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Pleurer et danser en même temps par la magie de l’Amazing Grace d’Aretha Franklin

Par
Film Amazing Grace - Aretha Franklin
Film Amazing Grace - Aretha Franklin
- Courtesy of Amazing Grace and Weltkino

Culture Maison. Inédit pendant près d’un demi-siècle, un film révèle un concert mythique de la "Queen of Soul".

Succombez à l’émotion, sur les pas de Virginie Bloch-Lainé, productrice à France Culture, en découvrant un trésor longtemps enfoui, sorti sous forme d’un film longtemps maudit, entre problèmes techniques et procès retentissant.

Ce chef-d’œuvre est demeuré confiné pendant près de cinquante ans. Tourné en janvier 1972, c’est en juillet 2019 seulement qu’Amazing Grace est sorti sur grand écran. Il s’agit de la captation de deux soirées de concert gospel données par Aretha Franklin dans une église baptiste de Los Angeles. Agée de seulement 29 ans, la reine de la Soul y interprète quatorze chants de gospel et notamment les célèbres Amazing Grace et Precious Lord. Aretha Franklin improvise, réinvente les morceaux, en modifie le tempo, joue sur une succession d’allers et retours entre elle et les choristes ; le tout sous l’autorité de James Cleveland, un révérend au caractère bien trempé qui tient à ne pas se faire voler la vedette par Aretha Franklin. Amazing Grace est une merveille d’une durée d’1 heures 29, qui donne les larmes aux yeux et envie de danser.

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Pourquoi ces images sont-elles restées si longtemps dans les réserves de la Warner Bros alors qu’un double album (également intitulé Amazing Grace) est sorti six mois après la captation en juin 1972 ? Parce que les images ont été filmées sans être synchronisées avec le son, et que la synchronisation tentée a posteriori fut calamiteuse. A quel point le réalisateur Sydney Pollack, auquel la Warner avait confié la réalisation de ce documentaire, était-il responsable de cette erreur technique ? Impossible de le dire. 

Dans les années 1990, un producteur de la Warner, Elliott, tente en vain d’opérer la fameuse synchronisation. Il acquiert les droits des rushes, et dans les années 2000, parvient au résultat tant espéré grâce à de nouveaux moyens techniques. Mais c’est alors au tour d’Aretha Franklin de se dresser en travers de son chemin et de celui du documentaire : n’étant pas propriétaire des images, la star refuse la sortie du film qu’elle ne maîtriserait pas. Elle intente à Alan Elliott un procès pour le bloquer. Ce n’est donc qu’après la mort d’Aretha Franklin, en août 2018, à 76 ans, que la sortie put être envisagée et mise en oeuvre. Un coffret comprenant le double album, le DVD du documentaire, et un livre qui relate cette aventure, est désormais en vente. Quant à l’album, il est en écoute sur les plateformes de streaming musical. C’est le disque de Franklin qui s’est le mieux vendu, avec 2 millions d’exemplaires écoulés.

La théâtralisation

Ce film est un spectacle qui réserve des happenings aux quatre coins de l’écran. Le lieu ne paie pas de mine. Ni de l’extérieur, que l’on aperçoit dans les premières secondes du documentaire, ni de l’intérieur, décoré d’une imposante fresque kitsch représentant Jésus. L’église New Temple Missionary Baptist Church se trouve dans le quartier de Watts, à Los Angeles. Elle était jusqu’en 1966 un cinéma, et cela se voit. Un néon très laid en éclaire le fronton. La salle peut contenir 500 personnes, et elle est pleine. Les choristes font leur entrée avant la diva. Ils ont troqué la traditionnelle aube des choristes de gospel contre des chemises noires et des gilets en lamé. Aretha Franklin est annoncée par le révérend James Cleveland, qui la connaît depuis longtemps, puisqu’il est un ami de son père, le célèbre révérend C.L. Franklin. Cleveland fait le nécessaire pour se faire remarquer. Il chauffe la salle : "Ici, c’est une église. Mais pour ceux que ça ne botte pas d’accueillir l’esprit saint, faîtes comme vous pouvez". Et il ajoute : 

Si la caméra vient vers vous, lâchez-vous, vous ne savez pas si elle reviendra ! 

