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Pierre-Henri Tavoillot : "Les démocraties deviennent plus faciles à gouverner en temps de crise"

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Le Parthénon sous l'orage en 2006
Le Parthénon sous l'orage en 2006
© AFP - Aris Messinis

Entretien. Nos dirigeants tracent la route dans la solitude du pouvoir, constate le philosophe Pierre-Henri Tavoillot. Mais à terme, ils devront rendre des comptes. C’est la règle de la démocratie.

L'an dernier, Pierre-Henri Tavoillot réfléchissait à l’art de gouverner et d’être gouverné dans son essai Comment gouverner un peuple-roi ? (Ed. Odile Jacob. Prix du livre politique des députés 2019). Ce questionnement prend un relief particulier aujourd’hui avec la crise sanitaire liée à la pandémie de coronavirus. L’état protecteur joue son rôle, dit-il, mais les lendemains pourraient être difficiles. 

Pierre-Henri Tavoillot est philosophe, président du collège de philosophie. Maître de conférences à Sorbonne Université et à Sciences Po.

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Cette crise souligne un peu plus la fracture entre les Français et l’exécutif. 63% des personnes interrogées pensent que le pouvoir en place cache des choses. 55% expliquent ne pas faire confiance au gouvernement pour limiter les effets de la pandémie (sondage Opinion Way du 30 mars 2020). Pourquoi ne faisons-nous plus confiance en ceux qui incarnent l’Etat protecteur ?

Il faut prendre ces chiffres avec mesure. L’idée d’une défiance, c’est aussi le fait que l’on attend beaucoup de l’exécutif. Les choses sont en fait ambivalentes. A la fois, la critique révèle que l’on exigerait d’être mieux gouverné, que l’information devrait être davantage transparente. Mais d’un autre côté, tous les regards sont focalisés sur cet exécutif. D’une certaine façon, puisque l’on attend tout d’eux, ils ne peuvent que décevoir.

Il y a une structure très binaire dans nos démocraties contemporaines. Notamment en France où le rôle de l’Etat est tout à fait central. Si nous attendons tout de l’état, on est inévitablement déçu du fait qu’il ne réponde pas à nos attentes individuelles et particulières. C’est spécifique au monde Français et à la démocratie Française. On a là un reste de monarchie qui est le trait caractéristique de la démocratie française.

Cette crise ne risque-t-elle pas de creuser un peu plus le fossé entre "la France des premiers de cordée" et la "France d’en bas" ?

Je serais un peu plus nuancé. Il est évidemment trop tôt pour faire le bilan complet de cette situation. Mais nous avons deux forces en présence. 

Nous avons, d’un côté, la révélation directe de ce que Jérôme Fourquet appelle "l’archipellisation" de la France, c’est-à-dire le fait que notre pays tend à se fragmenter en différents univers. Il y a toujours les classes sociales entre les élites et la France d’en bas, des clivages entre les territoires, non seulement entre les centres villes et les banlieues, mais aussi entre les métropoles et ce que l’on appelle la France périphérique. Toute cette tendance était déjà présente. On avait bien identifié le problème avec la crise des "gilets jaunes". D’une certaine façon, on voit ces séparations, ces séparatismes, apparaître au grand jour. C’est une des dimensions de la réalité. 

L’autre dimension, qu’il ne faut pas négliger, ce sont aussi des tendances à la réunification. Pour le moment, c’est très symbolique. La plupart des élites, celles qui télétravaillent chez elles, ont une sorte de gratitude qui devient palpable à l’égard de ceux qui sont au front. Il y a un sentiment de reconnaissance, une prise de conscience que nous sommes une Nation. Une Nation a besoin de tout le monde pour vivre ensemble. Les deux tendances sont présentes, à la fois "l’archipellisation" et la conscience de l’unité.

"Gouverner, c’est prévoir" disait Adolphe Thiers. Cette antienne est aujourd'hui rappelée par certains médecins qui pointent ainsi le manque d'anticipation du pouvoir exécutif. Cela concoure-t-il au discrédit de la parole publique ?

Pas totalement. Il y a des médecins qui disent : on vous l’avait bien dit, tout cela était largement prévisible. Mais n’oublions pas qu’il y a eu aussi des médecins et des autorités médicales qui ont dit, il n’y a pas si longtemps, que tout cela n’était pas très grave, que c’était une grosse grippe, un gros rhume. Des experts ont également contribué à limiter la puissance d’anticipation que l’on pouvait avoir. Et si l’on se remémore l’état d’esprit dans lequel nous étions il y a deux semaines ou un mois, il y avait, certes, une part d’inquiétude qui commençait à poindre, mais nous avions encore le sentiment d’avoir anticiper et de maîtriser la situation. Les autorités médicales, les experts sont extrêmement partagés. On a aujourd’hui un retour d’expertise. On écoute davantage les scientifiques. Mais n’oublions pas que les scientifiques eux-mêmes sont parfois très partagés, divisés et aussi très péremptoires.
 

