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Pier Paolo Tamburelli : "La crise sanitaire peut être l’occasion de repenser les temps de la ville"

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Pier Paolo Tamburelli espère que l'espace public sera reconsidéré, après la crise sanitaire, en dehors du prisme néolibéral
Pier Paolo Tamburelli espère que l'espace public sera reconsidéré, après la crise sanitaire, en dehors du prisme néolibéral
© AFP - Martin Bureau

Coronavirus, une conversation mondiale. Des Cités désertes et silencieuses, l'expérience d'une nature qui reprend ses droits... Notre rapport à l'espace public en temps de confinement a été profondément modifié. Qu'en reste-t-il à l'heure du déconfinement ?

Face à la pandémie de coronavirus, Le Temps du Débat avait prévu en mars une série d’émissions spéciales « Coronavirus : une conversation  mondiale » pour réfléchir aux enjeux de cette épidémie, en convoquant les savoirs et les créations des intellectuels, artistes et écrivains du monde entier. Cette série a dû prendre fin malheureusement après le premier épisode : « Qu'est-ce-que nous fait l'enfermement ? »

Nous avons donc décidé de continuer cette conversation mondiale en ligne en vous proposant chaque jour sur le site de France Culture le  regard inédit d’un intellectuel étranger sur la crise que nous traversons.

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Depuis le 24 avril, Le temps du débat est de retour à l'antenne, mais la conversation se poursuit, aussi, ici.

Aujourd'hui, l'architecte italien Pier Paolo Tamburelli, co-fondateur de l'agence Bankuh, enseignant à l'école Polytechnique de Milan et à Harvard Graduate School of Design, analyse ce que la temporalité de l'architecture peut apporter à l'espace public post-crise sanitaire. 

Dans l’histoire de l’architecture européenne, les grandes épidémies n’ont pas radicalement bousculé notre manière d'imaginer la ville. De même,  les transformations qui furent directement déterminées par des raisons  d'hygiène (le Paris haussmannien par exemple) n'étaient pas la conséquence immédiate d'une épidémie. Cela peut sembler étrange mais les  temps de la ville sont bien plus lents que les temps d'une épidémie. En ce qui concerne la relation entre l'épidémie et la ville, ce qui me  semble le plus intéressant est que l'épidémie a suspendu les choses pendant un certain temps, et cela permet donc de revenir sur l'ensemble  du système. Je pense que l'épidémie a démontré que nous n'étions pas  préparés. Et nous n'étions pas préparés parce que nous avons  complètement abandonné la réflexion sur l'avenir de la ville à long terme. 

A l'échelle de l'espace privé du logement, la crise sanitaire à laquelle nous sommes confrontés a surtout modifié la répartition des espaces entre celui où nous travaillons et celui où nous vivons. 

Cette séparation a été brouillée pour beaucoup d'Européens notamment à cause  du télétravail. Mais je ne pense pas qu'il soit possible de  définitivement surmonter cette frontière. Certes, certains emplois se maintiendront à distance, et je pense aussi qu’il y aura une  augmentation des bureaux vides dans nos villes. Mais pour d’autres, et  ils sont nombreux, il est impossible de les maintenir à la maison. Cela  nécessiterait une transformation massive du parc immobilier, ainsi que  des dispositions légales qui le sous-tendent.  

Une chose intéressante qui s'est produite pendant l'épidémie, est que les niveaux de pollution ont diminué de façon très spectaculaire et évidente  (cela fut frappant à Milan par exemple). La période du confinement a  introduit un rapport à la nature dans l’espace urbain que nous ne connaissions pas auparavant. L’épidémie nous a involontairement donné une idée de ce à quoi les villes pourraient ressembler si  l’environnement était respecté et protégé. Surtout, elle nous a donné une idée assez claire de ce que signifierait la réduction des émissions afin que nous puissions atteindre les objectifs fixés lors de la conférence de Paris en 2015. Nous pouvons maintenant relier cet objectif plutôt abstrait à une expérience concrète, et je crois que cela est  d'une importance politique majeure. Nous sommes maintenant face au défi, forts de cette expérience qui nous aidera à le relever. 

Je suis sincèrement préoccupé par l'augmentation possible de la surveillance que certaines forces  pourraient proposer pour faire face à cette crise et à des crises  similaires. La géolocalisation, l’analyse de nos comportements et de nos  trajectoires pourraient être vus comme des outils intéressants pour réagir à des événements mondiaux comme cette épidémie – mais ils provoquent également des changements concrets dans l’espace public. 

En même temps, je pense que le fait d'être relégués dans nos appartements a rappelé à tous combien la dimension publique de notre existence est importante. 

Je pense que nous devrons défendre l'espace public en tant qu'espace public. Ce ne sera pas un défi facile, mais l'épidémie nous en a certainement aussi rappelé la valeur. 

Dans ces conditions, l’architecture est intéressante en tant que l'une des dernières formes de connaissance qui, dans un contexte néo-libéral, réfléchit encore au long terme. Je ne pense pas que les architectes aient conservé cette capacité de penser à long terme en raison d'une attitude particulière, mais simplement parce que leur discipline est si lente, si maladroite, si lourde. Quoi qu'il en soit, je pense que  l'architecture, en tant que "technique des conséquences à long terme" sera cruciale pour imaginer le vaste programme qui sera nécessaire aux villes et au paysage européen contemporain. 

Il faudra pour cela imaginer de nouvelles techniques, repenser les  anciennes (je pense par exemple a un matériau à faible empreinte carbone comme la pierre) et surtout reconquérir la confiance et les capacités nécessaires à la planification. La crise sanitaire peut donc être l’occasion d’imaginer une architecture dont le but premier est d’être respectueuse de  l’environnement et de produire des villes solides, durables, et capables d'offrir des opportunités décentes à tous ses citoyens. 

Emmanuel Laurentin avec l’équipe du « Temps du débat ».