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Pierre Boulez : Patrice Chéreau, un "tailleur de luxe"

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A Bayreuth en juillet 1977, représentation de La Walkyrie de Richard Wagner. Mise en scène : Patrice Chéreau. Décor : Richard Peduzzi.
A Bayreuth en juillet 1977, représentation de La Walkyrie de Richard Wagner. Mise en scène : Patrice Chéreau. Décor : Richard Peduzzi.
© Getty - Ullstein bild

1988. En 1980, la dernière représentation de la Tétralogie de Wagner au Festival de Bayreuth est un triomphe : pas moins de 90 minutes d’applaudissements et 107 rappels pour le tandem Chéreau / Boulez. Dans une archive de 1988, Pierre Boulez raconte les débuts de cette collaboration artistique audacieuse.

A l’occasion de la rétrospective Patrice Chéreau qui se déroule à la Cinémathèque Française du 16 au 28 novembre 2016, et après s’être intéressé à son expérience cinématographique et théâtrale, c’est à présent au metteur en scène d’opéra que nous nous intéressons. Dans cette archive, diffusée sur France Culture en 1988, Pierre Boulez évoque au micro de Lucien Attoun la collaboration avec Patrice Chéreau pour la Tétralogie de Wagner dans l'émission Le Bon Plaisir.

Pierre Boulez évoque la collaboration avec Patrice Chéreau

20 min

Durée : 20'05 • Emission Le Bon Plaisir • Diffusion le 9 juillet 1988 • Pierre Boulez et Lucien Attoun

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Le Ring à Bayreuth, un défi

En 1876, Richard Wagner créé le festival de Bayreuth et choisit pour la première édition de représenter le Ring. Un siècle plus tard, lorsque Wolfgang Wagner reprend les rênes du festival, il décide de recréer cette Tétralogie, L'anneau du Nibelung incluant quatre opéras -L'Or du Rhin, La Walkyrie, Siegfried et Le Crépuscule des Dieux - et confie la direction musicale à Pierre Boulez. Dans cette archive, le compositeur raconte comment la mise en scène a été confiée à Patrice Chéreau.

En 1975, Patrice Chéreau fait alors partie des jeunes metteurs en scène reconnus. Pierre Boulez a entendu parler de lui, mais n'a encore jamais eu l'occasion de voir ses spectacles. Sur les conseils de Michel Guy qui lui dit : "Si vous devez parier sur quelqu'un, pariez sur Chéreau" , Boulez tente l'aventure. Chéreau à cette époque s'est confronté à deux reprises à l'opéra, Offenbach et Rossini.

Mettre en scène l'opéra

Un attelage, c'est ainsi que Lucien Attoun pose l'alliance entre le metteur en scène et le chef d'orchestre - un alliage qui n'a rien d'évident lorsqu'il s'agit de trouver la complémentarité des langages artistiques. Evoquant sa collaboration avec Chéreau, Pierre Boulez affirme :

"C'est une relation constamment mouvante qui m'a intéressé, et c'est pour ça que j'aime le dialogue avec le metteur en scène, parce que je crois que ça m'inspire aussi pour donner une certaine respiration à la musique qu'autrement elle n'acquiert pas."

Si le risque est grand pour le metteur en scène de se laisser happer par la musique au risque de mettre en scène la forme musicale plus que l'histoire, Pierre Boulez souligne la force de Patrice Chéreau de toujours revenir au texte pour trouver la théâtralité des situations et des liens entre les personnages :

Le texte demeure la source de la musique. Un metteur en scène comme Patrice a très souvent recours au texte. Très souvent, quand j'ai vu des explications avec les chanteurs (...), on voyait que les chanteurs donnaient des significations au texte parce qu'ils n'avaient pas vraiment lu le texte comme l'avait lu Patrice. Ce qui m'a beaucoup frappé quand je l'ai vu mettre en scène (...), c'est toujours ce recours au texte écrit, confronté au texte musical, qui était important.

C'est ainsi que Pierre Boulez compare Patrice Chéreau à un tailleur de luxe. Mettant en exergue sa puissante capacité d'observation, il file ensuite la métaphore :

"Il fait sa mise en scène en fonction de ce qu'il voit. (...) Il a une étoffe qui est l'utopie (...) et puis à partir de cette étoffe, il va la modeler sur le corps, la psychologie, le visage, le comportement de ses chanteurs ou de ses acteurs."

1980, la grande ovation

Cette nouvelle approche de la théâtralité de l'opéra et de la partition wagnérienne a dérouté plus d'un spectateur habitué du festival. Mais finalement, le succès l'emporte et la pièce sera jouée cinq années consécutives de 1976 (An 1) à 1980 (An 5). Le soir de la dernière en 1980, le triomphe est immense : 90 minutes d'applaudissements, 107 rappels. Nul doute, c'est l'une des productions les plus ovationnées de l'histoire de l'opéra.