Le philosophe Pierre-Henri Tavoillot
Le philosophe Pierre-Henri Tavoillot
- PHT

Sommes-nous entrés dans une société systématique du reproche ?

Oui, c’est clair. Les choses ont été démultipliées par les réseaux sociaux. Si l’on prend un peu de recul, il y a cinquante ans, le nombre de paroles qui portaient dans notre espace public, le nombre d’éditorialistes était limité. Il y avait 30, 40 ou 50 personnes dont la parole portait. Aujourd’hui, nous sommes tous des éditoriaux par la grâce des réseaux sociaux. De la même manière, il y a cinquante ans, le nombre de décisionnaires susceptibles d’influer au niveau du monde était relativement modéré. Il y avait des chefs d’Etats et quelques rares grandes entreprises. Aujourd’hui, le nombre des décisionnaires qui peuvent changer le destin de la planète est beaucoup plus important. De ce point de vue-là, la parole et le pouvoir se sont démultipliés, se sont fragmentés. 

Pour nous autres citoyens qui sommes largement impuissants par rapport à cette situation, le seul pouvoir qui nous reste, c’est le reproche, c’est l’indignation, c’est la critique. Parce que, ce faisant, nous avons l’impression de retrouver une petite marge de manœuvre. La tentation de l’indignation, la tentation de l’action par l’indignation sont donc très fortes. Nous avons évidemment tous les droits de critiquer, d’émettre des reproches. C’est notre moyen d’exister. Veillons cependant à ce que ces pouvoirs individuels n’entravent pas le pouvoir collectif de décider.

Dans votre traité politique, vous constatez que l’exercice d’un pouvoir démocratique devient impossible à l’heure de la mondialisation et de la médiatisation. Est-ce d’autant plus vrai en temps de crise ?

Justement pas. Je crois que les démocraties sont extrêmement difficiles à gouverner par temps calme. Elles deviennent plus faciles à gouverner en temps de crise. Les choses deviennent plus simples. La résilience des démocraties dans les périodes de crise est peut-être supérieure à ce qu’elles peuvent exercer pendant les périodes de temps calme. Dans les périodes de temps calme, tout le monde s’indigne, critique, dénonce. Tout le monde a son avis sur tout. Les majorités (d’opinion) seront extrêmement diluées... En regardant la situation aujourd’hui, certes, tout le monde râle, tout le monde se place dans la position du Premier ministre et croit pouvoir l’être aujourd’hui, mais il y a néanmoins un but commun qui réunit l’ensemble de la Nation. Cet adversaire commun n’est pas un ennemi humain mais un virus. Cela unit la réflexion et fait sens commun, non seulement au sein de la Nation, mais au sein de l’Europe et du monde tout entier. Il y a là quelque chose de commun. Ce commun, d’une certaine façon, est un élément qui permet d’orienter la politique de manière beaucoup plus claire que dans les situations de temps calme.
 

Face à une crise aussi incertaine dans sa conduite au jour le jour, le politique doit prendre des décisions qui, de toute façon, seront critiquées. Quoi qu’il dise, quoi qu’il fasse, le chef est-il seul face au destin ?

(Quoiqu’il arrive), le chef reste seul face au destin. Mais cette dimension de décision qui est très difficile dans les situations de temps calme, parce que la décision est critiquée avant même qu’elle soit prise, devient plus aisément possible dans les périodes de crise. Quand on entend ceux qui dénoncent les dérives autoritaires de nos démocraties contemporaines, il faut garder en tête qu’en temps de crise, nous avons besoin d’une direction claire et de décisions qui soient prises. Sont-elles bonnes, sont-elles mauvaises ? Le problème ne se pose pas sur le moment. Il se posera après coup. Nos dirigeants auront des comptes à rendre. C’est ce qui caractérise la démocratie. On peut donner les pleins pouvoirs à un dirigeant pendant un temps limité, pourvu que ce dirigeant ait des comptes à rendre à l’avenir. C’est le critère de démarcation entre les démocraties qui ont besoin de décisions autoritaires à un moment donné, et des régimes qui ne le sont pas comme la Chine. De ce point de vue-là, je vois avec un peu d’inquiétude qu’en Hongrie, régime qui tend vers l’illibéralisme, Viktor Orbán a fait voter les pleins pouvoirs. En soit, ce n’est pas scandaleux. Ce qui est beaucoup plus dangereux, et là on sort de la démocratie, c’est que ces pleins pouvoirs sont votés pour une durée indéterminée. La logique des pleins pouvoirs en démocratie libérale est qu’on les vote pour un temps limité. Après ce temps limité, le Parlement reprend la main pour examiner s’il est légitime de poursuivre ou non cet octroi des pleins pouvoirs. C’est un critère décisif. 

