Photoreporters : la lutte continue

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Photoreporters : la lutte continue

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En France, il y a aujourd'hui 677 photoreporters détenteurs d'une carte de presse.
En France, il y a aujourd'hui 677 photoreporters détenteurs d'une carte de presse.
© Getty - Mario Gutiérrez

Témoignages. En 2015, une étude de la Scam sur le photojournalisme alertait sur une "profession sacrifiée". Le nombre de photoreporters avait été divisé par deux en 15 ans. Prise en ciseaux entre la révolution numérique et la crise de la presse, la nouvelle garde s'est adaptée et les femmes se sont organisées.

Trois ans après la sortie de l'étude de la Scam : Photojournaliste une profession sacrifiée !, qui avait donné lieu en 2016 à un manifeste des syndicats de journalistes, l’hémorragie continue. Les photoreporters ne sont plus que 677 à avoir une carte de presse (c'est-à-dire à vivre à plus de 50% du métier de journaliste), contre 1 458 en l'an 2000. Pourtant, depuis 2015, le nombre de photographes a doublé en France. Ils sont devenus des " Slashers" : ils cumulent plusieurs emplois et certains en vivent très bien. Tour d'horizon de la nouvelle garde des photojournalistes.

Ecoutez notre reportage : 

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Des photoreporters en pleine mutation

3 min

Entre photoreportage et publireportage 

Pierre Morel a la petite trentaine. Avec une mère artiste peintre, la photo était son rêve d'enfant. A 20 ans, il a décroché une bourse tremplin qui lui a permis de se financer une formation. Puis, il a très vite pris le parti d'avoir différentes activités dans le domaine de la photo. 

Il travaille pour des journaux, mais aussi pour des institutions et des compagnies culturelles. Il fait des formations à la photographie et bien sûr ce qui s'appelle dans le métier du "corporate", c'est-à-dire qu'il participe à la communication d'entreprises privées.

Pierre Morel incarne les mutations du métier de photojournaliste
Pierre Morel incarne les mutations du métier de photojournaliste
© Radio France - Cécile de Kervasdoué

Ce qui m'intéresse dans le travail de la photographie c'est l'être humain. Alors je suis un photographe au double statut : auteur et journaliste.                                                        
Pierre Morel, photographe

Avec ce statut hybride, ce photographe se paye entre 2 000 et 5 000 euros par mois, alors qu'il atteindrait difficilement les 1 500 euros par mois s'il n'était que photoreporter. De quoi financer des projets qui lui tiennent à cœur, comme à propos de la reconstruction d'Haïti.

Des prix, des bourses, de l'autofinancement

Corentin Fohlen, lui, n'a jamais été que photoreporter. Il y a six ans, il n'a plus vu d'intérêt à être dans la meute des journalistes d'actualité chaude. Il a alors pris le parti de faire les photos qu'il aime et qui donnent un sens à son métier.

Je n'en pouvais plus de faire la même photo de ministre ou de manif comme une dizaine d'autres confrères, qui auraient tous les mêmes photos. Alors j'ai pris le risque d'autofinancer mes projets. Aujourd'hui, des milliers de gens prennent des photos, mais ils ne racontent pas d'histoire avec. Pour moi, la photo c'est d'abord un langage et donc une narration.                                                      
Corentin Fohlen

Corentin Fohlen: "Aujourd'hui les gens parfois me reconnaissent dans la rue parce que je fais beaucoup vivre mes photos sur les réseaux sociaux"
Corentin Fohlen: "Aujourd'hui les gens parfois me reconnaissent dans la rue parce que je fais beaucoup vivre mes photos sur les réseaux sociaux"
- Valérie Baeriswyl

Il a donc décidé en se finançant lui-même d'aller plusieurs fois en Haïti. L'objectif : donner à voir une autre image d'un pays trop souvent réduit aux catastrophes et à la misère.

Bien sûr, c'était un risque. C'est moi qui ai payé tous les multiples aller-retours. Mais, au final, je me suis fait un nom sur ce sujet parce que paradoxalement ce qu'attendent les rédactions aujourd'hui, c'est précisément ce regard décalé.                                                      
Corentin Fohlen

Sauf qu'elles ne sont plus prêtes à payer le risque de telles photos; et c'est sur les photoreporters que tout le risque retombe. Des bourses et des prix viennent combler ce manque, mais y concourir représente un vrai travail en amont et les plus jeunes dans le métier y ont peu accès.

