Pierre Soulages est mort, le noir est en deuil

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Pierre Soulages est mort, le noir est en deuil

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Pierre Soulages à Sète le 27 novembre 2019, peu avant ses 100 ans
Pierre Soulages à Sète le 27 novembre 2019, peu avant ses 100 ans
© Maxppp - Fred Dugit

Il était le plus illustre des artistes contemporains français. Pierre Soulages, "le maître du noir", est décédé à l'âge de 102 ans. Après plus de soixante-dix ans à plonger dans sa couleur fétiche. Comme pour mieux s'approcher de la lumière.

On vient d'apprendre de son entourage la mort ce 26 octobre de l'un des plus célèbres peintres français contemporains, le maître de l'"outrenoir" Pierre Soulages. Il avait 102 ans.

"Petit, je trempais plus volontiers mon pinceau dans l’encrier que dans la peinture" répétait Pierre Soulages qui, toute sa vie, aura aimé le noir. La couleur du charbon de bois dont se servaient les premiers hommes, rappelait-il, lui, le passionné d’art rupestre. Il l’adopte dès l’enfance à Rodez, sa ville natale.

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Pierre Soulages, le maître du noir.

3 min

Il y a cette anecdote que le peintre a raconté à plusieurs reprises au gré des interviews qu'il accordera tout au long de sa carrière. Ce jour où, gamin, il dessine un paysage hachuré d'encre. On lui demande ce qu'il est en train de faire, il répond : "Je peins la neige". Cela fait rire la famille, mais c'est alors pour lui "le seul moyen de rendre le blanc de la feuille encore plus éclatant !".

"Tu dessines quoi mon Petit Pierre?". Le peintre se souvient d'un de ses dessins d'enfant. Au micro de Laure Adler dans l'émission Hors-Champs sur France Culture en 2011

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Du jour au lendemain

"Un arbre noir en hiver, c'est une sculpture abstraite"

Déjà l'instinct de la couleur, de ce qu'elle peut révéler. Et de la forme : il commence par des arbres aux branches dénudées. "Un arbre noir en hiver", disait Pierre Soulages, "c’est une sorte de sculpture abstraite". Instinct qui devient révélation vers "l’âge de douze, treize ans" un jour qu'il visite avec sa classe l’église romane de Sainte-Foy de Conques, près de chez lui : "Je me trouvais à l'intérieur de l'abbatiale quand j'ai été saisi par la beauté de l'espace architectural, j'ai été transporté ! C'est à ce moment-là que je me suis aperçu que l'art était quelque chose d'important dans la vie. Tous les adultes autour de moi, à mes yeux en tout cas, perdaient leur vie à la gagner et n'aspiraient qu'à une chose : le repos du dimanche. Alors, comme de toujours, j'aimais peindre, j'ai décidé, à ce moment-là, vraiment, de faire de la peinture ma vie." (documentaire Soulages, le noir et la lumière, Jean-Noël Cristiani).

Son bac en poche, le jeune Pierre Soulages monte à Paris et tente les Beaux-Arts. Il y est admis mais fuit, "horrifié" par le conformisme de l’école. Il préfère les Beaux-Arts de Montpellier (où il rencontre Colette, qui deviendra sa femme) dont il sort diplômé en 1942. Pour lui, pas de STO, le peintre choisit la clandestinité. Et très vite après la guerre, rencontre le succès.

Les Beaux-Arts à Paris ? Très peu pour Pierre Soulages. Il l'explique au micro de Laure Adler dans l'émission Hors-Champs sur France Culture en 2011

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Hors-champs
44 min

Dépouillé, radical, sans titre

Ce succès arrive dès sa première exposition en 1947, au Salon des Sur-indépendants à Paris. On y découvre ses gros traits bruns sur fonds clairs. Des figures abstraites - qui rappellent ses arbres d'enfant - tracées au brou de noix, le jus extrait de l’écorce et d’ordinaire utilisé par les ébénistes. C’est dépouillé, radical. Pas de titre, jamais de titre chez Pierre Soulages. Il n’a pas 30 ans que déjà, il impressionne. Éloges jusqu’à Francis Picabia. Dans la foulée, on voit du Soulages partout : de Paris à São Paulo, en passant par Munich, Copenhague, Londres ou New-York. Dès le début des années 50, ses toiles entrent dans les plus grands musées du monde.

Les matières sont robustes (Soulages travaille aussi avec un goudron sur du verre). Les outils aussi. L'artiste étale la peinture à coups de gros pinceaux de chantier. Et du noir, toujours du noir, qu’il racle pour révéler un fond plus clair ou une autre couleur.

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Le noir, la première des couleurs pour Pierre Soulages, au micro de Laure Adler dans l'émission Hors-Champs sur France Culture en 2011

57 sec

Le noir, que le peintre porte également sur lui, qui ne sera jamais pour lui synonyme de mort, mais de commencement, et qu'il ne se lasse d'explorer : “Quand j’entre dans mon atelier, je ne sais rien” expliquait-il, “c’est ce que je trouve qui m’apprend ce que je cherche”. Comme ce fameux jour de janvier 1979, où, seul avec lui-même comme à son habitude, dans son atelier de Sète, il fait LA trouvaille qui change sa vie d’artiste : "Un jour que je peignais comme j'en avais l'habitude, en faisant naître des valeurs différentes sur un fond clair, avec le noir, le tableau ne marchait pas. Je m'enlisais, j'en mettais de trop, et puis c'était la débâcle, le tableau était recouvert de noir, c'était fichu, j'étais non pas désespéré parce que ce n'était pas la première fois que ça m'arrivait, mais, je ne sais pour quelle raison, j'ai continué à patauger dans cette pâte noire ! Et j'y ai pris plaisir, j'ai vu des lumières qui naissaient, des surfaces qui se dynamisaient avec mes coups de brosse et j'ai continué. Finalement, j'ai rencontré une nouvelle peinture. (Projection Privée, 1986)"

Les Regardeurs
59 min

"L'outrenoir", le noir qui vit et vibre

Cette nouvelle peinture, c'est "l'outrenoir", au-delà du noir.

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Il travaille le pigment comme une pâte qu'il brosse, creuse, laboure. Avec les outils qu’il improvise à partir d'un vieux pinceau rigidifié par le temps, une planche de bois, un bout de carton, de cuir ou de semelle pourquoi pas. Le résultat, ce sont ces sillons, ces bourrelets qui reflètent la lumière. “Une lumière qui va vers le spectateur qui n’est plus DEVANT mon œuvre” insistait l'artiste “mais DANS mon œuvre”. Qui n'est jamais la même. La lumière de la journée décline, les saisons passent, le spectateur se déplace et c'est sans cesse une nouvelle toile qui apparaît. Un rapport nouveau au temps et à l'espace dans cette œuvre, monumentale. Les tableaux de Soulages sont souvent de très grands formats, vivants, vibrants grâce à la lumière donc.

La Dispute
55 min

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Comme la centaine de vitraux commandés par le ministère de la Culture en 1987 pour l’abbatiale de Conques où tout a commencé.

L'enfant Pierre Soulages, lors de sa première visite à Sainte-Foy, aurait-il pu imaginer qu’il deviendrait un jour cet artiste immense dont les toiles se vendent une fortune ? Près de 10 millions d’euros pour l’une d’elles fin 2018 à New York, et auquel, l'année suivante, le musée du Louvre consacra une exposition ? Un honneur rare pour un peintre vivant. Seuls Picasso et Chagall avaient reçu un semblable hommage auparavant.

Les Nuits de France Culture
59 min
La Grande table (1ère partie)
30 min