Cleveland est connu dans le monde du gospel pour son jeu au piano. Son toucher n’est pas de la première délicatesse, mais il tire de là son efficacité. Son autorité naturelle est grande. Impossible d’oublier, tant il est présent et remuant, qu’il est l’hôte et l’organisateur de ces concerts. Aretha est venue avec ses musiciens, mais les remarquables choristes sont ceux du révérend Cleveland. Le père d’Aretha Franklin est présent, et il n’a pas l’air d’un homme facile. Si sa fille est désormais une chanteuse profane, rappelle-t-il, elle n’est jamais sortie du gospel qui l’a formée. A l’âge de 10 ans, en effet, Aretha Franklin accompagnait son père dans ses tournées nationales. La voici justement qui fait son entrée, sans triomphalisme, fidèle à sa légendaire discrétion. Lors des deux soirs de concert, elle porte des robes afro, ce qui n’allait pas de soi à une époque où le style afro-américain n’était pas encore de mise. Elle est du reste la seule parmi les femmes que balaie la caméra à être ainsi vêtue. Aretha Franklin, au jeu du glamour préfère celui de la défense des droits civiques. A l’enterrement de Martin Luther King, en 1968, Aretha Franklin lui avait rendu hommage à travers deux airs qu’elle interprète pour cette captation : Precious Lord et Take my Hand. Amazing Grace compte une autre star qui se contente d’un rôle de figurant : Mike Jagger. Il assiste à la deuxième soirée d’enregistrement depuis le fond de l’église, incognito, mais les caméras vont le chercher, ondulant de la bouche et de la tête, concentré sur ce qu’il entend.

Amazing Grace

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Le titre du double album et du documentaire est celui de ce chant très célèbre qui accompagne la lutte pour l’égalité des droits civiques. Barack Obama l’avait chanté dans l’église de Charleston (Caroline du Sud), en 2015, en mémoire du pasteur et des huit fidèles noirs assassinés le 17 juin 2015 par le suprémaciste blanc Dylann Roof. Mahalia Jackson, une amie de la famille Franklin, et l’un des mentors d’Aretha, l’avait enregistré en 1947. Les paroles d’Amazing Grace datent de 1760 et furent écrites par le prêtre anglican John Newton. Elles évoquent la rémission des péchés par la foi en Dieu, ce qui fut le cas de Newton, puisque ce capitaine d’un navire négrier a été touché par la grâce à la suite d’une grosse tempête. Le premier couplet dit ceci : 

Amazing grace, how sweet the sound /That saved a wretch like me! / I once was lost but now I'm found / Was blind, but now, I see (Grâce remarquable, comme est doux le son / Qui a sauvé le misérable que j’étais ! / Autrefois j’étais perdu mais désormais je me suis trouvé / J’étais aveugle, mais maintenant, je vois.)

Amazing Grace est le morceau qu’attend le public et celui que James Cleveland met particulièrement en valeur en l’annonçant. Le révérend explique qu’il a vu Aretha Franklin pleurer en l’entonnant lors des répétitions, la veille. A ces mots, l’assistance comprend ce qui l’attend, et une fois Aretha Franklin lancée devant les caméras et ses auditeurs, Cleveland lui-même pleure à gros bouillons derrière son mouchoir, assis et replié en deux sur une chaise, aux yeux de tous. C’est vrai que l’interprétation d’Aretha Franklin est à couper le souffle. Elle chante cet air lentement, tenant chaque vers le plus longtemps possible de sa voix de mezzo-soprano. Une fois arrivée au terme de cet air, elle sort à son tour un mouchoir et s’essuie le visage. Amazing Grace a donné son nom à l’album de gospel le plus vendu au monde.

  • Le film documentaire : Amazing Grace - Aretha Franklin d'Alan Eliott et Sydney Pollack est disponible en DVD et en VOD 
  • Le double album: "Amazing Grace" d'Aretha Franklin avec James Cleveland & the Souhern California Community Choir (Rhino) est disponible en CD et sur les plateforme de téléchargement

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