En démocratie, on ne sait pas trop comment demander des comptes. La seule manière que l’on connaisse, c’est la réélection ou pas. Cette reddition des comptes est un trou noir actuel dans nos démocraties contemporaines. On peut donner les pleins pouvoirs au Premier ministre, au Président, mais il faut savoir comment il pourra rendre des comptes dans l’avenir, dans le cadre de quel type de commission d’enquête mise en place et à travers quelle procédure. Il est très important qu’un responsable politique engage précisément sa responsabilité.

N’est-il pas trop tôt pour évoquer l’après. Et quel pourrait être cet après ?

C’est au contraire le moment d’y réfléchir très sérieusement. Il est impératif de faire ce travail en ce moment. L’immédiat, c’est la sortie du confinement, dont il faut bien mesurer qu’il va être extrêmement problématique. Va-t-on en sortir brutalement ou de manière progressive ? Cela va créer des tensions. Nous avons pris des habitudes. Le confinement est assez simple. On est soumis à une règle qui s’impose à nous et on doit s’y soumettre. On ne se pose pas de question, même si c’est très compliqué à vivre au quotidien. La sortie du confinement, c’est le retour de la complexité. Les problèmes vont apparaître de façon massive, colossale, pour tout le monde. Cette situation de l’immédiate sortie du confinement, il faut vraiment l’anticiper. 

Il faut aussi anticiper un deuxième point : tout de suite après le confinement, nous aurons une énorme crise économique avec certains secteurs totalement dévastés. A ce moment-là, le rôle de l’Etat, son soutien, sera absolument décisif. Le rôle de l’Europe sera probablement aussi important sur le plan économique, même si la solidarité européenne n’a pas été la chose la plus spectaculaire jusqu’ici. 

Troisième élément, il nous faut penser le monde de demain. Quelles conséquences pourra-t-on tirer de cette période, de cette crise, de cette pandémie pour envisager un avenir non pas dramatique mais un peu plus serein ? Quelles promesses après ce confinement ? 

Dans ses dernières interventions, le chef de l’Etat appelle à retrouver la souveraineté nationale pour des biens de première nécessité, comme les médicaments par exemple. Quid de la souveraineté européenne ?

C’est une vraie difficulté. Cette souveraineté européenne est assez inexistante sur le plan sanitaire. Ce qui n’est pas, en soi, absolument anormal, puisque le sanitaire n’est pas l’une des grandes missions de l’Europe. On aurait quand même pu souhaiter davantage de collectif dès lors qu’un pays comme l’Italie était touché. La solidarité ne s’est pas exprimée. Or sans solidarité, l’Europe n’existe pas. L’Europe n’a pas de souveraineté. L’idée même de souveraineté européenne, sans cette solidarité de base, n’a pas de sens. De ce point de vue-là, c’est une vraie difficulté. L’avenir dira si le constat et les conséquences à tirer de cette situation engagent à repenser ou à accroître la souveraineté européenne. On peut le souhaiter. Mais à cet égard, on peut aussi être pessimiste. 

Pierre-Henri Tavoillot : "L'exercice du pouvoir est nécessairement solitaire. Et il se paye, au bout du compte, par la reddition de comptes. Le pouvoir en place va devoir rendre des comptes"

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Dans ses Mémoires de guerre, Charles de Gaulle écrit "toujours, le chef est seul en face du mauvais destin". Est-ce la situation de tous les gouvernants de la planète aujourd’hui ?

Je ne veux pas faire de leçon de morale. Il me semble que le citoyen aujourd’hui, face à cette solitude des dirigeants, doit se poser la question : "A sa place, qu’est-ce que je ferais ?". C’est la question que se posait Raymond Aron comme ligne conductrice de sa réflexion politique. Je pense que cette solitude-là est la caractéristique du décisionnaire. Clémenceau disait : "Pour bien décider, il faut être un nombre impair. Et trois, c’est déjà trop". Une décision, c’est donc une personne individuelle, c’est donc la solitude. Cette solitude se paie de la reddition de comptes. Après les décisions, il faut rendre des comptes. Il y a une dimension tragique dans cette affaire. On peut envisager de très bonnes décisions sur le papier qui se révèlent exécrables dans la réalité. Un des éléments de cette situation contemporaine est que nous retrouvons le sens du tragique. Le sens du tragique est le fait de considérer qu’en politique le choix n’est jamais entre une bonne et une mauvaise décision, mais entre la mauvaise et la pire. S’il n’y avait pas ce choix, il n’y aurait pas besoin de politique. 

Si tout le monde voyait la bonne décision, il n’y aurait pas besoin de politique. Nous retrouvons donc ce sens du tragique qui est le cœur de la politique. De ce point de vue-là, c’est aussi une belle leçon pour la démocratie.