iris Murdoch - toutes philosophes de l'époque contemporaine.

  • Simone de Beauvoir (1908-1986)
Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir au cours d'une réunion organisée en faveur des dissidents soviétiques, le 21 juin 1977, au théâtre Récamier à Paris.
Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir au cours d'une réunion organisée en faveur des dissidents soviétiques, le 21 juin 1977, au théâtre Récamier à Paris.
© AFP

Ce n'est pas à l'agrégation de philosophie que Simone de Beauvoir a récemment été programmée, mais à celle de littérature pour ses Mémoires d'une jeune rangée (1958), dans lequel elle raconte justement comment elle est parvenue à étudier la philosophie malgré l'opposition familiale. Simone de Beauvoir, aussi bonne romancière soit-elle (elle reçoit le prix Goncourt pour Les Mandarins en 1954), n'est pas qu'une "femme de lettres". "Beauvoir s'inscrit dans l'existentialisme ou plutôt, précise-t-elle au début du Deuxième Sexe, dans 'la morale existentialiste'. Elle va produire des concepts originaux", rappelle le philosophe Michel Kail dans les Chemins de la philosophie

Dans cet essai retentissant paru en 1949, la philosophe observe que si l'homme est considéré comme un être absolu et nécessaire, la femme l'est comme un être relatif et contingent. Simone de Beauvoir s'emploie à déconstruire le concept la féminité en y appliquant l'un des principes de l'existentialisme : les individus n'ont pas d'essence donnée par nature, mais deviennent ce qu'ils sont par leur vécu, selon des conditions sociales et culturelles qu'ils peuvent récuser, transformer. 

Chacun expérimente sa propre conscience comme un absolu. Comment plusieurs absolus seraient-ils compatibles ? C’est aussi mystérieux que la naissance ou que la mort. C’est même un tel problème que toutes les philosophies s’y cassent les dents. Simone de Beauvoir, L’Invitée, 1943

À réécouter : Confinés avec... Simone de Beauvoir

  • Simone Weil (1909 - 1943)
La philosophe Simone Weil.
La philosophe Simone Weil.
- Wikimedia Commons.

Au cours d'une vie trop brève, Simone Weil a été professeure, ouvrière, militante, résistante et mystique. A l'image de ce parcours, sa philosophie défie toute catégorisation : son œuvre se compose de commentaires de textes antiques, de comptes-rendus de ses tâches à l'usine, d'adresses aux étudiants ou ouvriers et d'essais de philosophie politique, métaphysique et même esthétique. En 1989 sur France Culture, l'ancien porte-parole de la France Libre Maurice Schumann résumait : "Simone Weil n'a jamais accepté le moindre écart entre la pensée et l'action". 

Née à Paris dans un milieu bourgeois, Simone Weil exprime très tôt un souci de justice sociale : "Depuis l’enfance, mes sympathies se sont tournées vers les groupements qui se réclamaient des couches méprisées de la hiérarchie sociale", écrit-elle dans une lettre à l’écrivain Georges Bernanos. Elle enseigne la philosophie dès les années 1920 et participe à des revues d’obédience anarchiste. Elle y publie, entre autres, ses Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale (1934), où elle discute les thèses de Marx. Cette même année, Simone Weil devient ouvrière : impossible de prêcher la révolution du haut des livres, il faut l'éprouver, corps et âme. L'intellectuelle expérimente la condition de "bête de somme résignée", l'asservissement qui empêche l'émancipation et développe alors une philosophie du travail. Engagée auprès de la France libre à Londres, elle s'attèle à la rédaction de L'Enracinement (1942). Elle y décrit une société capitaliste aliénante pour les individus et enjoint ces "déracinés" à se ré-ancrer. 

L'enracinement est peut-être le besoin le plus important et le plus méconnu de l'âme humaine. C'est un des plus difficiles à définir. (...) Chaque être humain a besoin d'avoir de multiples racines. Il a besoin de recevoir la presque totalité de sa vie morale, intellectuelle, spirituelle, par l'intermédiaire des milieux dont il fait naturellement partie. Simone Weil, L'Enracinement (1942)

À lire aussi : Pourquoi il faut lire Simone Weil aujourd'hui

  • Jeanne Hersch (1910 - 2000)
La philosophe suisse Jeanne Hersch, en mars 1999.
La philosophe suisse Jeanne Hersch, en mars 1999.
© Maxppp - Philippe Krauer

Après avoir initié pendant 23 ans des lycéens à la philosophie, Jeanne Hersch est la première femme à être nommée professeur de philosophie à l’Université de Genève, en 1956. Issue d'une famille juive polonaise ayant fui la domination russe, Jeanne Hersch défend la justice sociale, s'engage au sein du parti socialiste suisse (duquel elle s'éloigne en raison de positions sur les drogues qu'elle juge laxistes) et met en place une division philosophique à l'Unesco. A l'occasion du 20e anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l'Homme, elle publie Le Droit d'être un homme (1969) sous l'égide de l'Unesco. Dans ce recueil, la philosophe montre que le concept des "droits humain" répond à un besoin exprimé par des cultures différentes, à diverses époques. 