Le réseau encore et toujours

Reste l'indispensable réseau. Les réseaux sociaux, oui, mais surtout le réseau de professionnels. Depuis une vingtaine d'années, les photographes se sont organisés entre eux pour répondre à la fin annoncée des grandes agences. Des associations comme Tendance Floue, Dysturb ou Divergence images leur permettent de vendre et de revendre directement leurs photos sans passer par la commission retenue par les anciennes agences, et surtout, elles sont un vivier d'échange de bons plans et de conseils.

Axelle de Russé, photojournaliste depuis 13 ans, s'est ainsi de plus en plus investie dans l'association le Hublo t. Il s'agit d'avoir toujours une longueur d'avance créative et inventive sur le métier, en proposant, par exemple, au public des projets hybrides faits de musique et de photo-reportages. "Ce sont des musiciens, qui composent à partir de photos pour montrer le reportage autrement que dans une exposition ou un magazine", explique la photographe. 

Les photojournalistes sont aujourd'hui de vrais entrepreneurs, qui racontent des histoires différemment. Est-ce une bonne chose ? "Oui !", répond sans hésiter Axelle de Russé : 

"Cela permet de sortir du carcan du photojournalisme classique"

53 sec

Axelle de Russé, photo reporter autodidacte et primée s'inquiète de la force du sexisme dans le métier.
Axelle de Russé, photo reporter autodidacte et primée s'inquiète de la force du sexisme dans le métier.
© Radio France - Cécile de Kervasdoué

Un métier encore très sexiste

Difficile pour les femmes de percer dans le milieu très masculin du photojournalisme. Elles sont d'ailleurs sous-représentées :  

Pour preuve, en 2016, 25% des titulaires de carte de presse sont des femmes. Je pense que c'est à cause notamment de l'arrivée d'un enfant qui sonne comme un coup d'arrêt pour les femmes photojournaliste. Cela a été le cas pour moi, lors de ma grossesse, je l'ai cachée à mes rédactions, et je me suis arrêtée un an, c'était très dur après pour retrouver une place dans le métier. Axelle de Russé, photojournaliste

"J'ai caché ma grossesse avec des vêtements larges"

1 min

Il y a quelques mois, au moment de l 'affaire Weinstein, Axelle de Russé s'était exprimée sur les réseaux sociaux en dénonçant le sexisme du métier de photographe. La violence des réponses de ses confrères prouve combien son analyse était proche de la réalité. 

Moi, je l'ai vécu pendant 24 ans à l'Obs, et j'ai même été complice de ce sexisme installé dans lequel la longueur de l'objectif est presque un symbole freudien. Sans se poser de question, on choisira d'envoyer un homme plutôt qu'une femme en reportage sur des terrains difficiles, presque par habitude. Alors que les femmes souvent préparent beaucoup mieux leur voyage ! Au fil des ans, des photoreportères m'ont racontée comment sur le terrain elles étaient sans cesse humiliées, non seulement par les hommes puissants qu'elles photographiaien, mais aussi par leur confrères masculins. Béatrice Tupin, ex cheffe photo de l'Obs et fondatrice du festival Les femmes s'exposent

Pour tenter de lutter contre ce sexisme et pour faire ce qu'elle appelle son "mea culpa", Béatrice Tupin, ancienne cheffe photo de l'Obs, vient de créer la première édition d'un festival mettant exclusivement à l'honneur les femmes photographes. A partir du 8 juin et jusqu'au 16 juillet, à Houlgate, en Normandie et à la Gare Saint-Lazare, à Paris, 14 expositions et 4 prix sont prévus pour montrer le travail de ces femmes trop rarement mis en lumière. Lee Miller, Léa Crespi mais aussi Adeline Keil ou Valérie Leonard prouvent, images à l'appui, qu'il n'y a rien de tel que de la "photo de femmes" et que le métier, le regard, sont loin d'avoir disparus sous le flot d'images bon marché du web.