Pierre Dac
Pierre Dac

Pierre Dac, loufoque engagé

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Pierre Dac : l'absurde, une arme politique "magnifique"

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Roi de l'absurde, Pierre Dac a inspiré toute une génération d'humoristes. Portrait d'un virtuose des mots, engagé dans la Résistance, pour qui le rire était une "arme magnifique".

“L'humour c’est une arme magnifique, ça permet de tenir le coup dans les moments les plus tragiques et les plus dramatiques”, disait Pierre Dac. Maître de l’absurde, autoproclamé “roi des loufoques”, son engagement pour faire rire a fait de lui une figure de la Résistance et un profond humaniste. Alors que le Musée d'art et d'histoire du judaïsme lui consacre une exposition à Paris jusqu'au 28 février 2021, nous revenons avec l'historien Pascal Ory sur le parcours de ce fou génial pour qui l'absurde fut une arme politique. 

Jouer avec les mots

Pierre Dac : “Pour que le burlesque ou l’insolite portent, il faut qu’il y ait une base solide (...) et puis que les gens après se disent : 'Mon dieu que c’est idiot' et puis qu’ils réfléchissent et disent : 'C’est pourtant vrai'.” Dac a inspiré toute une génération d’humoristes : Coluche, Pierre Desproges ou Raymond Devos ont repris ses inventions, comme le fameux “Schmilblick” ou le “Biglotron”.

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“Qu'un combiné de smitmuphre à l'état pur et de trouduckium filtrant sulsiforé. Bon jusque-là ça va, maintenant ça va être un peu plus compliqué.”  Extrait du sketch sur le biglotron. 

Jongler avec les mots, jouer avec les expressions, inventer un nouveau langage... Pierre Dac a passé sa vie  à tourner en dérision les situations absurdes de notre quotidien pour questionner les paradoxes de notre société.

“Ceux qui ne savent rien en savent pour le moins autant que ceux qui n’en savent pas plus qu’eux.” Pierre Dac

Pascal Ory, professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, spécialiste d'histoire culturelle du XXe siècle : “Pierre Dac a popularisé, dans les années 1930, le terme 'loufoque'. Ç_a renvoie à un type d’humour assez anglo-saxon. Il fait assez peu de satire, il ne cherche pas à attaquer le gouvernement ou à se moquer des gens, non il joue avec les mots mais surtout il joue avec les idées, c’est vraiment du comique de l’absurde._”

Un absurde populaire

De son vrai nom André Isaac, Pierre Dac naît dans une famille juive d’Alsace en 1893. Il rêve d’être violoniste mais doit y renoncer suite à une blessure au bras pendant la Première Guerre mondiale. Il écrit ses premiers textes dans les tranchées, et commence à se produire dans les cabarets parisiens après la guerre. 

Pierre Dac, France Inter, 1968 : “Mon père était boucher et je tiens beaucoup de lui, il y a peut-être 100, 150 expressions de lui que j’ai réutilisées”.  

Pierre Dac s’inspire notamment du louchébem, l’argot des bouchers, d’où provient le mot loufoque, qui veut dire “fou”. 

Pascal Ory : “Il a été au contact des classes populaires parisiennes et il a toujours conservé presque un accent, d’ailleurs, en tous les cas un ton un peu parigot qui a certainement joué d’ailleurs dans sa popularité. Parce qu’avec cet accent-là, pas très sensible, il pouvait avancer des idées et surtout des phrases assez alambiquées, assez complexes, mais décalées justement par rapport à ce qu’il essayait de dire, c’est le décalage qui faisait rire. Très vite, c’est le sketch qui est son domaine de prédilection.

Pierre Dac profite de l’envol des radios privées pour produire les premières émissions d’humour sur les ondes, comme La société des loufoques. Pascal Ory : “Pierre Dac va être un inventeur de formules de radio, par exemple ce qu’on appelle les émissions interactives où l’on fait intervenir le public. Il en a l’idée tout naturellement dans une émission comme 'La Course au Trésor' qui consiste à apporter dans le studio des objets hétéroclites qu’il invente quasiment.

L'humour, arme de Résistance

A 44 ans, il fonde l’Os à moelle, une publication humoristique hebdomadaire et “organe officiel des loufoques”. “Je pense que l’humour c’est de faire des choses très graves, très sérieusement, sans tellement se prendre au sérieux et je le porte en moi, car ça a été un self defense pour les Juifs, de se moquer un peu d'eux-mêmes et de plaisanter, ça lui a permis de traverser des épreuves.” Pierre Dac sur France Inter en 1969.

A partir des années 1930, Dac s’engage contre l’antisémitisme. Dans son journal, il raille Hitler, Mussolini et les compromis de certains politiques. Ce qui contraint toute l’équipe à quitter Paris en 1940. Résistant de la première heure, il rejoint Londres et devient l’un des Français qui parlent aux Français sur les ondes de la BBC.

Il s’engage notamment dans une violente joute oratoire avec le collaborationniste Philippe Henriot. Pierre Dac explique en 1969 son fameux discours Bagatelle pour un tombeau : “Il me dit : 'Qu’est-ce que ça représente pour vous, Pierre Dac, la France'. Il me tendait une perche. J’ai cité la tombe de mon frère qui était mort en 1915 et où il y avait marqué 'Ici repose la tombe de Marcel Isaac, mort pour la France à l’âge de 28 ans'. Et je lui disais, vous aussi Philippe Henriot, si toutefois vous avez une tombe, vous aurez aussi une épitaphe qui sera ainsi rédigée : 'Ci-gît Philippe Henriot, mort pour Hitler fusillé par les Français'. Quinze jours après il passait à la casserole."

Le temps du duo

Après la guerre, Dac traverse une longue dépression nerveuse. Mais avec le jeune Francis Blanche, il relance sa carrière, pour former le duo le plus célèbre des années 1950.

Pierre Dac : “L’huile est la base fondamentale et rituelle de la nourriture de tous les sars.”  Francis Blanche : “Ah, pourquoi est-ce la base de la nourriture de tous les sars ?”  Pierre Dac : “Parce que tous les sars-dinent à l’huile.” 

On leur doit de nombreux sketchs, des feuilletons radiophoniques, comme Malheur aux barbus ou encore la série la plus écoutée de l’histoire de la radio : Signé Furax qui mêle science-fiction, absurde et poésie. Pascal Ory : “Aujourd’hui il y a des cd de Signé Furax qui ont toujours un énorme succès parce que c’est un humour qui vieillit moins vite que la satire.”

L'homme d'un parti : celui d'en rire, avec le MOU

“Contre tout ce qui est pour et pour tout ce qui est contre”, Pierre Dac est l’homme d’un seul parti, celui d’en rire. Pascal Ory : “En 1965, aux premières élections présidentielles au suffrage universel, pendant très peu de temps d’ailleurs, Pierre Dac se présente au nom du Mouvement ondulatoire unifié, un peu comme Coluche en 1981. Les temps sont durs, votez pour le MOU.”  

Pierre Dac l'expliquait à la télévision : "Nous vivons dans une époque extrêmement surexcitée, énervée etc. Nous avons pensé qu’il était bon de donner du mou à cette tension.”

Malgré le succès, Pierre Dac est resté un homme modeste, presque effacé. Il meurt dans la plus grande discrétion en 1975. 

“On a souvent considéré que le rire et le comique étaient d’ordre mineur, ce n’est pas mon avis. Si vous permettez, il y en a assez qui emmerdent le monde. Alors je pense qu’on a un certain mérite et surtout une grande satisfaction quand on peut faire sourire les autres.” Pierre Dac.

32 min
À réécouter : Episode 1