Dans L'Étonnement philosophique (1981), Jeanne Hersch retrace les étonnements successifs qui jalonnent l'histoire de la philosophie, des présocratiques à Heidegger. Elle y présente rigoureusement la démarche philosophique comme un exercice de mise en branle de nos certitudes, une précieuse capacité à se dé-familiariser du monde. Jeanne Hersch était par ailleurs connue pour son fort tempérament. Elle s'était notamment opposée avec véhémence à la nomination de Jean Ziegler à l'université de Genève, dont elle contestait la rigueur scientifique. A l'annonce de son décès, celui-ci lui rendait hommage : 

La plupart des professeurs sont des momies, mais pas Jeanne Hersch, qui était une femme extraordinaire, notamment pour sa passion du débat. (...) C’était une des plus grandes philosophes que la Suisse ait connues et un professeur exceptionnel, dont je ne partageais aucune opinion. Jean Ziegler

À lire aussi : L’originalité des femmes philosophes du XXe siècle face à la tradition métaphysique occidentale

  • Elizabeth Anscombe (1919-2001)
La philosophe britannique Elizabeth Anscombe.
La philosophe britannique Elizabeth Anscombe.
- Wikimedia Commons.

Influencée par Aristote et la scolastique médiévale, ainsi que par les enseignements de Ludwig Wittgenstein dont elle fut l'élève, la traductrice et l'amie, Elizabeth Anscombe a renouvelé les débats en philosophie de l’action et en philosophie morale. Diplômée de philologie et de philosophie, elle devient professeure à l'université de Cambridge, haut lieu du courant analytique dans lequel elle s'inscrit également.

Dans son ouvrage L'Intention (1957), Anscombe pose la question du rôle de la volonté et des intentions dans l'action. Nous avons tendance à dissocier l'acte dans lequel s'illustre l'intention et l'intention elle-même, comme si celle-ci était une disposition intérieure de l'esprit, indépendante de l'action comme du contexte dans lequel elle est menée. Mais si l'intention était liée à un état intérieur qui précède l'action, alors, elle ne garantit pas plus que le simple souhait sa réalisation. Pour Anscombe, l'intention ne précède pas l'action à la manière d'une relation de cause à effet, mais en exprime les raisons. Les intentions s'appréhendent donc à travers les actes eux-mêmes. 

La réflexion d'Anscombe est indissociable d'une pensée de l'action. La philosophie de l'esprit est une discipline assez contemporaine : il s'agit de s'interroger sur ce qu'est le mental, voir comment on analyse les phénomènes mentaux. Elizabeth Anscombe a cette originalité qui est d'analyser les phénomènes de l'esprit avant tout à partir de leur extériorité et, entre autres, de l'action. Valérie Aucouturier, sur France Culture 

À réécouter : Elisabeth Anscombe, l’esprit en pratique

  • Iris Murdoch (1919-1999)
La romancière et philosophe britannique Iris Murdoch
La romancière et philosophe britannique Iris Murdoch
© Getty - Sophie Bassouls

"Pouvons-nous devenir moralement meilleurs ? C’est la question à laquelle la philosophie devrait essayer de répondre", écrit Iris Murdoch dans La Souveraineté du Bien (1970). Née à Dublin d'une mère chanteuse et d'un père éleveur de moutons, Iris Murdoch va travailler pour les Nations unies au sein d'une administration de camps de réfugiés, en Autriche et en Allemagne. Elle tombe alors, par hasard, sur L'Être et le Néant de Sartre : "Je n'étais pas complètement d'accord avec lui, mais ce livre m'a ramenée à la philosophie, (...) même si je ne me concevais pas comme une philosophe", confiera-t-elle plus tard. Diplômée de philosophie, elle obtient un poste de professeure à Oxford en 1948. Elle contribue alors à faire connaître les courants de pensées de la philosophie continentale, comme l'existentialisme, dans son essai Sartre Romantic Rationalist (1953). 

L'une des thèses principales d'Iris Murdoch est que nos valeurs morales ne s'expriment pas seulement à travers nos choix et actions. Nos pensées, nos sentiments, notre façon de regarder le monde… toutes ces choses ont aussi une valeur morale en elles-mêmes, indépendamment de leurs implications sur nos actes. Une personne peut avoir des préjugés envers une autre, tout en s'efforçant d'agir de façon juste envers elle. Si cette personne s'efforce de changer son regard, même si cela ne change absolument rien à ses actions (qui sont déjà justes), elle aura progressé sur le plan moral. La manière dont un individu perçoit la réalité, nous dit Iris Murdoch, est déjà l'expression de son "caractère moral".

C'est pourquoi Iris Murdoch s'intéresse aux dialogues intérieurs, aux discours que nous tenons avec nous-mêmes. Dans cette optique, Murdoch propose une réévaluation originale de l'amour et l'attention comme valeurs morales. Et c'est dans l'écriture de romans qu'elle va développer ses thèses, se servant de la fiction comme d'un lieu où mener ces "expériences de pensée" dont est adepte la philosophie anglo-saxonne. Sur France Culture, le philosophe Frédéric Worms en recommandait d'ailleurs la lecture : "Je trouve dans les romans de Murdoch (...) l'idée que l'amour et la vérité sont des expériences. On ne peut pas en parler de l'extérieur comme d'un objet théorique. On a beau faire de la philosophie, c'est dans l'art qu'on peut accéder à la vérité de ces expériences-là."

À réécouter : Iris Murdoch : parler en son nom

À réécouter : Femmes en réseaux